LE CHANT DE L'ALENTEJO (O CANTE ALENTEJANO)

 

 

O CANTE ALENTEJANO

MODA IMPURA DE VITORINO & JANITA SALOMÉ

ANTÓNIO LOBO ANTUNES SUR JANITA

UN TEXTE SUR UN RESTAURANT ALENTEJANO À LISBONNE

 

VITORINO & JANITA SALOMÉ

Vitorino et Janita Salomé sont deux frères nés à Redondo, dans l’Alentejo. Dans la  famille les oncles chantaient et jouaient de la musique. Leurs parents leur ont fait apprendre à jouer plusieurs instruments musicaux. Ils sont restés attachés aux chants traditionnels de la région qu’ils chantent avec des compositions musicales originales et dernièrement avec des instruments de musique très variés qui à l’origine n’étaient pas utilisés (voir ci-dessous « MODA IMPURA ») mais ils s’inspirent aussi de cultures d’autres pays.

Quelques sujets ont fait l’objet d’enregistrements :

  • le vin : cd « Vinho dos Amantes » de Janita,
  • des chansons cubaines dont le cd a été enregistré en 1999 avec le « Septeto Habanero »,
  • le « Tango », cd auquel a participé à Buenos Aires le « Boca Livre Tango Sextet »,
  • José Afonso dans le cd « Utopia » où Vitorino et Janita chantent ensemble en hommage au plus grand chanteur-compositeur-interprète portugais de notre temps,
  • « As vozes do Sul » (Les  voix du Sud) un cd qui comporte un recueil de chansons traditionnelles de l’Alentejo adaptées par Janita, avec sa voix, celle de Vitorino et celles de plusieurs groupes choraux de la région.

 Vitorino a mis en musique depuis le début de sa carrière beaucoup de textes et poèmes d’António Lobo Antunes, l’un des écrivains contemporains portugais les plus connus, dont quelques fados, et de José Afonso.

 Beaucoup de ses chansons ont des paroles qu’il a lui-même écrites ainsi que leur musique. Il a enregistré 22 albums et fait partie de l’imaginaire musical portugais. Il s’assume en tant que chanteur d’intervention tout en chantant sur des faits de la vie quotidienne avec le plus souvent un caractère romantique. Il s’est rapproché de José Afonso dès avril 1974 jusqu’à ce qu’il décède en février 1987.

 Janita a sorti sur son premier cd en 1980, avec des fados de Coimbra et des chants traditionnels de l’Alentejo.  Bien que s’ouvrant de plus en plus aux cultures musicales de la Péninsule Ibérique et de l’Afrique du Nord, il a repris des fados de Coimbra des années 20 et 30 dans un cd enregistré onze ans après. Puis pour ses albums successifs il a mis en musique des poèmes de Charles Baudelaire, d’Ibn Sara, poète arabe né à Santarém au douzième siècle, d’Almutamide, poète arabe né à Beja au onzième siècle, de Fernando Pessoa, José Afonso, Manuel Alegre, etc. À partir de 1974, encouragé par José Afonso, il a mené des recherches sur la tradition musicale populaire dans l’Alentejo et, grâce à son influence, il a créé avec son frère le Groupe des Chanteurs de Redondo qui existe toujours et auquel ils appartiennent.

 LE PRÊTRE ANTÓNIO MARVÃO

 C’est à un prêtre né dans l’Alentejo en 1903, le Prêtre António Marvão, ethnologue et musicologue, que l’on doit les propos suivants écrits dans le livre « Mission accomplie », publié en 1988, alors qu’il était déjà âgé de 85 ans : « L’Alentejo aurait besoin d’ouvrir ses portes à l’aventure, sortir de lui-même, écouter d’autres chants, d’autres voix, sans abandonner les siens, bien sûr… Mais n’ayons pas de doute, l’Alentejo d’auparavant a vieilli comme tout, et est mort. Le ressusciter ce serait une pure illusion… Je suis certain que même son chant mystérieux et majestueux évoluera tout en gardant les aspects qui l’identifie avec notre tempérament et notre histoire ».

 Dans la réalisation de « Moda Impura », Vitorino et Janita Salomé ont pris au mot, me semble-t-il, l’opinion du Prêtre Marvão qui poursuit :

 « Le Chant Alentejano constitue une représentation de la vie des « alentejanos » marquée par une certaine nostalgie qui transparaît dans les paroles qui mettent en valeur les sentiments liés à l’amour et la « saudade », accompagnés par une musique lente et cadencée.

 C’est une forme d’expression vocale qui est clairement en rapport avec les travaux dans les champs et les rencontres à la fin de la journée dans les bistrots, des espaces d’excellence pour créer les « modas » (chansons) de l’Alentejo. Cependant le monde rural vit aujourd’hui des transformations profondes où la mécanisation agricole s’est imposée et les espaces favorisant la convivialité telle qu’elle était vécue auparavant sont de plus en plus rares.

 Ainsi, et bien que beaucoup de groupes choraux continuent à voir le jour, le Chant Alentejano fait face actuellement à un ensemble de problèmes, soit d’organisation interne e de fonctionnement soit liés à l’âge relativement avancé de ses membres, ce qui peut mettre en cause leur existence.

Il faut donc ennoblir les « modas » ainsi que leurs interprètes et leur offrir un nouveau statut. Pour cela il est important de discuter et de sensibiliser tous les intervenants de cette démarche de façon à trouver les solutions adéquates pour les problèmes identifiés. »

Récemment, la candidature du Chant Alentejano a été présentée à l’Unesco pour faire partie du patrimoine immatériel de l’humanité et a été acceptée. Cependant, sachant qu’il y a des centaines de candidatures et qu’une seule par pays pourra être adoptée, une période d’étude de chaque candidature a commencée et ce ne sera qu’à la fin de l’année 2014 que la décision finale de l’Unesco sera connue. 

MODA IMPURA

 Ces dernières années, Vitorino et Janita Salomé ont travaillé sur le « canto alentejano » en l’enrichissant avec l’utilisation de beaucoup d’instruments musicaux mais toujours avec les voix traditionnelles des chanteurs de Redondo lequels au moment de l’édition de leur premier disque en 1978 – « O Cante da Terra » – utilisaient essentiellement  l’harmonium, les « num-nuns », les « trancanholas » et les « adufes » (il s’agit d’instruments de percussion locaux dont leurs noms sont intraduisibles, d’où un intérêt supplémentaire pour assister à un concert).

En octobre 2012, Vitorino et Janita ont présenté le cd « MODA IMPURA ». Complètement en phase avec la réflexion du Prêtre António Marvão ils ont affirmé par la voix de Janita que « c’est bien dans ce territoire de laboratoire, en expérimentant des choses nouvelles, notamment d’autres instruments musicaux, que le chant doit évoluer sans perdre ses caractéristiques ».

Ainsi, dans « Moda Impura », on entend des instruments tels que le piano classique, le piano électrique, la flûte, la trompe, la trompette, le trombone, le saxophone, des clarinettes, plusieurs guitares, la contrebasse et la basse électrique, le « glockenspiel » ainsi que d’autres instruments de percussion : batterie, « bombo » (grosse caisse), « darabuka », « tarola », « caixa popular », « timbalão », « bendir » « pandeiro » (voir remarque ci-dessus pour les cinq cités en dernier).

 Vitorino et Janita ont donné un concert à l’automne 2012 dans le Colisée de Lisbonne pour présenter leur travail. Ils étaient accompagnés par huit musiciens et vingt-deux chanteurs appartenant au Groupe des Chanteurs de Redondo. Ils ont chanté parmi les vingt-deux chansons, plusieurs venant du patrimoine musical de l’Alentejo dont « Menina Florentina », « Vou-me embora vou partir », plusieurs poèmes d’António Lobo Antunes qu’ils ont mis en musique et trois chansons de José Afonso, dont « A morte saíu a rua » interprétée par Vitorino avec un très bel intermezzo musical et « Redondo vocábulo » interprété par Janita avec sa voix pure et vibrante. Un grand concert ! Étant donné le nombre de participants, la variété des instruments et la distance qui sépare le Portugal de la Belgique, il semblerait difficile d’organiser ici un tel concert, mais peut-être est-il possible de faire venir l’un des chanteurs ou les deux accompagnés de deux ou trois musiciens.

 ANTÓNIO LOBO ANTUNES SUR JANITA

Je traduis ci-après un texte d’António Lobo Antunes qui a été inclus dans la pochette du cd « MODA IMPURA » :

« Tout le long des années Janita Salomé a cultivé le « cante alentejano » comme très peu d’autres l’ont fait, pas seulement en maintenant ses caractéristiques essentielles mais en introduisant peu à peu des modifications subtiles et, y compris, le langage d’autres sons, spécialement arabes, qui lui donnent une plus grande sonorité vocale et contribuent à la rénovation d’un genre parfois trop attaché à ce que l’on suppose être ses racines originales, tout en cherchant à maintenir la pureté initiale de cette musique mais simultanément à l’enrichir de sons nouveaux qui nous donnent une compréhension plus organique de la mélodie, effilant les racines ou en les multipliant de main ferme. Ce faisant, Janita accomplit la synthèse entre le traditionnel et l’inespéré. Le travail qu’il présente en est bien l’exemple et la rénovation du « canto alentejano » passe obligatoirement par son nom. Janita est probablement celui qui se consacre le plus à l’étude d’un corpus musical si important de notre pays, d’une si profonde présence dans la culture portugaise. L’écouter c’est entendre le son des champs et du vent, de la plaine immense et de ses habitants singuliers et une présentation unique de l’infinie variété mélodique de notre Terre. C’est bien cela que nous sommes aussi et sa voix si personnelle nous emmène la saveur des olives de la « saudade » et le pain si difficilement acquis d’un peuple qui ne s’est jamais soumis sauf aux exigences de sa  destinée. »    

« O GALITO »,  UN RESTAURANT ALENTEJANO À LISBONNE

La « Serra d’Ossa » est un mont à environ 650 mètres d’altitude tout près de Redondo, très boisé avec une végétation caractéristique de la Méditerranée. Elle abrite un petit village, Aldeia da Serra. Lieu de promenade et de randonnée, elle a eu depuis des décennies une vocation touristique et possède plusieurs restaurants. Vitorino et Janita, originaires d’une petite ville si proche, Redondo, la connaissent bien et fort probablement le restaurant qui fait l’objet de cet article : « O Galito » mais aussi celui qui est toujours resté sur les lieux : « O Chana do Bernardino ». Parmi les bonnes choses qui nous sont proposées à manger, il y a une excellente soupe à la tomate « com carne do alguidar ». J’ai de l’eau à la bouche en rédigeant ceci… J’entends d’ici Monsieur Bernardino qui nous dit « comment il faut la manger » nous recommandant dans quel ordre on verse les ingrédients dans l’assiette. Nous y retournerons…

Mais c’est l’histoire d’une fille du village, Maria Gertrudes, que je veux vous raconter. Un livre a été publié avec ses recettes : « As receitas da D. Gertrudes. Galito : Da Serra d’Ossa a Carnide ». Carnide étant une paroisse de Lisbonne où se trouve le restaurant « O Galito ».

Dès l’âge de 11 ans la petite Maria Gertrudes travaillait dans les champs. Les hommes jouaient aux cartes dans la « taberna » du « Ti Chana » (bistrot de l’oncle Chana) avec un verre de vin et des lupins. Maria Gertrudes a grandi travaillant toujours dans les champs et aidant sa mère dans ce qu’il y avait à faire dans la maison. Elle a alors connu Miguel Galito Junior, fils du propriétaire de l’une des « tabernas » du village.

Ils se sont mariés en 1947. Elle a alors appris à faire de la cuisine, grâce à une grande tante du mari qui vivait chez eux. Vingt ans après, son père qui avait aussi un bistrot l’a transformé en café. Sa mère avait à sa charge la cuisine. De retour de la guerre coloniale en 1974, Henrique, leur fils, a commencé à travailler dans une banque à Lisbonne mais il rentrait tous les week-ends à Serra d’Ossa pour aider les parents. Le « Café Galito » a connu alors un grand succès. En 1982, Miguel et son Épouse ferment le restaurant et quittent le village pour habiter à Lisbonne. Quatre ans après ils ouvrent un restaurant et après quelques péripéties, quand Henrique décide de quitter son emploi à la banque, ils ouvrent en 1991 une pâtisserie à deux pas de l’actuel restaurant, le nouveau « Galito », qui est devenu le grand restaurant que l’on connaît maintenant, grand grâce à la qualité de la cuisine et non pas par la taille.

« Maison toute petite mais avec le cœur alentejano de la dimension du monde », a écrit David Lopes Ramos. Dona Gertrudes est une référence et un modèle de courage. Généreuse dans son travail, elle ne cache pas ses secrets et sait les partager. Dona Gertrudes, compte tenu de son âge avancé (plus de 85 ans), la fatigue d’une vie, le travail qu’elle a toujours mené depuis l’âge de onze ans, ne peut plus être présente comme elle le faisait encore il y a peu d’années quand on la voyait travailler et diriger l’équipe en cuisine. Mais la relève est assurée : son petit-fils Leonardo est en cuisine, et Daniel, l’autre petit-fils, travaille avec son père Henrique en salle. Dans un article publié par Epicur (n° de septembre/octobre 2012) Leonardo dit : « Pour l’instant je ne suis pas satisfait, j’ai encore besoin d’apprendre beaucoup de choses mais aussi d’avoir l’opportunité de mener à bien mes propres idées. Ici c’est une cuisine fermée, répétée, je n’ai pas la possibilité de prendre d’autres matières-premières qui existent dans l’Alentejo et innover. » Le journaliste, Rogério Vidigal, ajoute que Leonardo explique comme s’il voulait apaiser les doutes de la famille qu’il veut maintenir le cap, respecter le modèle gastronomique qui a fait  du « Galito » le temple gastronomique que beaucoup de clients fréquentent quasi religieusement : « Innover ce n’est pas changer ni mouler le monde à mon goût. Les condiments et les herbes doivent rester les mêmes, mais nous pouvons changer les viandes… »

CONCLUSION

Je suis persuadé qu’aussi bien Vitorino et Janita que Leonardo acquiescent aux paroles du Prêtre António Marvão : « Je suis certain que même son chant mystérieux et majestueux évoluera tout en gardant les aspects qui l’identifie avec notre tempérament et notre histoire ». Le chant comme la cuisine…

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