Les «singes» footballeurs français et l'impérialisme noir

Les « singes » footballeurs français, champions du monde, sont la création de la puissance primitive noire dont la possession est l’inconscient des racistes.

Dans son Dictionnaire amoureux du Diable, Alain Rey écrit ceci : « Si le diable est un ange, certes déchu, on a pu penser que le singe était le diable dégénéré. Telle était semble-t-il, l’opinion de Luther. Et si le singe est capable d’une imitation si exacte des humains, on a pu croire qu’il le devait au fait qu’il était habité par un démon habile à toutes simulations. Cela dans l’imaginaire chrétien, et dans un Occident où cet animal ne vit pas naturellement et doit être importé d’Afrique ou d’Asie » (p. 840.) Nous pouvons donc dire que l’imaginaire chrétien du Diable est à l’origine de ces images qui circulent aujourd’hui sur les réseaux sociaux et qui font des personnes d’origine africaine composant en grande partie l’équipe française des Bleus, des singes, c’est-à-dire des diables dégénérés. 

Luther et tous ses fidèles avaient cru que si le singe était capable d’imitation si exacte des humains, c’était parce qu’il était habité par un démon habile à toutes simulations. Or, ce n’était qu’une « croyance », laisse entendre l’auteur de l’article, et que par conséquent, le singe n’était habité par aucun démon. Nous pouvons donc dire que l’opinion de Luther était erronée parce que son inconscient était la possession du démon et qu’aujourd’hui, au début de ce XXIe siècle de l’ère capitaliste et chrétienne, plus personne, en Occident chrétien civilisé, n’est en mesure de penser comme Luther au XVIe siècle. 

Et pourtant, nous constatons encore que dans cette civilisation chrétienne et capitaliste, une masse importante de gens voient des singes et donc des diables dégénérés à la place d’êtres humains communément appelés « les Noirs ». Ils les voient jouant au football et même remportant une coupe du monde en ce début du XXIe siècle. Il s’agit de tous ceux qui, bien qu’étant Français, ont supporté l’équipe croate parce qu’elle était supposée la seule équipe européenne parce que blanche. 

Comment alors ne pas voir en ces gens des êtres habités par ces « démons habiles à toutes simulations » qui, hier, habitaient les singes qui grimaçaient dans l’inconscient de Luther et qui, aujourd’hui, grimacent dans le leur et leur font voir leurs semblables à la place des êtres humains ? Précisons tout de suite que cette interrogation ne doit pas laisser entendre que dans notre idée, nous penserions que des êtres humains puissent être habités, c’est-à-dire possédés par d’autres démons et donc par d’autres singes dégénérés que leurs propres obsessions. Voici pourquoi.

Ce que nous pensons, c’est que ces gens qui voient des singes à la place des « Noirs » sont des sujets colonisés par un impérialisme méconnu, invisible, ayant pour possessions la vie psychique des sociétés coloniales et postcoloniales. L’impérialisme noir n’a rien à voir avec les fantasmes d’une invasion coloniale des sociétés européennes par les Noirs. L’impérialisme noir est un impérialisme des éblouissements d’images. Une manière de montrer sa spécificité, est de partir des considérations de Raymond Williams et Frantz Fanon. Le premier s’exprime sur la publicité et le second sur le racisme. Selon Raymond Williams, les sociétés capitalistes sont, s’agissant de la publicité, « fonctionnellement très proches des systèmes magiques des sociétés primitives, mais qui coexistent assez étrangement avec une technologie scientifique extrêmement développée » (Raymond Williams, « Publicité : le système magique », Réseaux, vol. 8, n° 42, 1990, p. 73.). Quant à Frantz Fanon, il écrit ceci : « Il s’est élaboré au plus profond de l’inconscient européen un croissant excessivement noir, où sommeillent les pulsions les plus immorales, les désirs les moins avouables. Et comme tout homme monte vers la blancheur et la lumière, l’Européen a voulu rejeter ce non-civilisé qui tentait de se défendre. Quand la civilisation européenne se trouva en contact avec le monde noir, avec ces peuples de sauvages, tout le monde fut d’accord : ces nègres étaient le principe du mal » (Frantz Fanon, Œuvres, Paris, La Découverte, 2011, p. 216.)

En mettant en regard ces deux citations, nous voyons ce qu’est l’impérialisme noir : cette magie des sociétés primitives agissant dans la publicité au cœur des sociétés modernes. Il s’agit donc de la magie de ce « non-civilisé », ce « croissant excessivement noir », ce « principe du mal » qui a pour possession coloniale l’inconscient européen et qui s’est reconnu dans le Noir, faisant de celui-ci cette puissance impérialiste méconnue, invisible et impensable.

L’impérialisme noir est de ce fait ce que « la rationalité triomphante a dû expulser du sujet, « séparer » de lui-même, comme ses propres pulsions « irrationnelles », [et qui] est devenu menaçant, informe, obscur et a dû être attribué à un « autre » pour pouvoir être dominé. Ainsi, le sujet bourgeois blanc et masculin a projeté une sensualité débridée tour à tour sur les classes populaires, les gens de couleur, les femmes, les gitans et les juifs » (Anselm Jappe, La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction, Paris, La découverte, 2017, pp. 46-47.)

Le plus déroutant dans cette affaire est que des membres des classes populaires, comme aussi des « femmes », des gitans et des juifs « oublient » qu’ils ont été et sont encore traités comme des « inférieurs », des « nègres » ou des animaux, et qu’ils se prennent, malgré cela, pour des sujets bourgeois blancs et masculins, au point de voir dans l’autre « dominé » comme eux-mêmes un singe ayant entre autres caractéristiques la sensualité débridée ou la puissance sexuelle et/ou musculaire d’un footballeur noir.

Le plus important à retenir dans cette « folie », est que l’impérialisme noir a une dimension libidinale que l’on retrouve dans la publicité où elle apparait souvent sous l’image-écran de la puissance sexuelle noire. Au sens où je l’entends ici, une image-écran est une image qui donne à voir un phénomène tout en masquant d’autres composantes de sa réalité. S’agissant de la publicité et de ses usages de l’image-écran de la puissance sexuelle noire, ce que masque cette image-écran, c’est, entre autres, la magie noire (dans tous les sens de ce terme) qui agit au cœur de ce dispositif du capitalisme qu’est la publicité. Par exemple, l’image-écran de la puissance sexuelle noire est abondamment utilisée comme puissance sexuelle magique dans la publicité de Guinness. La couleur intense de cette bière est associée dans l’imaginaire à la couleur noire des Africains et à la puissance sexuelle qui leur est attribuée. Cette image-écran formée par la puissance sexuelle phantasmée du Noir et la puissance sexuelle supposée présente dans la bière de couleur intense, permet au véritable sujet du capitalisme, la valeur, de reproduire son système. Autrement dit, le capitalisme exploite cette relation symbolique entre puissance sexuelle (supposée) noire et la couleur d’une bière pour vendre cette marchandise.

L’impérialisme noir, est cette puissance invisible, spectrale, cette obsession, qui n’a cependant pas comme unique possession ou territoire, l’inconscient européen, comme le montrent encore les analyses de Fanon. En effet, si nous pouvons dire que c’est en fonction de cette puissance noire colonisant l’inconscient européen, que les Africains sont vus comme des « nègres », et que ces derniers représentent « les sentiments inférieurs, les mauvais penchants, le côté obscur de l’âme [car] Dans l’inconscient collectif de l’Homo occidentalis, le nègre ou si l’on préfère, la couleur noire, symbolise le mal, le péché, la misère, la mort, la guerre, la famine. Tous les oiseaux de proie sont noirs. En Martinique, qui est un pays européen par son inconscient collectif, on dit, quand un nègre « bleu » vous rend visite : « Quel malheur amène-t-il » ? (Frantz Fanon, Œuvres, op.cit. p. 216.), la réponse à cette interrogation est que le nègre « bleu » amène le malheur intérieur à la psyché européenne qui se trouve objectivé et projeté en lui.

La négrophobie des Antillais est donc le produit de la colonisation de leur psyché par la magie du « croissant noir » qui a pour territoire l’inconscient européen. Il s’ensuit que l’impérialisme noir colonise aussi bien le Blanc que le Noir. Il ne s’agit pas seulement du Noir antillais, mais aussi du Noir africain qui, une fois « civilisé » par l’école, la mission chrétienne, la ville, le salariat, l’administration, la politique, le séjour euro-américain, voit dans l’autre africain un « sauvage », un « primitif » ou un « nègre ». 

Et dans le monde du football, précisément, cet impérialisme agit avec vigueur en Afrique, comme le montrent les contributions à un ouvrage collectif dirigé par Parfait Akana, portant sur une sociologie du supportérisme (à paraitre au Codesria, Dakar). L’impérialisme noir n’est donc pas l’impérialisme des Noirs. Il est l’impérialisme des éblouissements de l’image inconsciente du noir comme paradigme de l’invisibilité, de l’invisible, de la magie, du primitivisme, du diable, de la libido, de la force ou de la puissance physique ou sexuelle ayant pour possessions ou territoires coloniaux les inconscients noir et blanc.

Les singes footballeurs français sont donc les créations  de ceux dont l’inconscient ou l’imaginaire de primitifs est possédé par cette image du noir dont nous avons mis au jour les ravages dans L’impérialisme postcolonial. Critique de la société des éblouissements, Paris, Karthala, 2015.

 

 

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