La pause estivale prend fin. Nous nous étions promis un nouveau départ. Après ce dernier printemps, une des séquences politiques la plus intense que nous avons vécue depuis des années, les luttes se sont poursuivies. A la ZAD de Notre Dame des Landes contre l'aéroport et son monde enchanteur, à Bure contre l'enfouissement de déchets nucléaires, à Ventimiglia contre la fermeture des frontières, dans les rues du nord est parisien avec les refugiés brutalisés par la police, une multitude de rencontres ont eu lieu.

                Entre-temps, le gouvernement poursuit son œuvre de radicale restauration opérant une racialisation et un"culturalisme" nauséabond qui ne peut que mettre le pays à feu et à sang. Le dernier délire inventé par quelques maires, avec l'approbation de M. Valls, interdisant le port d'un certain maillot de bain dans les plages en est  l'énième épisode grotesque et répugnant. Mais n'oublions pas l'intervention de Mme. El Khomri validant le licenciement d'un délégué syndical d'Air France contre l'avis de l'inspection du travail, ni la mort probablement impunie d'Adama Traoré et les torrents de boue déversés sur le mort, ni la suite ininterrompue de peines de prison succédant aux actes de résistance politique de ces derniers temps.

                Est-il nécessaire d'égréner la litanie des coups tordus du pouvoir, les petites phrases de ses représentants dignes d'un Ancien Régime restauré? Ce n'est même plus la colère, c'est le dégout qui nous submerge.

                Entre-temps des nouvelles pleuvent parachevant les contours d'un paysage global dystopique  : nous allons de record en record dans le réchauffement climatique, Alep devient  le plus grand mouroir urbain depuis la deuxième guerre mondiale, des millions de réfugiés s'entassent en Turquie, les gouvernements européens négocient avec le dictateur Erdogan la fermeture des frontières, des dizaines de milliers  d'exilés, hommes, femmes et enfants, meurent noyés dans la mer Méditerranée, des bidonvilles sans cesse dispersés prolifèrent dans nos contrées. On serait en guerre. Eux, ils célèbrent leurs guerres, protégés par des armées de gardes du corps. Nous, nous pleurons nos morts. La réalité est que M. Valls et Hollande prétendent nous gouverner par la peur dans un monde de pacification policière et un état d'urgence permanent. Mais leur urgence n'est pas la nôtre.

                Et pourtant, les luttes contre la cynique Loi travail ont inauguré la puissance de nouvelles pratiques collectives de destitution. "Continuons le début". Il faudra prendre au sérieux ce mot d'ordre apparu pendant les luttes de ces derniers mois. Ne nous y trompons pas, ce commencement n'est pas fait pour nous conduire, traversant la décrépitude du régime actuel, vers une nouvelle Constitution, l'énième restauration du pouvoir de la représentation qui nous rendra à nouveau impuissants. Ce début est celui des expériences communales. Celui des débordements dans la rue, des solidarités directes, des cantines populaires, des bibliothèques autogérées, des rencontres pour réfléchir ensemble, des jardins collectifs, des centres sociaux autonomes, des attentions portées en commun à nos milieux de vie pluriels, des discussions théologiques, du soin que l'on porte aux expériences de souffrance singulières, des productions communes désertant le commandement de la planification économique. Il ne s'agit pas de convoquer le lyrisme "du commun", l'article défini venant signer la vacuité d'une abstraction qui sera à nouveau la proie du gouvernement, mais des communalismes en train de se faire. Oui, la commune est en cours dans la somme disparate des résistances, des refus, des luttes, et des désertions qui proliférent. Dans des villages et dans des quartiers, dans les campagnes et dans le monde urbain, s'arrachant au même espace métropolitain administré au service de l'économie. La commune est aussi la somme de nouvelles coopérations, de créations collectives, de réappropriation et d'associations devenues à nouveau possibles. Il ne s'agit pas d'une chimérique défaite de l’État dans laquelle nous nous engageons mais de se défaire de ses effets, de la production de ses sujets gouvernés.

                La commune est en cours de constitution. Ici, comme au Chiapas et à Oaxaca. Dans une multiplicité d'expériences en Catalogne, en Grèce, en Italie. Mais il faudra abandonner l'idée d'une nouvelle Constituante majuscule, avec ses Cahiers de doléances, comme il faudra abandonner la quête d'un sujet politique unifié introuvable. Si nous voulons conquérir des espaces autonomes de vie collective, ceux-ci seront inséparables de l'attention portée aux lieux multiples où cette vie commune peut s'affirmer. Et ils seront incompatibles avec la totalisation opérée par l'action de l’État. Il ne s'agit pas de s'extasier devant l'exemplarité de quelques "expériences alternatives", vouées à être intégrées dans le monde féérique d'une "nouvelle" économie, mais d'expérimenter notre capacité de sécession en affirmant des formes de vie collective situées. Il faut nommer ces expériences. L'héritage réinventé de la commune pourrait nous y aider.

                Comme le disait le comité invisible dans A nos amis, « c’est par leur plénitude que les formes de vie achèvent la destitution. Ici, la soustraction est affirmation et l’affirmation fait partie de l’attaque ».

                Il se pourrait finalement que plus grand monde n'ait envie que le cirque des prochaines présidentielles puisse avoir  lieu.

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