Lorsque la fille du sociologue se marie, une ethnographie de la coutume s’impose

Au Gabon, le mariage dit coutumier est considéré aussi bien par les femmes que par les hommes comme étant le mariage le plus légitime. Que se passe-t-il lorsque la fille du sociologue; coutumier des analyses sur le mariage et les rapports de force qu'il implique est appelée à se marier?

Lorsque la fille du sociologue se marie, une ethnographie de la coutume s’impose.

Ce vendredi 22 juin 2018, lorsque j’embarque à Paris pour Libreville, le cœur endolori par plusieurs pages d’écriture déchirées et perdues, le poids du stress d’un événement qui m’attend n’arrange rien: demain samedi 23 juin, Jenny Carmen Ihoungou se marie. Heureusement qu’il y a le hasard qui, dit-on, fait bien les choses : je ferai ce voyage en compagnie de Florence Bernault. Nous négocions avec l’hôtesse la possibilité d’occuper trois sièges à nous deux. Le vol n’est pas plein, et la jeune femme nous accorde ce privilège. Les questions de l’historienne sur mon Afrodystopie en écriture, nos discussions sur Black Panther que je connais par des articles avant de le regarder dans le ciel, nos commentaires sur la menace du règne absolu des machines dans la direction du monde distraient, dans les nuages, mon stress .
Le mariage, cependant, me rattrape à la fin du voyage et à la sortie de la douane à Libreville. Il a le visage du Docteur Jean-Timothé Ekani, une immense surprise venue de Brazzaville. Il faut accompagner Florence chez sa logeuse librevilloise. Florence ne se souvient plus très bien de son adresse, et nous sommes plus de cinq personnes que ne peut prendre la Suzuki de Champion Ehota. Il nous faut donc former un cortège pour accompagner Madame la professeure qui le mérite. Un taxi sera mis à contribution. J’apprécie ces temps qui désorientent mon stress qui cependant ne désarme pas et insiste en sourdine.
La nuit est agitée. Il nous faut rencontrer notre future belle-famille. La rencontre a lieu à 23h 45, chez Champion. Elle a pour objet principal la « dot de nuit ». Celle qui est offerte à la mère et au père de la future épouse, à l’abri des regards des autres membres de la famille. Cette part nocturne de l’argent et des biens qui scellent l’alliance ne peut faire l’objet d’une quelconque revendication d’un autre membre de la famille. Il s’agit là d’un principe. Mais je sais que l’on cherchera non seulement à savoir à combien s’élève la somme versée, mais aussi que des cerveaux élaborent des stratégies pour en subtiliser des parts. La famille n’est pas angélique, et si elle n’est pas non plus diabolique, c’est parce qu’elle fonctionne autant sur l’affectif que sur le calcul. Il existe des membres qui veulent « manger » à tous les coups, à toutes les occasions et l’argent est un puissant multiplicateur de son désir-maître. Or, le mariage coutumier doit son extraordinaire sophistication à l’action de ce désir-maître. Les calculateurs de la famille sont les convertis à son « idéologie ». On connaît leur mode d’action. On sait qu’ils inventeront plus d’un subterfuge, et ils savent que l’on sait ce qu’ils font, mais ils agissent comme si ce qu’ils font est un rôle qui leur est reconnu et donc qui leur donne le droit d’obtenir ce qu’ils demandent. Ainsi fonctionnent les institutions. Inutile de s’en émouvoir outre mesure.
La secrète cérémonie nocturne prend fin au-delà de minuit et lorsque je me réveille après une bien courte nuit, une délicieuse incertitude se saisit de moi. Où suis-je ? à Paris ? à Utrecht ? Non, à Mandombo I. Nous sommes samedi 23 juin 2018, et je me rends compte que je me réveille avec Jenny à la place du cœur. Elle bat dans ma poitrine, commande les flots du sang qui irrigue ma vie. Elle proclame de cette place forte qu’elle ne partira pas seule, puisqu’elle connait son privilège de fille unique. Elle énonce que la « dot » , nocturne ou diurne, n’est qu’une autorisation et non un achat ou son aliénation. Nuance. J’y reviendrai.
La cérémonie a lieu à Mandombo I, son village que sa mère et moi avons créé, il y a onze ans, à vingt kilomètres de Libreville et qui porte le nom de mon village natal, dans l’Ogooué-Ivindo. Mais voilà que je ne me souviens plus si les tentes ont été dressées dans les jardins. Je me précipite, hirsute, à ma terrasse, et constate avec soulagement que trois tentes sont bien plantées et que des piles de chaises attendent d’être placées. Yolande, Champion Ehota, Toma, Rosalie, Mireille, Nicki, Simone, Georgin, Léonce le pasteur, Léonie venue de Brazzaville et accrochée à son chapelet, Solange, également venue de Brazzaville et pieuse passionnée et quelques autres ont réalisé un travail formidable. Il y a deux grandes absences justifiées de femmes puissantes : Florence et Lucie. Je le regrette fortement. Je connais leur dynamisme, leur autorité. Les hommes de la famille sont souvent rabroués par elles et ils s’inclinent. Attention, ici, les femmes ont le pouvoir.
J’entends des coups de pilon, des éclats de voix et les coqs qui chantent. Des femmes s’activent sous le manguier. Elles préparent cette cérémonie de séparation qui crée l’alliance en préparant la nourriture pour des centaines de personnes attendues. Il faut se séparer de sa fille, de son fils, de sa sœur, de son frère pour s’allier. Il y a, pour ce faire, de la volaille, des chèvres attachées à des papayer et qui broutent. Il y a des victuailles venues de Mékambo , ce « district du bout du monde », dans le nord-est gabonais. Tout ceci sera échangé contre l’argent. Mais l’argent de l’échange n’est pas forcément issu des cotisations. Les organisateurs doivent payer de leur poche. Attention, le désir-maître est violent. Les effusions des rencontres, les sourires et les rires, les séductions ont pour arrière-plan l’argent qui les rend possible. Comment, par exemple, venir de Mékambo avec des moutons et des poules, sans que l’argent rende possible le voyage, sans que l’argent ne remplace les biens, sans que la somme attendue ne fasse l’objet d’évaluations silencieuses. Combien coûte un mouton sur le marché ? Combien coute un coq ? Une poule, une natte, des régimes de banane, etc. ? Le mariage n’est pas un marché capitaliste mais l’argent, le désir-maître impose ses logiques passionnelles, ses calculs froids.
A RFI, que je n’ai pas écouté depuis plusieurs jours, l’on parle de fosses communes au Mali, des Canadiens qui grondent et tiennent à suivre de près ce dossier d’une Afrique des massacres ; l’on parle de l’eau qui revient dans les robinets de Bouaké ( ou qui doit revenir, je ne sais plus) , bref, l’on parle de choses qui semblent bien éloignées de mon village et de la fête qui s’annonce. Illusion. Car par RFI, comme par la télévision ou les réseaux sociaux, le lointain est notre intimité. Souvenons-nous de Tchernobyl, du nuage qu’il expédia dans l’atmosphère et qui franchit les frontières sans visa, toisant les polices et moquant les nationalismes aveuglés et aveuglants. Le globe est un village et ce n’est pas que de l’idéologie. Je sais que dans quelques heures, les images de mon village, de ma fille et de Brice Dimitri Bayendissa, son homme, seront vues en Afrique du sud, en Allemagne, en Hollande, au Congo, au Gabon et ailleurs. Mais l’illusion d’être coupé du lointain résiste à cette réalité et me rend distrait aux flux de l’information mondiale. Les illusions ne sont pas illusoires, comme le posent les découvertes de ma discipline, je le sais, et je le vis. Comme je sais également qu’il arrive parfois que l’intime et le proche, soudain, se révèlent une « inquiétante étrangeté », selon le docteur Freud.
Le proche ici est le mariage coutumier, qui semble signifier mariage traditionnel. Le spectacle qui se prépare est effectivement saturé de symboles de la tradition. Mais lorsque je plonge mon regard dans le passé villageois, cette tradition dans son éclat actuel est incertaine, invisible. Il s’agit donc d’une tradition urbaine, qui se construit, s’invente dans la dynamique de la vie urbaine et qui brouille les frontières ethniques, efface les origines des séquences rituelles, même si des yeux avertis voient dans ce qui se joue des origines données. Mais ces origines sont-elles originaires et qui peut soutenir qu’elles ne sont pas elles-mêmes des adoptions, des adaptations, des recréations ? Les traditions ancrent les sujets dans des territoires bien réels et bien solides dont ils ont besoin pour se constituer comme membres de communautés, mais elles sont des produits sédimentés et toujours en mouvement d’une histoire faite d’emprunts. Le mariage coutumier à Libreville en est une parfaite illustration. A commencer par le pagne. Qui connaît la genèse de son intrusion dans les lois du spectacle de l’échange matrimonial ? (à suivre).

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