L’INSA se prépare à augmenter ses frais de scolarité pour rénover son “modèle social”

Les INSAs, groupe d'écoles d'ingénieur publiques, se préparent à augmenter leurs droits d'inscription sous couvert de rénovation de leur modèle social.

Les INSAs sont 7 écoles d’ingénieur publiques qui forment 10% des ingénieurs français chaque année, fondées dans l’idée de rendre les études d’ingénieur accessibles aux classes populaires, ouvriers et paysans, et qui se réclament d’excellence et d’humanisme. 

Aujourd’hui l’INSA se rend compte, grâce à des enquêtes de l’Institut Gaston Berger (IGB), qu’elle n’est plus l’ascenseur social qu’elle a su être. En sept ans, le taux d’étudiants insaliens boursier CROUS est passé de 34% à 27%. Forte de ce constat, un vent de réforme se lève. Le modèle social est à rebâtir et la direction du groupe INSA s’est emparé de ce chantier. A grands coups de commissions, de webinaires et de pages intranet, la discussion est ouverte : que faire pour rectifier le tir et réparer le modèle social ? Comment financer ces dispositifs ?  Curieusement, une des réponses apportées à cette question est l’augmentation des droits d’inscription de chaque étudiant, en les indexant éventuellement sur les revenus ou catégories socio-professionnelles de ses parents [indices dont la pertinence est remise en question! Tant par l’IGB que par les syndicats étudiants prônant la mise en place du revenu universel étudiant]. La direction envisage de quadrupler les frais de scolarité, les passant de 601€ à 2500€ annuels. 

Mais la réflexion s’est-elle vraiment faite dans ce sens-là ?

En se penchant sur la question, on se rend vite compte que le projet d’augmentation des frais de scolarité est bien antérieur à cette prise de conscience sur la non-mixité sociale à l’INSA. Il y a trois ans seulement les frais de scolarité des étudiants étrangers ont brutalement augmenté, certes à l’échelle nationale (plan “Bienvenue en France”, passage de 601€ à 2770€ en licence et 3770€ en master); rétrospectivement, cet événement prend des allures de tir d’essai pour une généralisation de la mesure  à tous les étudiants. De plus, la révision des frais de scolarité de tous était au programme de Bertrand Raquet, président du groupe INSA, quand il s’est fait élire en 2019; et faisait déjà partie de la rhétorique de son prédécesseur, Éric Maurincomme. Tout porte à croire que la réforme du modèle social mise en avant par l’INSA est un prétexte pour augmenter les droits d’inscription (comme bon nombre d’autres établissements de l’enseignement supérieurs qui ont déjà passé le cap ces dernières années comme Centrale ou les Mines) tout en prétendant garder son originalité humaniste. 

Remarquons d’ailleurs que la présidence du “groupe INSA” n’a pas de valeur juridique forte : le groupe INSA n’est qu’une simple association loi 1901 composée surtout des directeurs des INSAs et qui a le bon goût de leur permettre d’organiser des politiques cohérentes dans les différentes INSAs sans interférence des représentants des personnels et étudiants. Ce projet de rénovation du modèle social a été initié par cette association puis  présenté aux CAs (instances décisionnaires des écoles) des écoles pour information et sans vote. Puisqu’on en est à remettre en question la forme qu’a prise ce chantier de rénovation du modèle social, revenons sur les commissions que la direction a mises en place :  dans chaque INSA,  des commissions sont chargées de recueillir des propositions de mesures sociales sans s’inquiéter de leur financement. Par ailleurs, une commission inter-INSA est chargée de choisir quelles mesures retenir et comment les financer (notamment par l’augmentation des droits d’inscription). Cette dernière assez peu ouverte à la gente étudiante même si un représentant par INSA y est présent. Grâce à ces quelques représentants, on a pu savoir que Bertrand Raquet y disait lundi 10 mai 2021 que les commissions intra-INSA étaient en retard et que la commission inter devait se charger des missions des commissions intra. Il avoue donc l’inutilité de ces commissions dans le délai et sous le cahier des charges imposés par la direction… Ces commissions seraient-elles des diversions pour canaliser l’éventuelle opposition à la réforme?

Si les valeurs de solidarité et d’équité étaient vraiment les valeurs principales de la direction, l’augmentation des frais de scolarité ne serait pas sa priorité. Si ces valeurs humanistes étaient au centre de la rénovation du modèle social, l’idée même de faire payer par les étudiants les dispositifs d’aides à l’équité et d’encouragement à la diversité sociale ne lui serait pas venue à l’esprit avant d’avoir raclé les fonds de tiroirs de la Dircom, ou autres services annexes à la mission d’enseignement. Ces services sont bien sûr nécessaires et partie intégrante de l’INSA, mais leur prospérité qui jure avec les chiffres catastrophiques de non-mixité sociale ne démontre-t-elle pas où résident les priorités de la direction de notre belle école, d’excellence ET d’humanisme… 

Si la volonté de la direction était réellement d’augmenter la diversité sociale à l’INSA, elle aurait depuis longtemps commencé par changer ses modalités de recrutement.

Le paradoxe de la rhétorique de l’INSA qui prône l’excellence académique et la diversité sociale ne peut être résolu que si l’on cesse de juger les performances d’une école à l'excellence de ses recrues mais plutôt à la plus-value qu’elle leur apporte. L’INSA se réclame d’une volonté historique de rendre les études d’ingénieur accessibles « aux petites gens ». Si elle veut continuer à revendiquer sa particularité humaniste, elle ne peut pas par ailleurs s’aligner sur le modèle économique d’écoles [parisiennes notamment] dont elle rejette le modèle social ou  faire la course aux reconnaissances creuses et vaines dans les classements de Shanghai et compagnie en se lançant dans des projets de regroupement de fac et d’écoles -- pour gonfler les chiffres de publications scientifiques  -- tels que feu l’Idex ou l’actuel Programme d’Investissement d’Avenir.

On aura déjà compris que la volonté sociale de la direction est hypocrite. Mais on pourrait encore se dire que même si elle n’est pas motivée par de bonnes raisons, la réforme n’est pas mauvaise en soi… 

Si à l’issue de cette discussion sur le modèle social de l’INSA le coût de la vie sur le campus (estimé à 600-700€ par mois pour l’INSA Lyon) est remis en question, si plus d’aides financières et des dispositifs d’insertion sociale sont proposées aux étudiants qui en ont besoin, si encore la communication autour de ces dispositifs devient efficace, alors la réforme aura été utile! Difficile de réfréner ses élans romantiques face au narratif que nous sert la direction du groupe : celui d’un rééquilibrage profond des inégalités, d’une redistribution directe du portemonnaie des étudiants les plus riches vers celui des plus pauvres à la Robin des Bois.

Mais ce narratif ne reflète pas la réalité : les étudiants insa*iens les plus riches ne sont jamais qu’issus de la classe moyenne-haute, aucun idéal de justice social ne peut être atteint en faisant payer les études des pauvres par la classe moyenne. Par ailleurs, aujourd’hui la seule mesure quasi certaine de cette réforme est l’augmentation des frais de scolarité, quels que soient les résultats des commissions intra-INSA censées réfléchir aux vrais enjeux. Un élu interrogeait la direction lors d’une commission sur les objectifs chiffrés de leur réforme, on lui a vaguement répondu qu’on cherchait à enrayer la baisse du taux de boursiers… Auraient-ils accepté ce genre de cahier des charges flou de la part de leurs étudiants? Et que dire du calendrier de la réforme sociale? Tout le chantier de rénovation du modèle social de l’INSA est censé tenir sur 6 mois, vacances d’été comprises, et le flou sur les modalités de l’augmentation des droits d’inscription ne sera levé qu’en septembre prochain, soit juste un mois avant présentation au ministère de l’enseignement et de la recherche pour validation…. Cette précipitation montre bien quelle place la direction de l’INSA donne au débat et à la discussion de cette décision, tout sauf anodine. 

On se doit alors de réfréner ces élans de justice, on se doit de réfléchir à deux fois à la situation et de chercher à comprendre ses enjeux. On se doit de considérer cette réforme de l’INSA pour ce qu’elle est : partie d’une mouvance nationale, voire européenne de marchandisation de l’enseignement supérieur.

Au-delà des écueils de cette réforme du modèle social, l’augmentation des frais de scolarité est un acte idéologique fort. On nous présente aujourd’hui cette réforme comme le résultat d’un compromis : l’accessibilité des droits d’inscription à l’école serait sacrifiée pour (paradoxalement) permettre à des populations “moins favorisées” d’accéder à l’enseignement de l’INSA. 

Nous fera-t-on croire que des droits d’inscription élevés encourageront les populations les plus pauvres à oser candidater ? En effet un des freins à la diversité sociale à l’INSA identifié par l’IGB est l’autocensure des élèves issus de milieux moins favorisés. Si on leur annonce que leurs frais d’inscription risquent de s’élever à 2500 €, beaucoup d’entre eux ne se donneront même pas la peine de candidater.

De plus, l’Histoire a démontré qu’on ne peut pas faire confiance à ceux qui nous dirigent pour qu’ils s’en tiennent là. Après avoir obtenu cette première augmentation des droits d’inscription dans des proportions qui peuvent encore sembler raisonnables à certains (2500€, après tout...), qu’est-ce qui empêchera la direction de les doubler ou quadrupler encore dans quelques années ? C’est d’ailleurs ce qu’on a vu se produire en Angleterre : les frais de scolarité dans le supérieur sont passés de 0 à 3000£ suite à une série de réformes travaillistes, lorsque la droite a proposé de les monter à 9000£ quelques années plus tard, plus rien ne pouvait les arrêter! Qui pourra dire que 5000€, 7000€ puis 10 000€  de droits d’inscriptions (il y aura toujours quelque chose à faire des millions ainsi engrangés, par exemple prévenir un éventuel désengagement de l’Etat dans les finances de l’école) sont excessifs si 2500€ sont acceptables! C’est un premier pas dangereux, périlleux.

L’augmentation des droits d’inscription des étudiants étrangers était un signe avant-coureur de cette nouvelle réforme au sein du groupe INSA. Qu’annonce cette dernière à l’échelle nationale? L’INSA a été fondée dans l’idée de rendre les études d’ingénieur accessibles aux enfants d’ouvriers et de paysans. Deviendra-t-elle le précédent qui décomplexera les quelques autres écoles d’ingénieur qui se refusent encore à augmenter leurs frais ? En effet, le groupe INSA forme 10% des ingénieurs en France chaque année, ce qui lui confère de fait un rôle d’exemple. Le bastion de l’INSA, école d’ingénieur publique, est sur le point de céder à la tentation d’augmenter ses droits d’inscription. Dans quelques années, tout poussera les quelques autres écoles d’ingés abordables à s’aligner elles aussi des tarifs à quelques dizaines de milliers d’euros l’année. Et si même les écoles publiques affichent des frais de scolarité exorbitants, qu’est-ce qui empêchera l’université de s’aligner ? Ces spéculations alarmistes n’ont rien de fantaisistes, quand on voit les propositions de l’institut Montaigne par exemple, on se rend compte que, même si aujourd’hui et à l’INSA cette politique n’est pas assumée comme une financiarisation de l’enseignement, elle s’inscrit dans un courant de pensée qui la prône. La privatisation du secteur public n’a rien de nouveau en France, et ce projet de réforme sociale n’est qu’un pas de plus dans la direction de la privatisation de l’enseignement.

 

Josepha ONNO du collectif l'INSAVousFaitLesPoches

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