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Billet de blog 19 déc. 2017

Rot national

Fiction courte en cinq actes brefs et une consultation.

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Lundi. Le Directeur des Ressources Humaines termine son intervention, debout, pétri de certitudes, il domine du haut de son pupitre le parterre des salariés anesthésiés, comme à chaque fois par cette réunion d’information trimestrielle. Il s’apprête à conclure, il a beaucoup travaillé cette fin, il y tient, à ses mots vides mais ronflants, la vacuité prétentieuse de son management inutile lui tient lieu de compétence professionnelle. A ce moment précis, un énorme rot lui coupe la parole, suivi d’un immense éclat de rire collectif, mille fois plus vrai que l’ensemble du discours subi par tous les assis. Tous les regards se tournent vers David, la main devant sa bouche ne masque en rien son visage stupéfait d’être l’émetteur de cette fantastique éructation. Le DRH d’un geste de colère empoigne ses papiers sur le pupitre et se dirige vers la coulisse de la petite scène, en claquant des talons, cela d’un dernier regard assassin sur David. Le lendemain, dès potron-minet, David est convoqué par le cadre furibard, qui lui passe un savon magistral, le « je ne l’ai pas fait exprès » qu’il répète comme un enfant pris en faute ne fait qu’attiser la violence des mots et certifier la promesse d’un avenir professionnel difficile.

Mardi soir, au bar des sports. C’est la fin de la réunion du groupe d’appui des insoumis, le député se prépare à clore la réunion. Elle a été très houleuse, la stature médiatique du jeune élu n’a pas suffi cette fois-ci à faire taire les dissonances au nom de l’homogénéité gazeuse, la position victimaire habituelle et quelques noms de journalistes jetés en pâture non plus, insuffisants à masquer l’absence de lien démocratique et fonctionnel entre ce groupuscule plouc, l’élu et les membres fondateurs de FI. Quelques personnes sont parties en cours de réunion, seul le noyau plus ou moins sectaire a fait comme s’il était toujours en campagne électorale. Le Député croit pouvoir s’en tirer en citant du Mélenchon, il s’apprête à évoquer Ruffin et Clémentine Autin, ou encore le « Média » nouveaux mantras rassembleurs, mais un énorme rot lui coupe son élan. Une grande majorité des regards courroucés se tournent vers David, la main devant sa bouche ne masque en rien son visage à nouveau stupéfait d’être l’émetteur de cette fantastique éructation. Les critiques fusent sur son manque de sérieux et de respect, les impétrants ne cesseront de l’accabler qu’une fois qu’il se sera expulsé dehors, comme sorti d’un avenir politique difficile.

Mercredi soir. David rentre chez lui par le métro, marchant tel le somnambule moyen des couloirs faïencés parisiens. Un contrôle policier attire son attention, au centre de six uniformes bleus, deux petites têtes d’ébène émergent, les yeux agrandis par la peur et le corps en défense, comme battu d’avance. Des sans-papiers, non francophones apparemment. Le tutoiement du chef est de rigueur, il éructe, les injures racistes n’ont pas le temps d’arriver qu’un énorme renvoi se répercute sur les parois du long couloir, l’écho de la masse gazeuse expulsée s’amplifiant jusqu’aux oreilles de la volaille, qui se retourne brutalement vers David, la main devant sa bouche ne masque en rien son visage toujours stupéfait d’être l’émetteur de cette fantastique éructation. « Ah, Monsieur fait le malin, vos papiers, siouplé ! ». Ils l’embarquent, délaissant les deux gamins, ébahis d’être laissés tranquilles, il finira en garde à vue pour outrage, augurant d’un avenir judiciaire difficile.

Jeudi midi. Attablé à sa terrasse préférée, David regarde la foule triste de Paris s’affairer, en face de lui sa récente copine parle, parle et reparle encore, elle est jolie mais sa conversation est devenue pour lui comme une légère déception, trop permanente, trop normée, trop formatée, trop tout quoi, pour pouvoir continuer à la soutenir. Elle n'a pas le temps de lui raconter sa séance de shopping avec plus de passion que le reste de sa vie, qu'un énorme rot lui saute au visage, abasourdie, elle regarde David, qui la main devant sa bouche ne masque en rien son visage toujours stupéfait d’être l’émetteur de cette fantastique éructation. « Ça ne va pas ? T'es deg', tu pourrais te maîtriser, merde ! », ses yeux furibards font le tour des tables, tout le monde les regarde évidemment, l'air plutôt moqueur, « En public en plus, tu trouves ça drôle » Les gargouillis confus de David l'énervent un peu plus, elle se lève et s'en va. Il questionne des yeux la chaise laissée vide en face de lui, celle-ci semble juste lui signifier un avenir amoureux difficile.

Jeudi soir, son proprio est venu dans son minuscule appartement suite à sa réclamation pour examiner la salle de bains miteuse. Devant les traces d'humidité, le lavabo plein d'impacts, le plafond noirci, les murs qui s’effritent, le gars en costume dont la valeur atteint au moins 6 mois du loyer de David, tourne les robinets et constate « tout va bien, vous avez de l'eau chaude, et votre installation ne ... » Un énorme rot lui coupe le sifflet, le marchand de sommeil qui en a vu bien d'autres, soulève un sourcil méprisant vers David, avec la main devant sa bouche qui ne masque en rien son visage encore stupéfait d’être l’émetteur de cette fantastique éructation. « Vous quittez les lieux dès demain, je vous rappelle que vous n'avez pas de bail » lui dit-il en claquant la porte, matérialisant un avenir sans toit difficile

Vendredi. David patiente avec Paris Match, un léger rot lui échappe, heureusement, il est seul dans la salle d’attente. Son médecin est en retard dans ses consultations. La porte s’ouvre enfin,sur un amical «  bonjour ! ». David lui explique le phénomène qui le touche, omettant de préciser qu'il lui a fait perdre son travail, ses idéaux, son casier judiciaire vierge, ses amours et son logement. Le médecin l'ausculte, élimine toutes les hypothèses "aérophagiques", gastro œsophagiennes ou stomacales. Sa série de questions complémentaires déclenche sa contrariété, «  tu n'as pas de symptômes ni de signes cliniques, je vais t'envoyer au labo pour quelques analyses, mais je crois plutôt à un terrain allergique Subitement, David est pris d'un violent hoquet, il lève une main, met l'autre devant sa bouche, et se jette sur une bassine qui traînait là, sur la paillasse. Il s'y vide en longs jets réguliers jusqu'à l'épuisement de son stock de bile. Le médecin, le relève, l'essuie, puis lui tapote doucement le dos, paternel comme quand David était enfant, qui d'un air las,  livre son diagnostic devant le généraliste impuissant « C'est con, hein, je suis juste devenu allergique à ce pays ! »

Publiée initialement là-bas

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