Marseille Provence 2013: enquête dans les quartiers "créatifs"

Volet social et participatif de Marseille-Provence capitale européenne de la culture en 2013, les Quartiers créatifs (QC) proposent une démarche de proximité censée associer habitants, tissu associatif et artistes dans des zones dites sensibles, engagées dans des programmes de rénovation urbaine.

Volet social et participatif de Marseille-Provence capitale européenne de la culture en 2013, les Quartiers créatifs (QC) proposent une démarche de proximité censée associer habitants, tissu associatif et artistes dans des zones dites sensibles, engagées dans des programmes de rénovation urbaine.Sur le papier, c’est beau comme du Verlaine puisqu'il s'agit, pour une quinzaine d'endroits de la Capitale, de « créer un dialogue entre l'art et la transformation urbaine ». La réalité est plus rude avec, ici, deux zooms. Le premier à propos du QC dit du « Grand St Barthélémy » à Marseille, dans le 14e arrondissement, intitulé Jardins possibles qui a totalement capoté. Devant l’incapacité d’aboutir à un consensus, Marseille Provence Métropole a suspendu ses financements – près de la moitié de la subvention totale - entraînant l’arrêt du projet. Le second, à propos du QC du « MasToc » à Griffeuille, quartier à l'est d'Arles. Décryptages.

 

QC st Barthélémy Marseille O5_2013 QC st Barthélémy Marseille O5_2013


Marseille/Grand Saint-Barthélémy : chronique d’un échec presque annoncé (par Matthieu Burgos)

C’est l’histoire d’une « mayonnaise qui n’a pas pris », pour Marseille-Provence 2013. « Une approche misérabiliste qui n’est pas digne de la culture », pour les associations du Grand Saint-Barthélémy. C’est en juillet 2011 que celles-ci sont invitées à participer à l’un des quatorze projets de Quartiers créatifs, initiés par Marseille-Provence 2013. Les organisateurs de l’année capitale avait imaginé ces Jardins possibles en collaboration avec un collectif d’artistes plasticiens et scénographes en espace extérieur, SAFI, reconnu comme des acteurs du territoire, notamment à travers leur travail avec le théâtre du Merlan, également partenaire de l’opération. « Dès la première réunion d’information, les associations présentes ont été quelque peu froissées par le fait que les organisateurs s’exprimaient comme si aucune initiative n’avait préexisté dans ces quartiers », relate Zara Berriche, militante de la Confédération syndicale des familles (CSF). Après de longs mois sans informations plus précises sur les objectifs, la rencontre suivante, en mars 2012, n’aura rien révélé davantage ni sur les financements disponibles ni sur leur provenance.

C’est par leur détermination à connaître les tenants et les aboutissants du projet que les associations parviennent à y voir un peu plus clair. Surtout quand s’est enfin révélée l’étendue du spectre des partenaires : Marseille Rénovation Urbaine, regroupant l’Etat, l’ensemble des collectivités locales, les organismes HLM et la Caisse des dépôts et consignations ; le groupement d’intérêt public (GIP) Politique de la ville ; le Contrat urbain de cohésion sociale (Cucs) ;  les Feder, fonds européens via la communauté urbaine MPM. Un mélange des genres qui pouvait laisser entrevoir un objectif dépassant la simple dimension artistique. Vision confirmée avec l’apparition d’un collectif supplémentaire, dénommé Coloco, réunissant des professionnels de l’aménagement urbain (architectes, paysagistes, urbanistes, sociologues), sans ancrage local mais de renommée nationale. Au total, ce sont plus de 420 000 € qui seraient attribués à ces Jardins bientôt impossibles.

« Cela se révélait très intéressant et ambitieux. Mais pourquoi l’ensemble des éléments n’a pas été clairement formulé devant les associations puis discuté avec elles ? », regrette Zara Berriche. S’estimant trompées et instrumentalisées, les associations perdent confiance et conditionnent la poursuite de leur participation au projet à la prise en compte d’un certain nombre d’attentes de la part des habitants du territoire comme la création de postes de médiateurs sociaux et culturels. Et d’amorcer un éventuel retrait définitif non pas comme une fermeture au dialogue mais pour exiger une réel cadre de concertation. « Il serait légitime qu’une opération de rénovation urbaine ait des retombées en termes de formation et d’emploi », justifie la militante dont l’engagement a failli lui coûter son poste d’attachée aux relations publiquesau théâtre du Merlan. Face à ce qui s’annonce comme une impasse, le principal financeur, MPM, jette l’éponge et annonce son retrait. Pour les associations, c’est sans regret : « Les quartiers populaires doivent-ils se contenter de choses mal fagotées ? Devrait-on dire amen à tout simplement parce qu’on a pensé à nous ? On a cherché une issue positive mais nos efforts n’ont pas été reconnus ». Affaire classée.

Du côté de MP2013, ces perturbations non maîtrisées mettaient à mal un calendrier serré. « Les associations ont eu une position un peu ferme due à une mauvaise compréhension du projet. Il y a eu un amalgame entre la mission de celui-ci et des revendications qui n’avaient rien à voir avec lui. On s’est retrouvé malgré nous pris en otage », explique aujourd’hui Cédric Martin, directeur de production. Et de relativiser : « Cela fait partie de la vie d’une capital européenne de la culture. Sur quelques 500 projets, il y en a inévitablement quelques-uns qui ne peuvent pas voir le jour pour des techniques ou autres ».

Pour Meriem, mère de famille, ce projet était un non sens. « J’étais la première à vouloir y participer mais quand j’ai appris que des centaines de milliers d’euros allaient être investis pour un événement qui ne durerait que quelques mois, je suis tombée de haut. On aurait pu utiliser cet argent pour construire du durable, du vrai. Les organisateurs sont loin de la réalité de notre quotidien. Marseille-Provence 2013 va permettre à quelques-uns de chanter et danser toute l’année mais demain plus rien, basta ! Ca fait mal au cœur », témoigne cette habitante également engagée dans le milieu associatif. Et de voir dans les raisons de l’échec des Jardins possibles un malaise bien plus profond. « Une grande partie de la population du quartier est complètement out et off à la fois. Beaucoup vivent dans leur bulle pour se protéger. On nous propose des projets alors que nous sommes dans la douleur et la crainte. Ici, c’est le chaos. Pourquoi ne donne-t-on pas une véritable chance à la jeune génération de s’en sortir, par l’éducation et le travail ? »

Au chômage depuis un an, Mounir Benaziza ne sentait pas bien l’affaire. « Depuis le lancement de Marseille-Provence 2013, je me doutais que cela se passerait comme ça. Avec tout cet argent, on aurait pu rassembler les gens mais là, on nous divise. Ce sont nous les habitants qui, les premiers, nous sentons comme des touristes. Pour redorer l’image de Marseille, on éloigne les quartiers Nord de et nous ne profitons pas de ce qui se passe », analyse de manière très posée ce jeune de 24 ans.

« La concertation, ce n’est pas que demander un avis sur la couleur des fleurs, c’est la prise en compte des besoins », réplique Zara Berriche qui, loin d’être amère, tient à rester constructive. « Cette expérience doit nous aider à tirer des leçons sur la façon d’amener les projets dans les quartiers. Il faut arrêter de penser que quand on arrive quelque part, il n’y a rien. C’est insultant et ça fait mal aux gens ». Un point sur lequel Cédric Martin la rejoint : « On doit pouvoir tourner la page tranquillement et rebondir sur de nouveaux projets ».

Des aspirations qui appellent à une profonde remise à plat de la conception même de ce que doit être un véritable projet participatif. Cette ambition porte un nom, celui de démocratie.

 

 

 

mastoc_ARLES_05_2013 © m.Bartoli mastoc_ARLES_05_2013 © m.Bartoli

 

 

Arles/Griffeuille : mélimélo approximatif (par Marie-Hélène Bonafé)

Lorsque l’on arrive sur le site - une place cernée de logements sociaux années soixante, la vision à travers un grillage d’un gros cabanon entouré d’une soixantaine de rochers, n’incite pas à la rêverie. La cohabitation de ce dispositif avec les barres HLM n’est vraiment pas des plus heureuse… Puis Guy-André Lagesse, l’œil pétillant et la voix chaleureuse, explique : « en ce moment, les habitants sont invités à s’approprier les rochers. L’une a imaginé un nid humain, et voilà un rocher coiffé de bois flotté ramassé dans les environs, l’autre s’est vu perché avec une auréole au-dessus de lui, et voilà un autre rocher muni d’une structure métallique support de la future auréole, etc. ».

Transportés et disposés sur l’emplacement du MasToc (le gros cabanon), les rochers font partie de « l’œuvre » à venir et représentent, dans l’esprit des artistes, soit « des matériaux de construction, des éléments du sous-sol ou des météorites, au choix…». Le MasToc, bâtiment d’une dizaine de mètres de long dont les parois sont constituées extérieurement d’éléments que l’on trouve habituellement à l’intérieur des maisons : plaques de formica, portes intérieures, dessus de tables, est nommé, en langage « Pas perdus » : le bâtiment décoiffé. Celui-ci est censé porter « tous les imaginaires contenus dans les appartements, les souvenirs, les fantaisies, les coquetteries ». En juin, des sons enregistrés dans le quartier sortiront du MasToc : chœur de voix imitant le mistral, chansons, rires, discussions, et, poursuit Guy André, « le quartier de Griffeuille explosera poétiquement ». Pas facile de s’en convaincre…

 

Arles Grifeuille QC Mastoc mobilisation des habitants du quartier © m.bartoli Arles Grifeuille QC Mastoc mobilisation des habitants du quartier © m.bartoli

 

Le bât blesse lorsque l’on apprend que le coût de cette opération, qui s’apparente plus à une démarche sociale qu’à une véritable aventure artistique, avoisine quelques deux cent mille euros d’argent public - sans compter les fonds et aides alloués par les collectivités locales comme la mairie d'Arles, par exemple. On se demande ce qu’en retireront les habitants du quartier qui ont manifesté à plusieurs reprises leur mécontentement. Un bon moment passé ensemble ? Le souvenir d’une rencontre avec des artistes « frappadingues »? Mais quelle vision d’avenir ? Quel lien établi avec la réhabilitation urbaine de l’endroit ? Que restera-t-il de pérenne après l’année Capitale ? Était-ce bien la démarche artistique à choisir pour ce lieu ? Et de continuer de s’interroger...


Mastoc achevé Arles 06_2013 © M.Bartoli Mastoc achevé Arles 06_2013 © M.Bartoli

Arles Fontaine bassin Quartier Grifeuille 2013-06 © m.bartoli Arles Fontaine bassin Quartier Grifeuille 2013-06 © m.bartoli





 

 

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