Le virus couronné… Un réel qui fait trou.

L'irruption sur la scène mondiale du SARS-COV-2 fait trou dans nos manières de vivre ensemble, de penser, d'échanger etc. Trou dans les pouvoirs, les savoirs, les avoirs. C'est un nouveau signifiant qui apparait pour chacun et sur la scène mondiale. Comment allons-nous apprivoiser ce trou...?

 

Le virus couronné… Un réel qui fait trou.

 

                  « On pourrait dire que le Réel, c’est ce qui est strictement impensable. Ça                      serait au moins un départ. Ça ferait un trou dans l’affaire, et ça nous                         permettrait d’interroger ce qu’il en est de ce dont - n’oubliez pas que je suis                     parti - à savoir de trois termes, en tant qu’ils véhiculent un sens. Le réel a                      un statut particulier, du fait que l'on ne l'atteint pas. Le réel est inaccessible. »

                  Jacques Lacan Séminaire RSI, 10 décembre 1974 (Inédit)


L'irruption sur la scène mondiale du SARS-COV-2 fait trou dans nos manières de vivre ensemble, de penser, d'échanger etc. Trou dans les pouvoirs, les savoirs, les avoirs. C'est un nouveau signifiant qui apparait pour chacun et sur la scène mondiale. Comment allons-nous apprivoiser ce trou, subjectivement et collectivement, en border les entours? Comment prendre la mesure de ses effets sociaux, économiques, symboliques, sémantiques, psychiques ? Toutes les grandes économies sont touchées. Les lois qui régissent la maison des hommes (oikos/nomos) sont bouleversées. Il y a un désarrimage de nos chaînes signifiantes, qui parfois tournent à vide (avides) et nous endorment. C’est le réveil, brutal. Un moment de crise, au sens premier, crisis : moment de choix, où l’on passe au crible (même origine) nos positions subjectives et collectives. Comment allons-nous lier d'autres signifiants à ce signifiant premier qui fait soudain effraction? Pour le moment chacun, dans ses mots, dans ses gestes, dans ses modes de relation,  répond comme il peut... Cette effraction du réel appelle à inventer, chacun d’entre nous et tous ensemble.

L’irruption du réel vient effracter les images et les mots qui soutiennent pour chaque sujet sa position dans le monde, parmi les autres. Et soudain cette construction s’effondre. La toile bariolée du chapiteau qui nous abritait s’envole. Les semblants vacillent, nous  voici mis à nu. Ce moment Charles Baudelaire l’évoque dans « Mon cœur mis à nu » : moment de destruction/reconstruction. C’est au sens propre, l’apocalypse au sens premier du terme, loin des échos millénaristes : révélation, dévoilement.

Devant ce trou laissé béant qui pirate toute forme d’image et de symbole, chacun y va de son propre appareillage. Il s’agit de border là où ça s’effondre. Travail de mineur de fond qui étaye la galerie.

 

Aujourd’hui devant l’apparition du corona, ce virus couronné, on peut suivre à la trace les tentatives de faire bord. Dans un premier temps, c’est l’effroi. Qu’est-ce que c’est que ça ? Un innommable, un chaos, un trou noir. Premier travail, et c’est le discours de la science qui s’avance : lui donner un nom, le rattacher à du connu. Les chercheurs ont identifié assez rapidement son génome qui le situe dans la famille du SARS-COV-1 origine  du SRAS en 2002. Sa capacité de transmission est alors connue, ainsi que son pouvoir létal (3 à 4 % des personnes infectées). Ce nouveau virus fait partie de la famille des coronavirus (200 répertoriés), dont la plupart sont bénins.

Puis les batteries signifiantes se mettent en branle. Chaque sujet y prélève sa part, quitte à répéter, ou bien invente. Les échanges et réparties sur les réseaux dit « sociaux » vont bon train. L’appareillage (au sens où Freud parlait de l’appareil-à-parler, Spracheapparat) opére.

Sur le mode de l’humour (noir) :  Pour deux coronas, en prime une Mort Subite. Pour se jouer de la mise en… bière, sans doute.

Sur le mode de la consommation effrénée : des clients dévalisent le papier toilette dans les supermarchés. Peur d’en chier ?

Sur le mode dépressif économique : Les Bourses dévissent. Les spécialistes annoncent une crise pire que 2008, dans la mesure où elle se double d’une crise sanitaire.

Sur un mode évangélique apocalyptique : C’est la fin du monde, Dieu vient nous punir pour toutes nos exactions.

Sur le mode manières de vivre : surtout pas d’embrassades, pas de poignées de main, distanciation sociale…

Sur le mode répression politique : « surveiller et punir », la société de contrôle trouve ici son ressort logique pour restreindre un peu plus les libertés, sur un air de contention/confinement.

Sur le mode politique du « en même temps » : Restez chez vous, mais allez voter ; restez chez vous et allez travailler…

Sur le mode métaphorique guerrier : Nous sommes en guerre, répète jusqu’à plus soif, notre Président. Suit le vocabulaire ad hoc : ennemi invisible, ligne de front, laisser-passer, couvre-feu…

Sur le mode chiffre et statistiques : Une autre façon de traiter le réel en le mettant en chiffre. Combien de personnes atteintes, combien de morts, par pays, par continent… ça monte, ça monte…

Sur le mode média affolés : ça tourne en boucle, c’est une avalanche de banalités de base.

Sur le mode fake news : c’est les chinois qui ont fait le coup ; le virus s’est échappé d’un labo ; l’Institut Pasteur a bricolé (et déposé un brevet) en 2004 un mixte de corona et SRAS, le virus s’est échappé avec une chauve-souris ; c’est les terroristes islamiques…

Sur le mode scientiste : les scientifiques ont dit que… Les politiques s’abritent derrière.

Sur le mode critique rétroactive : Nos politiques sont des incapables, ils savaient depuis janvier.

Sur le mode psychanalyse dans la cité : c’est ce que je suis en train de faire.

ETC.

On fait ce qu’on peut, mais aucun discours ne peut rendre compte de la totalité de la Chose. C’est un trou béant.

Toutes ces ex-pressions, qui sortent un peu tous azimuts à cause de la… pression que produit la dé-pression du réel, fabriquent une ambiance, où chacun puise ou s’épuise. Peut-être s’agit-il devant cet état des choses de fabriquer du mythe, ce qui ne se produit que du lieu du collectif, mais à partir des inventions signifiantes de tout un chacun. 

 

Texte en cours..

Joseph Rouzel

 

 

 

 

 

 

 

 

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