Fractales de l'inceste

Je réagis au projet de collègues analystes de la FEP (Fondation Européenne pour la Psychanalyse) d’inscrire l’interdit de l’inceste dans la Constitution. Autrement dit de faire passer cet interdit structural des familles dans la sphère sociale. J’y vois une tentative proprement… in-cestueuse.

Fractales de l’inceste

 

« Je m'étais rendu compte que les gens connaissaient le mot « inceste », mais qu'ils n'avaient aucune idée de la chose. Ils utilisaient le mot comme un mot étranger, vide, sans le connaître. Donc, il fallait le définir en images, et en perceptions. C'est ça faire apparaître le réel, et faire disparaître le discours. Les mots jusque-là mal agencés ou trop bien agencés qui recouvrent les choses. Je pense à Beckett dans L'innommable : « Je vais le leur arranger moi leur charabia. » Leur charabia c'est le discours social, la soi-disant écoute, l'injonction à dire. Alors que c'est l'impossible. L'injonction qui infériorise. Le réel n'est pas fait pour être dit. Il est là, il se contente de ça. Il est le vrai, c'est tout. » Christine Angot, Un amour impossible.

 

« Une figure fractale est un objet mathématique qui présente une structure similaire à toutes les échelles. Les fractales sont définies de manière paradoxale, à l'image des poupées russes qui renferment une figurine identique à l'échelle près : les objets fractals peuvent être envisagés comme des structures gigognes en tout point... Des formes fractales approximatives sont facilement observables dans la nature. Ces objets ont une structure autosimilaire sur une échelle étendue, mais finie : les nuages, les flocons de neige, les montagnes, les réseaux de rivières, le chou-fleur ou le brocoli, les vaisseaux sanguins etc. » (Wikipédia).

 

Ainsi pourrait-on penser la structure symbolique qui lie l’universel et le singulier, le sujet et le social, à partir de ce montage « fracté », avec des plans distincts, mais frappés du sceau de la même entaille. Cette structure fractale Freud l’assigne à « Das Unglück in der Kultur » (Le malheur dans la culture) dans un de ses ouvrages bien connu. L’éditeur de Freud, pris de panique à l’idée de n’en pouvoir rien vendre - le malheur n’est pas marchandable !- lui demanda d’adoucir le titre en Das Unbehagen in der Kultur, la gêne, le malaise dans la culture. Pour une fois Freud- chose fort rare- céda à l’argument marchand.

Cependant il a serré de près, quelques 12 ans plus, tôt ce qu’il entend par culture.    

« La culture humaine – j'entends par là tout ce en quoi la vie humaine s'est élevée au-dessus de ses conditions animales et ce en quoi elle se différencie de la vie des bêtes, et je dédaigne de séparer culture et civilisation – présente, comme on sait, deux faces à l'observateur. Elle englobe d'une part tout le savoir et tout le savoir-faire que les hommes ont acquis afin de dominer les forces de la nature et de gagner sur elle des biens pour la satisfaction des besoins humains, et d'autre part tous les dispositifs qui sont nécessaires pour régler les relations des hommes entre eux et en particulier la répartition des biens accessibles. Ces deux orientations de la culture ne sont pas indépendantes l'une de l'autre, premièrement parce que les relations mutuelles des hommes sont profondément influencées par la mesure de satisfaction pulsionnelle que permettent les biens disponibles, deuxièmement parce que l'homme lui-même, pris isolément, est susceptible d'entrer avec un autre dans une relation qui fait de lui un bien, pour autant que cet autre utilise sa force de travail ou le prend pour objet sexuel ; mais aussi, troisièmement, parce que chaque individu est virtuellement un ennemi de la culture, laquelle est pourtant censée être d'intérêt humain universel. Il est remarquable que les hommes, si tant est qu'ils puissent exister dans l'isolement, ressentent néanmoins comme une pression pénible les sacrifices que la culture attend d'eux pour permettre la vie en commun. La culture doit donc être défendue contre l'individu, et ses dispositifs, institutions et commandements se mettent au service de cette tâche ; ceux-ci visent non seulement à instaurer une certaine répartition des biens, mais encore à la maintenir ; de fait, ils doivent protéger contre les motions hostiles des hommes tout ce qui sert à contraindre la nature et à produire des biens ». (L’avenir d’une illusion, Paris, PUF, 1995).

D’autre part, Freud en notant d’emblée dans Psychologie collective et analyse du moi que : « L'opposition entre la psychologie individuelle et la psychologie sociale ou collective, qui peut, à première vue, paraître très profonde, perd beaucoup de son acuité́ lorsqu'on l'examine de plus près. », ne prône pas pour autant que ces deux plans, l’individuel et le social soient confondus.

 

Développons les différents plans qui structurent l’humaine condition.

Plan 1, humain. Le noyau dur du mode de fabrique de l’humain équivaut à une négativité : « non » à la jouissance. Une opération anthropologique que les mathématiques repèrent comme soustraction d’un élément à un ensemble : -1. Extraction, soustraction de jouissance, telle est la marque de fabrique de l’humain imposée par les civilisations. C’est le plan d’expression imposé par l’appareillage de l’organisme au langage,  la ligature de la chair à la parole.  Plan des grands mythes, tel celui présenté dans la Genèse. Dieu dit à Adam et Êve de jouir de tous les arbres du jardin d’Eden (Pardesch, qui a donné notre « paradis » : jardin, enclos, en persan ) sauf un, celui de la connaissance du bien et du mal. Ayant transgressé, ils sont chassés de l’Éden de la jouissance. C’est un malheur d’origine dans la culture. L’humain nait troué, manquant. Point indépassable d’entame de « la jouissance de la vie » (hapax de Lacan présent dans La Troisème) qui jaillit du corps, pour produire un corps parlant. La jouissance pulsionnelle doit être refusée sur un plan pour être atteinte sur un autre ! Atteinte, mais refoulée, déplacée, exilée, dérivée, trafiquée. Refusée sur le plan du réel pour s’ouvrir au symbolique. Dans ce déplacement l’opérateur est constitué par les lois du langage lui-même. Plan de l’histoire. «  L’histoire n’étant rien de plus qu’une fuite, dont ne se racontent que des exodes… Ne participent à l’histoire que les déportés : puisque l’homme a un corps, c’est par le corps qu’on l’a. » (Jacques Lacan, « Joyce le symptôme », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001. P. 568.)

 

Plan 2, social. Toutes les sociétés humaines se sont inventés des dieux ou des grands d’« hommesticateurs » (Dany-Robert Dufour) au nom desquels imposer des lois (écrites ou non), des règles, des coutumes, des rituels, des manières de vivre… Ces interdits portés par des dispositifs sociaux et culturels lient des humains en sociétés et déclinent un « non à la jouissance » radical qui irradie tous les actes des membres de la même société. Pensons aux interdits alimentaires : tu jouiras de tous les aliments sauf un (par exemple le porc dans les sociétés sémitiques : interdit symbolique). C’est le plan de la langue, comme système structuré de signes (signifié/Signifiant, précise Saussure), condition sociale et culturelle de la parole et donc du lien social dans une communauté donnée (langue française, chinoise, bantoue ...)

 

Plan 3,  familial. Ce qui structure l’espace familial, lieu de la reproduction, mais aussi de la transmission de la condition humaine liée à la castration, c’est l’interdit de l’inceste. Interdit structural et non moral. Cet interdit intrafamilial s’adresse à l’enfant : tu ne jouiras pas de celle qui t’a donné naissance ; à la mère : tu ne jouiras pas de ton enfant, ce n’est pas un objet ni un animal, mais un sujet de la parole et du langage ; au père ou faisant fonction : tu ne jouiras pas de l’enfant, pour soutenir la transmission de cet interdit. Autant Claude Lévi-Strauss dans Les Structures élémentaires de la parenté que Freud empruntant au style du mythe dans Totem et Tabou, insistent pour poser que c’est la condition sine qua non de la constitution du lien social : pour ce qui est de jouir, il faut aller… se faire voir ailleurs. Plan de la « lalangue », donc de l’inconscient, comme l’énonce Lacan. « Le langage sans doute est fait de lalangue. C’est une élucubration sur lalangue. Mais l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue. Et ce qu’on sait faire avec lalangue dépasse de beaucoup ce dont on peut rendre compte au titre du langage. » (Séminaire Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 127)

Là où il a bien fallu se séparer de la jouissance sonore (« mamaïsation » du babil) véhiculée par la voix maternelle pour advenir aux lois de la parole, c’est à-dire traiter la jouissance par les contraintes du langage et de la langue. Mais se faisant parlêtre, le petit d’homme symptômatise, témoignant d’une jouissance non advenue, sans pourtant être nulle, dont il porte dans sa parole les stigmates.

 

Plan 4, subjectif.  Plan de la castration. Tout cela pour aboutir à l’avènement d’un sujet, inachevé, sans cesse remettant sur le métier d’homme son assujettissement aux trois autres plans. Plan de la parole, comme mise en acte unique et singulière, sans cesse renouvelée, de la langue et du langage, tout en trimbalant des bouts de jouissance de la « lalangue ». Lieu et temps du désir, ou ce qu’il reste de la jouissance passée au crible par les dispositifs sociaux et culturels. Mais la jouissance ne s’éteint pas, elle déborde et fait de l’homme un être de l’excès, de la démesure, de l’ubris. Elle exige un traitement permanent. Et parfois on tend à confondre les plans dans un élan profondément incestueux. Lieu de la division du sujet, il tente parfois d’en faire sauter le verrou. Et vers où si ce n’est l’effacement des différences ?

 

 

plan

opération

opérateur

1 Humain

« non » à la jouissance

Langage

2 Social

Loi(s), règles, coutumes...

Langue

3 Familial

Interdit de l’inceste

Lalangue

4 Subjectif

Castration

Parole

 

 

Cette confusion des plans, je la trouve à l’œuvre dans le projet de collègues analystes de la FEP (Fondation Européenne pour la Psychanalyse) d’inscrire l’interdit de l’inceste dans la Constitution. Autrement dit de faire passer cet interdit structural des familles dans la sphère sociale. Notons que longtemps ignoré par le Code Pénal, l’inceste y figure dans la loi du 8 février 2010, poursuivie par la loi du 3 août 2018. J’y vois une tentative proprement… in-cestueuse.

Inceste, du latin : in-cestus. Le castus si j’en crois mon Gaffiot, issu de la langue religieuse, - et ce terme existe aussi en sanscrit, sista, bien élevé, respectueux des rites, opposé asista :  Siva est chargé par les dieux de stopper l’inceste primordial commis par Brahma - désigne : « qui se conforme aux règle et au rites » et par extension : « pur, vertueux, irréprochable, fidèle à sa parole, loyal ; mais aussi : chaste ; puis : pieux, saint, sacré. »  A l’opposé in-cestus renvoie à l’impur, le souillé, l’impudique, l’incestueux. Il existe un verbe in-cestare, souiller, rendre impur, déshonorer. Et un substantif in-cestum, souillure, inceste. Il nous arrive au XII ème siécle dans notre langue par le verbe châtier, avec une première écriture : chastier, l’occurrence moderne présentant la cicatrice circonflexe d’une lettre tombée, le S. Inceste et incestueux n’apparaissent qu’au XII ème siècle. Si comme le veut l’adage : « qui aime bien châtie bien », l’inceste se présente alors comme un acte de haine radicale, en ce qu’il empêche la transmission pour un sujet des lois de la parole et du langage.

 

Jean-Pierre Lebrun dans Les couleur de l’inceste note :  « De nos jours l’interdit œdipien, impliquant de prendre de la distance avec le premier Autre de l’enfant, avec l’univers maternel et de se confronter à la perte, va de moins en moins de soi. Car la délégitimation dans notre environnement néolibéral de toutes les figures d’autorité, à commencer par celle du père, rend ces opérations difficiles. » On peut se demander si la tentative d’inscrire dans la Constitution l’interdit de l’inceste, outil de travail des familles, ne pousse pas justement dans le sens de cette dénégation de la fonction de transmission. L’inter-dit de l’inceste relève d’un dire, un dire qui se produit dans l’espace familial, quelle qu’en soit la configuration. Si c’est le juge constitutionnel qui dit la loi, alors il faudrait donner au juge… nos enfants à élever !

 « La psychanalyse n’a pas pour vocation de soutenir les discours courants (et plus ou moins dominants) qui se passent très bien de ses services pour conforter leurs thèses et trouver leurs arguments. Sa tendance est par ailleurs d’accueillir ceux qui se risquent à cette expérience dans le respect de leur singularité. Mais depuis et avec Freud et Lacan, elle est aussi invitée à interpréter le malaise dans la civilisation. » 

( Anaëlle Lebovits-Quenehen, « Des femmes et des trans », Lacan Quotidien n°921,  16 mars 2021.) Que nous nous mêlions en tant qu’analystes de ce qui agite la Cité, certes, c’est de notre ressort. Freud l’a fait dans de grands textes de sociologie analytique, Lacan aussi. On peut donc s’en mêler à condition de ne pas… s’emmêler les pinceaux, de faire un pas de côté pour ne pas hurler avec les loups et de ne pas perdre de vue les fondamentaux qui assurent et les assises du vivre ensemble et l’exercice de la cure.

 

Joseph ROUZEL, Montpellier le 19 mars 2021

 

 

 

 

 

 

 

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