Dany-Robert Dufour, Baise ton prochain (Note de lecture)

La publication à Londres en 1714 d’un très petit ouvrage (12 pages) rédigé en français, passé aujourd’hui aux oubliettes, Enquiry into the Origin of Moral Virtue de Bernard de Mandeville (1670-1733), philosophe et médecin, a produit une de ces secousses vertigineuses qui a bouleversé profondément l’état du monde.

Dany-Robert Dufour, Baise ton prochain, Actes Sud, 2019.

Goethe en grande conversation avec Eckermann, constate dans le « mystérieux laboratoire de Dieu » qui détermine l’histoire des humains, de longues périodes de calme, secouées par des éruptions soudaines qui en modifient le cours. La publication à Londres en 1714 d’un très petit ouvrage (12 pages) rédigé en français, passé aujourd’hui aux oubliettes, Enquiry into the Origin of Moral Virtue(Recherches sur l’origine de la vertu morale) a produit une de ces secousses vertigineuses qui a bouleversé profondément l’état du monde. L’auteur, Bernard de Mandeville (1670-1733), philosophe et médecin des maladies nerveuses, s’y présente de fait comme le véritable inspirateur de la pensée économique libérale. Adam Smith, Jeremy Bentham et les utilitaristes lui doivent beaucoup.

Telle est l’amorce du dernier ouvrage de Dany-Robert Dufour, philosophe qui questionne le monde (voire l’immonde) dans lequel on vit. La publication de cet opuscule de Mandeville sonne le glas d’une société humaniste et déroule le tapis rouge à ce qu’il convient de désigner comme capitalisme. Mandeville est également l’auteur de La fable des abeilles[1]. Dans une ruche florissante prospèrent tous les métiers, mais aussi tous les vices. Or les habitants de la ruche décident d’opter pour l’honnêteté. Mais plus les vices s’effacent, et plus les métiers perdent leur intérêt et plus la ruche dépérit. Conclusion : « Les vices privés font la vertu publique. » Et morale de l’histoire « Il faut que la fraude, le luxe, et la vanité subsistent, si nous voulons en retirer les doux fruits. » C’est bien, précise Dany-Robert Dufour, ce que l’esprit du capitalisme[2]a mis en œuvre depuis lors. Fini l’incitation christique à s’aimer les uns les autres. Le titre, provocateur, s’éclaire. L’impératif : l’exploitation de l’homme par l’homme généralisée.  Il faut désormais confier le destin du monde aux « pires d’entre les hommes », ceux qui veulent toujours plus de pouvoir, de biens, de capital. Et ils parviennent à leur fin par tous les moyens. L’idée répandue pour faire passer la pilule que le ruissellement des premiers de cordée (1% de la richesse accumulée) profitera aux autres, s’avère une terrible illusion. L’auteur dans son précédent opus Le code Jupiter(Equateurs, 2018) a pu démontrer ce qu’il en était dans notre bonne vieille France gouvernée par un prince machiavélique.

La circulation sans entrave des biens et des pulsions dans les circuits du Marché au profit d’un tout petit nombre, est sous-tendue par une idéologie féroce. D’autant plus féroce qu’elle se présente comme la fin de toute idéologie : le pragmatisme. Il faut que ça tourne ! « …ça marche comme sur des roulettes, ça ne peut pas marcher mieux, mais justement ça marche trop vite, ça se consomme, ça se consomme si bien que ça se consume.»[3]Le pousse-à-jouir qu’excite la publicité, dont on doit le lancement idéologique et technologique au neveu de Freud, Edward Bernays[4], nous a branché petit à petit sur la consommation effrénée des objets. Tout ce qu’il y a sur terre est transformé en marchandise. Rien n’échappe. Le consommateur-consumé ne voit pas qu’il n’est plus lui-même qu’un objet du Marché.

Ce constat terrible étant fait, que faire pour résister à cette véritable destruction du monde et des humains ? D’aucuns prônent un retour à un état de nature mythique. D’autres de détourner la technologie la plus avancée à leur usage. Or il semble bien que seul un sursaut des peuples pour (re)prendre en main leur souveraineté pourrait, tout en s’appuyant sur les avancées des technosciences, changer la donne. « Une partie des techniques acquises lors du développement du capitalisme, au lieu d’asservir un grand nombre d’humains au point de les rendre surnuméraires, pourraient servir une toute autre fin : non plus l’exploitation, mais la libération. »Bref : l’idéal d’émancipation promu par Marx et quelques autres n’est pas mort.  Dany-Robert Dufour prône l’avènement de « l’homme libre » au sens où l’entendaient les anciens grecs. Un homme nourri des arts libéraux[5]qui crée sa vie en permanence comme une véritable œuvre d’art qu’il inscrit dans le collectif. « A l’horizon donc, ce rêve, où la vie libérée du capitalisme, pourrait devenir un art de vivre. » Ce n’est que sous la pression populaire en force que le petit groupe qui dirige le monde se pliera à des impératifs économiques, sociaux, écologiques, garantissant la vie et la survie humaines. Évidemment le travail d’analyse du philosophe s’arrête à ce seuil. A chacun ensuite d’en tirer les conséquences. 

 

Joseph Rouzel

 

 

 

[1]Dany-Robert Dufour, La fable des abeilles et autres textes de Bernard de Mandeville, Agora Pocket, 2017.

[2]Luc Bolanski et Eve Chiapello,Le nouvel esprit du capitalisme, Tel Gallimard, 2011.

[3]Jacques Lacan, « Du discours psychanalytique », Conférence à l'Université de Milan, 12 mai 1972.

[4]Edward Louis Bernays (1891-1995) est considéré comme le père de la propagande politique institutionnelle et de l’industrie des relations publiques ainsi que du consumérisme américain.  Goebbels Ministre du Reich à l’éducation du peuple et à la propagande fait grand cas de ses recherches. Il est un des grands initiateurs du spin, autrement dit de la manipulation d’opinion. Prenant appui sur la découverte de l’inconscient de son oncle, il s’en inspire pour fonder les bases du marketing moderne. Son maître-ouvrage en développe la technique :  Propaganda : Comment manipuler l'opinion en démocratie, La Découverte, 2007.

 

 

[5]Les sept arts libéraux désignent une grande part de la matière de l'enseignement concernant les lettres latines et les sciences des écoles de second niveau de l'Antiquité, qui se poursuit sous diverses formes au Moyen Âge. (Wikipedia). Ce que plus tard on désigna comme « les humanités »… A repenser en fonction du savoir actuel.   

 

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