Quand Nozick cite Trotsky

Voici un texte de philosophie morale et politique, que je donne à l'attention des trotskystes et de tout ceux qui aiment l'argumentation:

 

"A la fin de son ouvrage Littérature et Révolution, en décrivant ce à quoi l'homme ressemblera (finalement) dans une société communiste, Léon Trotsky écrit:

 

L'homme deviendra incommensurablement plus fort, plus sage et plus subtil; son corps deviendra plus harmonieux, ses mouvements plus rythmiques, sa voix plus musicale. Les formes d'existence deviendront dynamiques de façon plus évidentes. Le type humain moyen s'élèvera à la hauteur d'un Aristote, d'un Goethe ou d'un Marx. Et au-dessus de cette crête de nouveaux pics s'élèveront.

 

Si ceci devait arriver, la personne moyenne au niveau seulement d'Aristote, de Goethe, de Marx, ne penserait pas qu'il est très bon ou adapté à ses activités. Il aurait des problèmes d'amour-propre! Quelqu'un [...] pourrait préférer que les autres personnes soient dépourvues de leurs talents, ou préférer qu'elles cessent de démontrer continuellement leur valeur, du moins en face de lui; de cette façon son amour-propre ne sera pas atteint et pourra être protégé.

Ceci serait une explication possible de la raison pour laquelle certaines inégalités de revenus, ou de position d'autorité à l'intérieur d'une industrie, ou de celle d'un patron comparé à ses employés, font tant souffrir; non pas en raison du sentiment que cette position supérieure est imméritée, mais du sentiment que c'est mérité et gagné. Savoir que quelqu'un d'autre est parvenu à un résultat plus grand ou s'est élevé plus haut peut blesser l'amour-propre de quelqu'un et lui donner le sentiment d'une valeur personnelle moindre. Des ouvriers d'une usine fondée seulement récemment par quelqu'un qui était ouvrier lui-même auparavant, seront constamment confrontés aux pensées suivantes: Pourquoi pas moi? Pourquoi en suis-je seulement là où j'en suis? Alors que l'on peut s'arranger pour ignorer beaucoup plus facilement qu'un autre, quelque part ailleurs, a fait mieux, si l'on n'est pas journellement confronté à celui-ci. Le problème, quoique plus difficile alors, ne dépend pas de la façon dont un autre mérite son rang supérieur dans un domaine précis. Qu'il y ait un autre bon danseur ne sera pas sans effet sur votre appréciation de vos talents de danseur, même si vous pensez qu'une large part de la grâce d'un danseur dépend de qualités naturelles qui ne s'acquièrent pas à la force du poignet."

 

R. NOZICK, Anarchy, State and Utopia, Basic Book, Inc., Publishers, New-York, 1974. Trad. fr. Dauzat, Anarchie, Etat et Utopie, P.U.F., Paris, 1988, pp. 296-297.

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