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Billet de blog 23 oct. 2017

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Podemos n'en peut plus

On assiste ces derniers temps en Espagne et en Catalogne aux contorsions de Podemos et de ses alliés. Comment tout faire pour devenir une victime collatérale de la révolte catalane?

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Ne pouvant pas cautionner l'autoritarisme aux relents franquistes du Partido Popular, des enragés de Ciudadanos et les tactiques politiciennes du PSOE, Podemos tente l'équilibre impossible d'affirmer les valeurs de la légalité entre deux illégalités. D'une part celle d'un usage partisan de l'appareil judiciaire par le gouvernement espagnol, allant jusqu'à des incarcérations de personnes qui n'ont commis d'autre délit que manifester et faire usage de la parole publique, et qui prélude ce que risquent les représentants institutionnels de la Catalogne dans l'état d'urgence actuel. Et d'autre part celle du chemin vers l'Indépendance, qui est passé par la tenue d'un référendum d'autodétermination violemment réprimé, effectivement illégal dans le cadre de la constitution espagnole actuelle. Or on sait que la politique, lorsqu'elle émerge, bousculant l'ordre de la gouvernementalité et instaurant d'autres régimes d'intelligibilité, est toujours  illégale. Ici, en l'occurrence, ce dont il est question c'est de destituer la légalité d'une constitution qui contenta simultanément le franquisme et les projets de libéralisation de l'économie espagnole initiés par l'Opus Dei dès le début des années 60[1].

On sait qu'après avoir commis un hold-up sur les mouvements des places de 2011, Podemos aura tenté de renouveler la même opération avec  l'électorat du PSOE. Et qu'il s'y est cassé les dents.

Le problème avec Podemos, et ses formation proches, c'est qu'à chaque fois qu'ils conquièrent des  parcelles du pouvoir, il se retrouve enserré dans une logique gestionnaire forcément décevante. Et que son appareil, étant le fruit d'une désarticulation d'avec les luttes politiques, doit surenchérir dans l'entreprise communicationnelle. C'est exemplairement le cas avec Ada Colau, mairesse de Barcelone, qui à part quelques mesures symboliques, assiste impuissante  (ou complaisante) au ravage de la ville par la spéculation touristique de masse, aux expulsions de logements qui se poursuivent, à l'inaction concernant sa fameuse "démocratie participative". Citons quelques moments clés qui au cours de sa gestion auront particulièrement terni son image "d'activiste": son désintérêt pour le sort des migrants précaires (los manteros) qui tentent de survivre dans la vente à la sauvette face aux brutalités de la sinistre police municipale de Barcelone, et son non-soutien actif et récent aux grévistes des transports municipaux, où l'on vit des membres de son équipe de gouvernement se comporter littéralement comme de vulgaires briseurs de grève[2]. L'insignifiance de la "nouvelle" politique de Manuela Carmena à Madrid ne mérite pas que l'on s'y attarde dans ces quelques notes.

Podemos est devenu un parti de représentants, et en tant que tel, il a perdu tout contact avec des luttes et des mouvements de révolte. Sa matrice populiste, nourrie par la pensée d' Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, en a fait une machine détraquée de capture d'affects populaires. Les affects de la gente (les gens), sont devenus par la grâce d'une performativité sans lendemain, une entité désincarnée qui n'a d'existence que dans un acte proclamatif qui l'oppose à la casta, tout aussi éthérée sauf lorsqu'elle apparait sous le visage des cas les plus voyants de corruption. Sa fascination pour le projet chaviste en est le symptôme le plus éclatant: rêverie de constitution d'un peuple depuis la mise en scène d'une parole publique portée par quelques figures, dont le charisme n'est pas au rendez-vous. Il est dès lors inévitable que les querelles d'appareil prennent une place aussi violente et envahissante au sein de l'appareil du parti qu'elle peut l'être au sein d'un PSOE déliquescent mais qui sait bien se garder de toute fantaisie gauchiste.

D'ailleurs, qui ne sait pas que les affects dominants dans les province espagnoles, ces provinces qui  font les gagnants des élections en Espagne, sont éminemment réactionnaires? C'est là un travail dont peut-être des historiens nous aideront à en expliquer la persistance.

Aujourd'hui, au regard de la situation catalane, Podemos, abandonnant toute clairvoyance, serait-elle politicienne, mais surtout toute éthique, est tétanisé, et regarde perplexe cette Espagne profonde. Or, cette Espagne, favorisée par un système électoral pensé pour la surreprésentation des forces réactionnaires, n'a d'autre imaginaire depuis des temps immémoriaux que celui d'une dévotion rance au franquisme et celui d'un appétit pour la consommation, né avec les 15 petites glorieuses du Desarrollo qui se poursuivit, après la crise des années 75, lors des années folles du fric facile qui firent sombrer l'Espagne, tout autant que la Catalogne, dans une profonde corruption clientéliste.

Les cadres de Podemos ne semblent pas avoir vu le piège se refermer sur  eux. Leurs prises de position réclamant le dialogue, proposant un referendum d'autodétermination en Catalogne accordé par le parlement espagnol, qu'ils savent impossible, mais dénonçant les coups de force du Partido Popular, sont en train de lui coûter cher. Depuis quelques jours, ils dénoncent avec la même intensité ceux qui prétendent appliquer le résultat du référendum violenté par la police et la répression du PP et le coup d’État que représente la débordante application de l'article 155 de la constitution espagnole. Illisible.

Podemos garde en permanence un œil rivé sur les affects des "gens", l'autre fixé anxieusement sur les sondages. Déjà ces sondages prédisent un effondrement de leur électorat, et le relèguent à la quatrième place au parlement espagnol, derrière les néo-franquistes Ciudadanos. Il ne semble plus rester comme projet politique à Podemos que de vendre son populisme pour un plat de lentilles social-démocrate. Autrement dit, une hypothétique et maigre participation au prochain gouvernement d'alternance du PSOE.

Entre-temps la gauche indépendantiste catalane, enracinée dans une constellation municipaliste, dans des assemblées, dans des luttes sociales ne semble pas s'affoler d'une éventuelle perte de députés au parlement catalan dans de virtuelles nouvelles élections. On peut reprocher à la gauche radicale de la CUP son alliance de circonstance avec les libéraux nationalistes et social-démocrates catalans. On peut s'interroger sur la vision politique de certaines de ses composantes d'un socialisme ancré dans les luttes anticoloniales des années 70. Mais il faut leur accorder au moins une chose: qu'ils n'ont pas la prétention de gouverner un peuple (la gente). Cela dénote un certain courage politique. Podemos, engoncé dans des calculs permanents, aura raté dès le début son projet: fabriquer le peuple qui doit l'élire à partir d'un fatras d'européisme (qui l'amène encore aujourd'hui à maintenir son soutien à Tsipras) et d'un patriotisme populiste mâtiné de bolivarisme.

Mais en Espagne le populisme porte historiquement un nom: le fascisme.  

[1] On peut considérer que la vraie transition espagnole commença avec Los Planos de désarrollo mise en place par le ministre franquiste Laureano López Rodó, avec le soutien des technocrates du puissant et tentaculaire Opus Dei (et de la collaboration des bourgeoisies catalanes et basques). Ce fut aussi l'époque de l'émigration de masse espagnole, avec plus de deux millions de personnes vers l'Europe, mais aussi avec plusieurs millions vers les deux régions les plus engagées dans cette modernisation économique: la Catalogne et le Pays Basque.

[2] Voir Ada Colau, parader à plusieurs reprises avec Anne Hidalgo, faisant la promotion publicitaire des villes d'accueil de réfugiés en Europe, ne relève pas seulement du mauvais goût, au vu de la politique de la ville de Paris à l'égard des migrants, mais d'une profonde faute éthique et politique. Cela n'a de sens que dans l'entreprise de design et de marketing politique dans laquelle elle s'est solidement installée. Mais peut-être qu'elle vise déjà à remplacer Pablo Iglesias à la tête d'un Podemos usé avant même d'être au pouvoir, ou même la présidence de la Généralitat de Catalunya.

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