Sur un compte rendu dans Le Monde

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/02/10/foucault-la-gauche-et-la-politique-de-jose-luis-moreno-pestana_1477814_3260.html

 

Audier
Cet essai part d'un constat : Michel Foucault continue de fasciner une frange de la gauche intellectuelle. Certains croient même y trouver des perspectives subversives pour refuser le consensus autour du capitalisme et de la démocratie libérale. Or, pour José Luis Moreno Pestaña, un chercheur lié à l'école sociologique de Pierre Bourdieu, le temps est venu de prendre de la distance. Et de se demander si Foucault apporte beaucoup à ceux qui veulent bâtir une société plus juste et égalitaire. Malgré une neutralité affichée et des bons points décernés ici ou là, sa réponse est : non, le bilan de Foucault n'est pas globalement positif.

Je dis (132):
" Foucault a ouvert les horizons de la pensée politique. Il est cependant difficile de construire une quelconque position politique de gauche avec ou à partir du premier ou du dernier Foucault. Elle demeurerait alors trop proche d’un néolibéralisme culturellement radical. Aller contre lui ou l’oublier serait se condamner à l’ineptie. Foucault a élevé notre niveau politique et, si ce n’est par les solutions proposées, il a réellement élargi notre répertoire d’analyse sur le champ de la signification du pouvoir et la manière de penser l’émancipation. […]"(NB : Le premier Foucault –sur la folie- est difficile à interpréter selon la différence droite/gauche. Le dernier Foucault - sur les grecs - non plus.)

 

Je continue (p. 132)"Comme analyse de la démocratie, la réflexion de Foucault [sur la paresia] s’avère stimulante pour la gauche. Elle souligne le fait que l’égalité formelle ne produit pas l’égalité réelle, parce que les prestiges sont distribués selon d’autres principes. Elle nous enseigne également que l’engagement vis à vis de la vérité ― une vérité approximative, imparfaite mais raisonnable ― est une condition nécessaire à la communication démocratique et que sans cet engagement et cette valeur morale il ne peut exister de position politique, ni y avoir de gauche ou de droite qui méritent quelque considération. Enfin, la vie politique suppose le conflit et la responsabilité ; quiconque ne peut les accepter rêvera de paradis où toutes les oppositions sont résolues ou dissoutes. La vie politique exige en outre, en de nombreuses occasions, une capacité de résistance, un certain courage et une droiture morale grâce auxquels on acquiert du prestige et de la cohérence devant les autres. Une gauche démocratique peut se revendiquer de Foucault […]".Audier
Et, avec son "arrogance" de philosophe, il aurait trop douté de la scientificité des sciences sociales et de la sociologie, en ne méditant pas assez Pierre Bourdieu.

 

Moi : Bourdieu (seul et non avec Passeron) est cité comme appui ( ...et d’une thèse antistalinienne de Foucault !) une fois: Randall Collins et Jean-Claude Passeron sont beaucoup plus cités et utilisés dans l’argumentation. Il est très libertaire, cet antibourdisianisme obsessionnel. Je m’épargne les commentaires

 

Audier
Du haut de la seule approche jugée sérieuse, celle de la sociologie, Pestaña cherche à objectiver la trajectoire familiale, professionnelle et politique de Foucault, en analysant ses positions successives selon les changements de contexte historique. Sans le dire aussi crûment, il présente un Foucault très doué dans le carriérisme académique et politique. Je cite dans mon livre (dans un cadre où la principale référence est José Ortega y Gasset –et non Bourdieu, mail il aurait pu apparaître- et sa critique du regard « scolastique » en philosophie), le texte suivant (p. 18): "Conseils de Foucault pour analyser un intellectuel

Autrement dit, l’intellectuel relève d’une triple spécificité : la spécificité de sa position de classe (petit-bourgeois au service du capitalisme, intellectuel « organique » du prolétariat) ; la spécificité de ses conditions de vie et de travail, liées à sa condition d’intellectuel (son domaine de recherche, sa place dans un laboratoire, les exigences économiques ou politiques auxquelles il se soumet ou contre lesquelles il se révolte, à l’université, à l’hôpital, etc.), enfin, la spécificité de la politique de vérité dans nos sociétés. (DE III, 1977, 159)"

Donc je croyais suivre un certain Foucault... mais c'est du sociologisme. Je me suis trompé.

 

Audier
Obsédé par les liens de Foucault avec les "nouveaux philosophes" et l'antitotalitarisme

 

Moi

 

Comme on peut le voir facilement, je partage une bonne partie des critiques de Foucault (p. 116-117) au communisme soviétique. Et je fais un bilan nuancé de la critique antitotalitaire avec des aspects que je juge positifs. Je ne dis que Foucault fût néolibérale. Voilà ce que je dis en conclusion (p. 131) :

"Il y a des positions qu’il est impossible de trouver chez Foucault : outre qu’il ne sombra jamais dans les aberrations politiques (fascisme ou stalinisme), Foucault ne fut pas un social-démocrate jacobin ni un libéral radical. Il fut tour à tour communiste, gaulliste (ou cela du moins y ressemble), gauchiste puis socialiste libéral. Le programme marxiste et révolutionnaire a disparu de sa pensée au milieu des années 1970 et le gaullisme a peut-être été en partie, en plus d’un héritage de sa classe d’origine, un tremplin vers la réussite académique. Demeure dans le Foucault de la fin une bonne partie de la critique culturelle du gauchisme et un programme proche d’une social-démocratie très libérale — laquelle admet le capitalisme comme une réalité inévitable, considère que l’Etat ne peut que produire plus de bureaucratie et que l’Etat providence, loin d’être la condition de l’authentique citoyenneté, submerge l’individu dans des relations de dépendance".

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