CARUJO JOSE
Abonné·e de Mediapart

7 Billets

0 Édition

Billet de blog 25 août 2011

Aldeia da Luz

CARUJO JOSE
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Luz est un petit village d'environ trois cents à quatre cents personnes situé à l'est de l'Alentejo à

deux pas de la frontière espagnole.

Je ne le connaissais pas il y a encore très peu de temps. Je savais depuis des années en

regardant une carte du Portugal qu'il y avait un barrage en construction, un barrage assez grand

faisant quelques dizaines de kilomètres de long.

Je m'y suis intéressé un peu, peu à peu, puis, avant un de mes voyages dans cette région qui est

celle où je suis né, j'ai voulu savoir un peu plus sur l'ouvrage, barrage d'Alqueva. J'ai appris que le

barrage a donné origine au plus grand lac artificiel d'Europe (250 km²), près de la moitié du lac

Léman en Suisse, avec la particularité d'être tout en dentelle ce qui fait que le rivage représente

une longueur de plus de 1.200 km !

Que de perspectives pour la région et la population !, je me suis dit. Des perspectives au niveau

de l'irrigation, du tourisme, de l'énergie. Puis j'ai commencé à imaginer l'Alentejo autrement : des

paysages différents et, à moyen terme, une modification du climat.

En approfondissant le sujet j'ai su alors qu'un village a été submergé et qu'à quelques centaines de

mètres de là un autre village a été construit à l'identique pour reloger les habitants. Ce village

s'appelait et s'appelle « Luz ». Un documentaire remarquable en DVD réalisé par Catarina Mourão

sous-titré en anglais porte le titre évocateur « Mon village n'habite plus ici ».

Les habitants du vieux village n'avaient rien demandé. Le projet les dépassait largement. La

construction du barrage avait été envisagée dès 1957. Il a fallu se mettre d'accord avec

l'Espagne et en 1968 l'exploitation hydraulique du tronçon international du fleuve Guadiana a été

attribuée au Portugal dans la perspective de la création du barrage. Des travaux préliminaires

ont démarré en 1975 et ont duré deux ans. De nouvelles études ont été menées et seulement en

1993 les autorités ont repris le projet. Des appels d'offres internationaux ont été lancés par la

Commission chargée du projet et deux ans après, en 1995, l'EDIA (entreprise de développement

et infrastructures de l'Alqueva) a vu le jour. L'ancien village serait submergé par les eaux du

barrage. La construction proprement dite du barrage a commencée en 1998.

Ses habitants, les « luzenses », n'avaient rien demandé - je le répète. Pourtant ils ont eu malgré

tout la chance d'échapper à ce qui s'est produit en 1972 avec la montée des eaux d'un barrage

construit dans le barrage des « Furnas » qui a englouti le village de Vilarinho das Furnas dans le

nord du Portugal Rien n'avait été prévu pour réinstaller ses habitants. D'autres temps ! Les

villageois ont été abandonnés à leur sort. Beaucoup d'habitants ont émigré, d'autres ont été

accueillis par des familiers.

Les temps ont changé. On est censé tirer des leçons du passé pour ne pas commettre les mêmes

erreurs. A la place du néant, à Luz un nouveau village est ressurgi et l'on a fait en sorte que les

villageois aient en contrepartie des maisons qui étant plus modernes pouvaient ressembler à

celles qu'ils ont occupé pendant des décennies dans une configuration similaire en bordure d'un

lac magnifique avec 4.150 hm³ d'eau !

Des maisons trop neuves, trop belles, peut-être, manquant d'âme, celle qui est restée à jamais

dans l'ancien village. « Le rosier blanc qui est le seul dans l'ancien village, un souvenir du temps de

ma grand-mère », c'est un homme âgé qui s'exprime ainsi. « Une cigogne qui quitte son nid quand

les eaux montent », dit un autre.

« Je suis née sous cette eau-ci. J'avais dix ans quand tout est arrivé. Les gens changent de

domicile, on construit des églises nouvelles, de nouvelles boulangeries, de nouvelles maisons, de

nouvelles rues. Ici tout a changé au même temps pour faire semblant que rien n'a changé », dit

une jeune fille dans l'introduction du D.V.D. « Mon village n'habite plus ici ».

Lors de l'inauguration du village, le 19 novembre 2002, Durão Barroso, premier ministre à

l'époque, actuel président de la commission européenne a déclaré : « Je suis très ému de visiter

le village de Luz, le nouveau village de Luz, après avoir connu l'ancien village de Luz, et de voir

comment les personnes envisagent maintenant le futur, le pari qui représente ce très beau village

de Luz ». Discours de circonstance qui aurait pu être fait par n'importe quel homme politique.

Au-delà des discours, j'ai fait le pari de connaître, de comprendre et je me sens solidaire des

villageois. Je vois les choses autrement qu'eux, de l'extérieur, je dirais. Cela est évident. Mais j'ai

« plongé » dedans. Peut-être est-ce dû à mes racines, je n'en sais rien. J'aperçois les

changements passés et ceux qui se produiront. Je me dis que le village de Luz n'est pas n'importe

quel village et qu'il m'intéresse énormément du point de vue sociologique et anthropologique. Je

ne suis pas insensible aux propos des vieux villageois. Je me sens proche d'eux comme de l'avenir

qui pourront bâtir leurs petits-enfants ou leurs arrière-petits-enfants dans une région que l'eau a

rendue encore plus belle.

La visite du Musée est édifiante. C'est un Musée qui va ancrer la mémoire au lieu, la mémoire d'un

espace et d'un temps disparus, qui va sauvegarder le patrimoine culturel matériel et immatériel

de la région, qui va servir comme lieu de formation et qui va potentialiser les nouvelles

opportunités apportées par Alqueva.

Je laisse ici mes voeux pour que dans ce lieu magnifique dans quelques années l'esprit du village

reste présent et intact et que l'on ne fasse pas l'erreur de le détruire, même si - ce qui est à

souhaiter - le développement économique surgisse pour le bien de tous.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

Les articles les plus lus
Journal — Violences sexuelles

À la Une de Mediapart

Journal — International
Pourquoi le Kremlin veut en finir avec Memorial
L’historien Nicolas Werth explique les enjeux de la possible dissolution, par la justice russe, de l’ONG Memorial. Celle-ci se consacre à documenter les crimes de la période soviétique, mettant ainsi des bâtons dans les roues du roman national poutinien.
par Antoine Perraud
Journal — Culture-Idées
Autour des spectacles « Mère », « The Notebook » et « Istiqlal »
L’émission culturelle hebdomadaire de Mediapart est consacrée aujourd’hui aux mises en scène de Wajdi Mouawad (« Mère »), du collectif Forced Entertainment (« The Notebook ») et de Tamara al-Saadi (« Istiqlal »).
par Joseph Confavreux
Journal — France
Gauches : comment reprendre la main pour 2022 ?
Échaudées par les tentatives ratées de « triangulation » dans leurs propres rangs, et encouragées par l’actualité, les gauches recentrent leur discours sur le social. Mais se faire entendre reste une gageure dans un paysage médiatico-politique saturé par les thématiques identitaires.
par Mathilde Goanec et Pauline Graulle
Journal — France
Présidentielle : cette deuxième ligne qui prépare l’après
« Refondation », « Front populaire écologique », « Bloc arc-en-ciel »… Au sein des partis de gauche, des personnalités s’activent pour éviter les logiques de division présidentielle. Pour elles, la reconstruction de la gauche commence maintenant, pour ne pas disparaître. 
par Mathieu Dejean

La sélection du Club

Billet de blog
« Murs de papiers »
[Archive] Olivier Cousin, dans son dernier film, nous donne à voir ce qu’est la vie des sans-papiers à travers une permanence d’accueil de la Cimade : des chemins de l’exil aux mille dangers, des parcours du combattant face à une administration française kafkaïenne, la fin de la peur et l'espérance en une vie meilleure, apaisée.
par YVES FAUCOUP
Billet de blog
« L’Héroïque Lande - La Frontière brûle » : des vies électriques
[Archive] «L'Héroïque Lande. La Frontière brûle», réalisé par Elisabeth Perceval et Nicolas Klotz, renverse les attendus d'un film «sur» La Jungle de Calais, pour sonder les puissances politiques et sensibles du cinéma, avec des images qui s'imaginent depuis une Zone et avec ses fugitifs.
par Robert Bonamy
Billet de blog
« Atlantique », un film de Mati Diop
Des jeunes ouvriers au Sénégal ne sont pas payés depuis plusieurs mois rêvent de partir pour l’Europe au risque de leur vie. Ada, amoureuse de l’un de ces hommes, est promise à un riche mariage contre son gré. Les esprits auront-ils raison de ces injustices ?
par Cédric Lépine
Billet de blog
Avec le poids des morts
« Chaque famille, en Côte d'Ivoire, par exemple, est touchée. Tu vois le désastre, dans la mienne ? On assiste à une tragédie impensable ». C. témoigne : après un frère perdu en Libye, un neveu disparu en mer, il est allé reconnaître le corps de sa belle-sœur, dont le bateau a fait naufrage le 17 juin 2021 aux abords de Lanzarote, à Orzola.
par marie cosnay