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Billet de blog 27 août 2011

LE VILLAGEOIS DE LUZ

CARUJO JOSE
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LE VILLAGEOIS DE LUZ...

Un ami portugais m'a appelé ainsi il y a quelques semaines. Il y avait eu une émission télévisée sur

le village et cet ami sait tout l'intérêt que je porte à Luz. Serais-je devenu, déjà, un villageois de

Luz, un « luzense » ?

© 

Un aventurier du Grand Nord, écrivain, éditeur de Transboréal, Emeric Fisset, a écrit :

« Je n'ai jamais fait de voyage organisé. Est-ce à dire que je n'ai jamais nui aux contrées que j'ai

traversées, fût-ce à pied, à vélo, à ski, en kayak ou à l'aide de chiens de traîneau ? Certainement

pas. La circulation d'un étranger, où qu'elle s'opère, entraîne une forme de déséquilibre, de remise

en question : déséquilibre intellectuel, par voie de comparaison ou de confrontation des cultures,

qui peut se manifester dans des prétentions ou des propos déplacés, déséquilibre moral, qui peut

se traduire par un comportement inadéquat voire choquant, et, bien sûr, déséquilibre économique.

Pour estomper cette «malédiction» du tourisme de masse, qui, en place du sentiment, cultive et

développe le ressentiment, l'une des réponses se trouve dans le désir réel de voyager et de

découvrir. Que l'on ne parte plus ailleurs du fait d'une offre promotionnelle ou pour satisfaire à

une mode, mais parce qu'on a rêvé de connaître cette destination et éprouvé en soi la nécessité

de s'y rendre. Le touriste responsable est celui qui sait répondre à la question du choix de sa

destination. »

Alors, que puis-je répondre à mon ami portugais ? Tout simplement que je ne suis pas un vrai

touriste mais aussi que je ne suis pas (encore ?) un vrai villageois. Quand j'ai rencontré mes amis

« luzenses » pour la première fois, je leur ai dit - et c'est vrai ! - que je voyais les choses de

l'extérieur. Mon adaptation à Luz se fera un jour dans le respect de ce qui existe au niveau de la

mémoire, de la culture et de qui se fait (la fête en honneur de Notre Dame de Luz étant un bel

exemple) plus dans la partage du vécu quotidien de la population. Cela peut correspondre à un

beau projet de vie.

ALENTEJO MA NON TROPPO

Je me souviens d'un livre sur le Portugal écrit il y a... quarante ans, déjà ! Il y avait un chapitre

intitulé « Alentejo ma non troppo ». Par contre je ne me souviens pas du contenu de ce chapitre.

Je trouve cependant opportun de « ressortir » en quelque sorte ce titre au sujet des énormes

projets touristiques qui voient le jour grâce à la construction du barrage d'Alqueva.

Le projet le plus important nécessite un investissement de... 974 millions d'Euros ! La société

anonyme qui le conduit, la « Sociedade Alentejana d'Investissements et Participations » (SAIP)

appartient à la famille Roquette, propriétaire d'un domaine bien connu des amateurs de vins, la

« Herdade do Esporão », situé dans la circonscription de Reguengos de Monsaraz (460 km²,

11.500 habitants).

« Esporão » possède 600 hectares de vigne et un barrage de 100 hectares. Le projet touristique

distribué sur trois domaines totalise 2.074 hectares. Ainsi donc la superficie du domaine viticole

ajoutée à celle de la future exploitation touristique représente 27,740 km², soit environ 6% de

la superficie de la circonscription, sans oublier l'accès direct au lac artificiel d'Alqueva qui

correspond à 250 km². Hors lac, 27,740 km² représentent 13,2% des terres. Il s'agit donc d'un

projet gigantesque. Il n'y aurait rien à redire car sans l'ombre d'un doute cela va contribuer au

développement économique de la région. Il est question que le « Projet Alqueva » crée sur une

période de 15 ans quelques 5.000 emplois directs et 3.000 emplois indirects. Ce n'est pas mal !

José Roquette, le patriarche de la famille, a fait la présentation du projet à la mairie de

Reguengos de Monsaraz en août 2008 lors d'un séminaire sur le thème « Le développement

touristique de la circonscription ». Il a affirmé : « Le Parc Alqueva ne va pas exister pour que les

portugais y prennent des vacances » (en portugais : « O Parque Alqueva não vai ser para os

portugueses fazerem férias »). On ne peut pas être plus clair...

De son côté, en octobre 2006, André Roquette, fils de José, administrateur exécutif de la SAIP,

avait déclaré que la devise du projet était « life as it was, life as it should be » et que « le

principal objectif est de redonner aux populations locales les conditions qui existaient il y a 30

ans » - pourquoi 30 ans ? - « le même calme, la même qualité de l'air, les mêmes facilités

d'accès ». C'est une perspective idyllique...

Le mot « resort » a été banni du vocabulaire de l'entreprise probablement pour ne pas faire peur

au public-cible du projet dont - dans la même interview - le promoteur a dit que l'objectif

fondamental est d'aboutir à l'achat d'une résidence secondaire (est-ce que les portugais pourront

en être acquéreurs ?).

Le même André Roquette dans une interview en mars 2007 au journal local « A Palavra » a

déclaré que « les hommes du marketing de l'entreprise sont en ce moment en train de travailler

avec des groupes ciblés en Scandinavie, en Angleterre et en Irlande. Il s'agit de groupes

spécifiques constitués par des personnes qui ne viennent pas ici pour acheter une maison. Ils

viennent pour regarder et avoir une expérience de vie et s'ils aiment ils voudront la prolonger

pendant toute l'année. Alors ils auront besoin d'une maison. Il faut pouvoir loger ces personnes-là.

Il faut que nous ayons tous les jouets en fonctionnement : le golf, la marina, l'agriculture

biologique, etc. »

À terme, en réalité, il s'agit de « créer une communauté à partir de zéro qui aura entre 10.000 et

12.000 personnes ». Mais au-delà même de l'agglomération il y aura d'autres types de logement

dont les plus luxueux seront des unités résidentielles complètement isolées avec des terrains

allant de 2.000 à 15.000 m² « de façon à ce que les maisons soient hors de portée du regard des

voisins »...

Tout ceci est bien édifiant et c'est pourquoi je poursuis. Selon André Roquette la région

actuellement n'a pas de capacité pour garder les touristes « plus de 1,2 jours ». « Alors il faut

créer des motifs pour que les gens restent davantage de temps. D'où la création d'unités

hôtelières et de loisirs. Mais le nombre total de chambres des plusieurs hôtels qui seront

construits ne dépassera pas les 2.800 sur les 2.074 hectares ». Ce nombre est bien loin de celui

mentionné dans le document « Étude de l'impact ambiant » publié en décembre 2007 par la

SAIP... qui mentionne 17.000 chambres, mais, passons, le problème n'est pas là.

Y a-t-il en réalité un problème ? Les mots d'Emeric Fisset me reviennent à l'esprit : « La

circulation d'un étranger, où qu'elle s'opère, entraîne une forme de déséquilibre, de remise en

question : déséquilibre intellectuel, par voie de comparaison ou de confrontation des cultures, qui

peut se manifester dans des prétentions ou des propos déplacés, déséquilibre moral, qui peut se

traduire par un comportement inadéquat voire choquant, et, bien sûr, déséquilibre économique ».

La population actuelle de la circonscription est - rappelons-le - de 11.500 habitants dont 7.000 à

Reguengos de Monsaraz, le chef-lieu. Le pourcentage de personnes ayant plus de 65 ans avoisine

les 30%. Quand on parle de « créer une communauté à partir de 0 qui aura à terme 12.000

personnes », cela voudra dire que les caractéristiques sociales, culturelles et d'hospitalité de la

région et de la population seront submergées par le flux de ceux qui venant de l'étranger

voudraient « partager » ce qui n'existera peut-être plus... Ceci d'autant plus que le Projet Alqueva

se trouve essentiellement dans l'entité administrative (junta de freguesia) de Campinho où il y a

920 habitants pour 47 km² d'où une densité de 19,6 habitants par km².

André Roquette dit dans l'interview au journal « A Palavra » : « On ne peut pas créer des îles

dans lesquelles tout est d'une qualité fantastique et qu'autour il n y ait aucune qualité. Il doit y

avoir un équilibre entre ce qui existe et ce qui se fait. Si la communauté locale n'est pas intégrée

dans le projet, celui-ci ne peut pas fonctionner ».

La nouvelle communauté qui sera créée à partir de 0 se trouvera donc dans une région

pratiquement désertique. Pour répondre aux besoins haut de gamme des touristes qui

deviendront les habitants il faut créer des emplois qui exigent des formations diverses. Or,

malheureusement, la région n'offre pas à l'heure actuelle un « réservoir » humain suffisant en

termes de volume ni en termes de qualification.

« Il ne s'agit pas de reproduire les erreurs qui se sont vérifiées en Algarve, selon de promoteurs.

Le Projet Alqueva a une autre ambition, une autre envergure et une autre philosophie ». Mais -

selon moi - il va se heurter au déficit de potentiel humain et pour le faire fonctionner on va faire

appel à des gens qui ne sont pas de la région, des gens qui ont acquis une expérience

professionnelle ailleurs, peut-être en Algarve justement ou dans la banlieue touristique de

Lisbonne (Cascais, Estoril) voire à l'étranger. Qu'adviendra-t-il du contact avec la population

locale dont on vante à juste titre l'hospitalité et une certaine douceur de vivre ?

Les promoteurs auraient « identifié tous les événements qui existent dans chaque « junta de

freguesia » de la circonscription » ayant même été au-delà puisque « s'il y a des événements qui

se sont perdus, on va les récupérer, les organiser mieux et éviter au fond le clivage entre ce qui

existe et cette nouvelle phase de tourisme et arrivée de personnes ». Mais l'âme de ces

événements où passera-t-elle ?

Le titre de cet article - « Alentejo ma non troppo » - prend ici toute sa signification.

Dans un projet comme celui-ci il manque un versant fondamental, celui de la formation. Quand on

a un projet à 30 ans et l'ambition de « créer une communauté de 12.000 personnes à partir de 0 »

il me semble que l'on aurait pu prévoir un plan de formation global qui en l'espace de 2 à 5 ans

pourrait donner à la population jeune de la circonscription les habilitations nécessaires à ce

qu'elle réponde aux exigences du projet (enseignement des langues étrangères, apprentissage des

métiers liés à l'hôtellerie et au commerce, etc.) Quelle meilleure manière y aurait-il pour intégrer

la population locale dans le projet ? Or dans tout ce que j'ai pu lire jusqu'à présent je n'ai vu

aucune allusion à cette formation orientée vers la jeunesse pour la fixer dans la région, alors que

l'on veut y fixer une population venue de l'étranger...

© 

Par ailleurs, le grand lac d'Alqueva, ne concerne pas uniquement la circonscription de Reguengos

de Monsaraz. Il y a celles de Moura et de Mourão, où se trouve le Musée de Luz, un lieu de

mémoire, créé après que le village submergé ait donné lieu à un nouveau village. Or, là aussi, pour

autant que je sache, le Projet Alqueva se limite aux rives du lac qui appartiennent à Reguengos.

On pourra répliquer que l'on ne peut pas tout faire en une seule fois, c'est vrai, mais les

populations des autres rives ont le droit de se sentir concernées dès maintenant.

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