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Billet de blog 19 oct. 2017

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La Catalogne sous l'ombre d'Anubis

Anubis, dieu de la mort dans l’Égypte ancienne, maître des nécropoles et protecteur des embaumeurs. Voici le nom donné par le gouvernement espagnol à la brutale opération de police destinée à empêcher la tenue du référendum d'autodétermination en Catalogne.

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Anubis, dieu de la mort dans l’Égypte ancienne, maître des nécropoles et protecteur des embaumeurs. Voici le nom donné par le gouvernement espagnol à la brutale opération de police destinée à empêcher la tenue du référendum d'autodétermination en Catalogne le 1er octobre dernier. Le responsable du dispositif de répression policière ne fut autre que Diego Perez del Cobos, ancien phalangiste, dont on se souviendra qu'il s'était présenté dans une caserne militaire comme volontaire lors du putsch militaire du 23 février 1981. Mais combien de pays possèdent un colossal mausolée, comme celui du Valle de los Caidos, construit par des prisonniers antifascistes condamnés à des travaux forcés, où Franco est enterré à coté d'Antonio Primo de Rivera, fondateur de l'extrême droite phalangiste?

Rappelons encore les déclarations du secrétaire général du Parti Populaire qui gouverne l'Espagne, menaçant l'actuel président catalan de la même destinée que LLuis Companys, cet autre président de la Généralitat de Catalunya, exilé en France en 1939, livré par les nazis à Franco, torturé et fusillé en 1940. "L'exemplaire" transición qui suivit la mort du Caudillo, rendit impossible le jugement historique des 36 ans de fascisme et imposa l'ensevelissement de la mémoire des résistances. Qui peut oublier que la monarchie espagnole est un héritage du franquisme?

Sortons enfin de la légende: les arrangements autour de la constitution de 1978 posèrent les bases d'un régime de caciquisme politique. Il a pris depuis la forme d'un ultralibéralisme autoritaire, d'une soumission de l'appareil judiciaire au pouvoir exécutif, d'une corruption de masse généralement impunie, concernant des milliers d'élus, et ceci jusqu'au sommet de l’État. Depuis la grande récession de 2008, l’État espagnol est devenu l'un des plus dociles élèves des politiques d'ajustement européennes. Il a destiné des sommes vertigineuses au sauvetage des banques, alors que des centaines de milliers de familles étaient expulsées de leurs logement et que des "réformes" successives se sont traduites par une précarité de masse. Ajoutons à ce paysage déliquescent la ley mordaza de 2015, cette loi de "sécurité citoyenne", dont même la commission des droits de l'homme l'ONU a exigé le retrait. Aujourd'hui, et ce n'est qu'un exemple, ceux qui participent à un rassemblement pour empêcher l'expulsion d'une famille de son logement encourent des peines de prison.

C'est dans ce contexte d'effondrement économique, de corruption ad nauseam, de cynisme ostentatoire de la classe politique, d'appauvrissement foudroyant des classes populaires qu'eurent lieu les occupations des places en 2011. Et c'est dans la continuité de ce réveil des politiques de résistance que la Gauche indépendantiste en Catalogne s'est affirmée comme une force d'émancipation incontournable. Les candidatures d'unité populaire (CUP), davantage un mouvement qu'un parti, auront réussi à revitaliser en quelques années l'espace politique à partir d'une multitude d'assemblées populaires enracinées dans des quartiers et des villages. Et c'est sur la base de politiques locales communalistes, qu'elles ont été en mesure de multiplier des fronts de luttes: environnementales, étudiantes, féministes, syndicales, pour le droit au logement, pour la défense des services publics, contre la corruption. Tout ceci imbriqué avec un dense réseau de coopératives, d'ateneus et de casals, ces centres sociaux inscrits dans la longue tradition libertaire catalane. Si les CUP participent aux institutions dans une logique municipaliste, c'est toujours à partir de leur implication dans des luttes sociales. Les CUP ont aujourd'hui 358 conseillers municipaux, gouvernent 16 villes et ont 10 députés au parlement de Catalogne. Il n'est pas inutile de souligner qu'une "charte éthique" impose à leurs élus le non renouvellement et le non-cumul des mandats, la limitation de leur salaire à 1600 euros... Ajoutons encore ceci: la CUP est un des adversaires le plus tenaces des politiques d'austérité menées par les successifs gouvernements catalans.

On a voulu faire de la Gauche indépendantiste un épouvantail "antisystème", radicalement nationaliste. Et ceci alors même qu'elle est un des acteurs majeurs de la défense des migrants, des mobilisations pour l'accueil de refugiés, des luttes contre le racisme et l'islamophobie. C'est encore oublier ses liens fraternels avec le syndicalisme paysan en Andalousie, avec le syndicalisme autogestionnaire basque, avec d'autres mouvements d'émancipation dans toute l'Espagne...

Le referendum d'autodétermination a eu lieu. Le oui à indépendance l'a très largement emporté. Plus de 2 300000 personnes ont réussi à déposer un vote dans des urnes interdites, défendues par des milliers de comités de défense semi-clandestins, malgré la répression judiciaire et la déferlante de violences policières. L'adage populaire nous apprend: "si les élections pouvaient changer le monde, elles seraient interdites". C'est très exactement ce qui s'est passé. Comme fut ignoré le referendum de 2005 en France, portant sur la constitution européenne, ou celui auquel fut appelé le peuple grec  en 2015, face aux diktats de la Troïka.

Aujourd'hui, Il y a une évidente tentative de balkanisation de la Catalogne menée par le Parti Populaire, avec le soutien du très patriotique parti ultralibéral Ciudadanos et du PSOE, lui-même ayant conduit par le passé d'autres politiques de destruction des droits sociaux[1]. Le blanc-seing donné par le roi à la répression, la tolérance du gouvernement espagnol à l'égard de l'agitation des groupuscules d'extrême droite et néo-nazis, l'hystérie des principaux médias espagnols défenseurs du statu quo et de l'unité de la patrie, des voix comme celle d'Alfonso Guerra, ancien  vice-président du PSOE, appelant à une intervention de l'armée contribuent à installer de facto un état d'urgence. Plus de 10 000 policiers et militaires provenant de tous les coins de l'Espagne ont été déplacés en Catalogne comme une force d'occupation. Dernier épisode en date: l'ahurissante incarcération des très gandhiens porte-paroles de deux associations indépendantistes de défense des droits civils, accusés de sédition, dans un langage propre à un conseil de guerre.

Le véritable ennemi du très nationaliste État espagnol n'est pas le supposé identitarisme catalan. Mais les expériences de réappropriation politique et la pluralité du mouvement de révolte catalane. Le gouvernement madrilène veut faire sombrer ce mouvement dans la peur et la dépression collective, comme ce fut le cas pour le peuple grec après la trahison de Tsipras. Face à la poursuite de la dérive autoritaire de l’État espagnol, des progressistes attendent avec une désuète confiance l'intervention des institutions européennes. Mais les catalans révoltés, et les espagnols solidaires, ne pourront compter que sur eux-mêmes, et sur les forces d'émancipation dans d'autres pays, pour ne pas se laisser étouffer par l'ombre d'Anubis.

[1] Et dont il est difficile d'oublier qu'il fut à l'initiative de la création des GAL, les Groupes antiterroristes de libération, véritables escadrons de la mort qui commirent entre 1983 et 1987, sous prétexte de lutte contre ETA, une quarantaine d'assassinats dans les milieux abertzales et écologistes basques.

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