Josep Rafanell i Orra
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Billet de blog 13 nov. 2017

Une République Catalane sans Etat? Ou la République des communes...

Le rouleau compresseur néo-franquiste tourne à plein régime en Espagne avec la complicité des États et institutions européennes. La normalisation semble triompher. La boucle est bouclée avec les nouvelles élections du 21 décembre. Retour à la case départ?

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Le rouleau compresseur néo-franquiste tourne à plein régime en Espagne avec la complicité des Etats et institutions européennes. Dissolution du gouvernement catalan de la Généralitat, mise sous tutelle du parlement et des administrations, reprise en main d'une police catalane déjà bien peu fidèle à ses institutions, interventions dans des médias privés et menaces de contrôle direct de la télévision et de la radio publiques catalanes, incarcération de la moitié des ministres catalans et exil de l'autre moitié, insinuations d'illégalisation de la gauche radicale indépendantiste.

Après les tergiversations du président et des ministres catalans, le temps de la farce est venu. Comme dans des sortes de nouveaux procès de Moscou vaudevillesques, voici qu'émerge la figure du traitre, Santi Vila, l'ex-ministre des entreprises qui, convoqué devant les tribunaux madrilènes, affirme ne jamais avoir été indépendantiste. Cela lui suffira pour ne passer qu'une seule nuit en taule. Il y a aussi les couards, comme Carmen Forcadell, la présidente du Parlement catalan, et les autres membres de la mesa, qui affirment devant les mêmes tribunaux que cette histoire de déclaration d'indépendance était une plaisanterie symbolique, qu'elles et ils regrettent et  reconnaissent (acatan) la Constitution espagnole. Entre temps Puigdemont, le président du Govern, sirote de bonnes bières dans le quartier de Saint Gilles à Bruxelles, faisant un usage frénétique de son compte Twitter exilé. Le dernier tweet: "une autre solution à l'indépendance a toujours été possible". Cela s'appelle avoir de la suite dans les idées.

Cette mise en scène humiliante, cette répugnante mise en scène du pouvoir franquiste au sein de l'appareil d’État espagnol devrait suffire à dégoûter les catalans pendant quelques années de toute forme institutionnelle d'exercice du pouvoir et de la représentation politique pour ceux qui ne l'étaient pas déjà (dégoutés). Lorsque l'histoire se répète deux fois, selon la formule consacrée de Marx dans Le 18 Brumaire, ce qui fut une tragédie devient une farce pas très ragoutante. Dans les événements qui nous occupent, la première fois, ce fut du putsch fasciste de 1936, avec plus d'un demi-million de morts, dont LLuís Companys, président de la Géneralitat jusqu'à la débâcle républicaine, livré par les nazis et assassiné par les franquistes. La deuxième fois, cette mise au pas d'une petite bourgeoisie catalaniste velléitaire.  

On peut comprendre que la peur de croupir en taule, de prendre 30 ans pour sédition (les juges à la botte du PP, ne lésinent pas dans le folklore sémantique militaro-judiciaire) conduise certains représentants politiques catalans à acatar la Constitution espagnole devant des juges mi-hilares, mi-méprisants qui les écoutent distraits tout en tapotant leur i-Phone (dixit un des avocat des prévenus). Et d'autres à se barrer dans un exil d'opérette. Il y a certainement des manières plus dignes de préparer la reculade. Ou de ne pas s'y retrouver contraints.

Mais en fin de compte, ce mélange de poltronnerie et de veulerie, n'est-il pas le propre de toute forme de pouvoir étatique dans ses moments de crise, même lorsqu'elle se présente sous la forme d'un proto-État? N'avions-nous pas assisté à la même étrange expérience de stupeur avec l'image du visage de Tsipras, blême, décomposé, aperçu à la télévision, à la suite du référendum en Grèce qu'il avait gagné, qu'il n'allait pas tarder à renier et qui pourtant avait  consacré le refus du peuple grec du Mémorandum? A l'époque, aussi, nous n'avions pas pu nous empêcher d'imaginer le ricanement de mépris d'un Schauble. Parions que l'expression de l'émérite ministre de finances allemand ne devait pas être très différente de celle qu'offre aujourd'hui, dans ses grimaces de triomphe, un Javier Garcia Albiol, l'inénarrable président du PP en Catalogne, dont le racisme, l'homophobie, la xénophobie espagnoliste, les profondes racines fascistes de ses affects pourraient faire pâlir d'envie les plus chevronnés des archéos du FN. Et que dire des expressions enjouées du très hollandien Miquel Iceta, président du PSC, le petit frère du PSOE en Catalogne, se réjouissant du retour à la normale? Et des airs soucieux d'Ada Colau, l'égérie de la constellation Catalunya en Comú/Podemos, s'évertuant à placer  sur le même plan la réaction ultra du gouvernement espagnol et le mouvement indépendantiste? Déjà le représentant de Podem Catalunya, l'andalou Dante Fachin, qui trouvait tout de même trop grosses les couleuvres franquistes à avaler, et qui le disait publiquement, s'est fait virer par Pablo Iglesias, lequel reste tétanisé à son tour par son effondrement dans les sondages... Et déjà Ada Colau s'affole du climat troublé en Catalogne, du-manque-de-confiance-des-entreprises, qui pourrait mettre en danger l'événement phare de l'année, la plus grande foire de téléphonie d'Europe, le Barcelona Mobile World Congress 2017, qui est aussi le plus grand événement de masse de travail précaire qui a lieu dans la capitale, en dehors de l'industrie de services destinée aux hordes de touristes écervelés...

Oui: manifestement pour les catalans au pouvoir cette histoire de déclaration d'indépendance a été une vaste, pénible et symbolique plaisanterie.

Il y eut cette séquence politique singulière que fut le référendum d'autodétermination, tenu contre vents et marées, malgré la brutale répression judiciaire et policière, grâce aux milliers de CDR, les comités de défense du référendum, qui dans certains lieux s'appelaient simplement comités de défense du quartier et plus tard comités de défense de la République. Puis la manifestation qui suivit de près d'un million de personnes contre les violences policières, puis la grève générale et les blocages du pays, puis les foules mobilisées pour défendre la proclamation de la République... Et enfin, la déception de centaines de milliers de personnes qui n'attendaient que l'appel à défendre physiquement les bâtiments des institutions de la République proclamée: le Parlament, le Palau de la Generalitat, les mairies, les médias publics... Et ceci malgré le pacifisme largement dominant parmi les immenses foules mobilisées. Les représentants politiques se défaussèrent, ou se fabriquèrent un exil cosmétique, ou participèrent humiliés en tant qu'accusés aux grotesques procès de Madrid... 

On connait la suite.

Le cœur y est encore? D'autres manifestations massives ont suivi... pour la défense des prisonniers politiques dans une sorte d'immense gueule de bois collective.

Il est vrai que cette "révolution des sourires"... aura fini par faire sourire. Particulièrement les véreux membres du PP, les fanatiques politiciens de Ciudadanos, les grandes entreprises qui se sont fait la malle, les juges et la police...

Et voilà le définitif retour à la normale: la participation des partis indépendantistes aux nouvelles élections du 21 décembre ordonnées par Rajoy, dans son rôle de vice-roi de la Catalogne, de défenseur de la démocratie et de la légalité espagnole, de garant de l'intégration de l'Espagne Une et Indivisible dans la communauté des nations européennes.

Retour à la case départ: les jeux d'appareil qui se remettent publiquement en branle, l'invasion de l'espace médiatique par les sondages électoraux et les enquêtes d'opinion... Y aura-t-il à nouveau une toute petite majorité indépendantiste au Parlement catalan mis sous tutelle?  Le bloc unioniste va-t-il l'emporter? Ada Colau et ses affidés vont-ils résister? Voilà ce qui est censé passionner les foules les prochains temps. Comme un vulgaire match de foot entre le Réal Madrid et FC Barcelone avec des petites équipes censées créer la surprise. Même la Gauche radicale indépendantiste de la CUP, emportée par le mouvement, a décidé de participer aux élections imposées par la troïka locale du PP-PSOE-Ciudadanos. Si les élections pouvaient changer quelque chose, elles seraient interdites ou... rééditées jusqu'à l'éternité.        

Pourtant, comment oublier ce moment exceptionnel de mobilisation des comités locaux, des assemblées enracinées dans les quartiers des grandes villes, dans des villes moyennes et dans les villages, la mobilisation de la constellation municipaliste et l'activation d'une myriade de collectifs qui ont résisté ces dernières années à la mise au pas du pays par la gouvernementalité néolibérale? Quelque chose s'amorçait comme une République des communes, parallèle aux rêveries d'un État indépendant. Il nous faut espérer que ce mouvement puisse survivre. Ou renaître des cendres du prochain spectacle électoral. Car il est toujours là.

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