Antoine Bourseiller (1930 – 2013), le fils de Vilar

« J’ai eu une vie magnifique, avec les malheurs de tout le monde bien sûr, et je ne l’ai pas vue passer. C’est lorsqu’on voit autour de soi les gens disparaître que l’on sonde le temps ». Antoine Bourseiller était acteur, metteur en scène, réalisateur. Il a contribué à faire connaître les pièces de Brecht, Ionesco, Le Roy Jones, Mrozek, Genet. Il a dirigé le Studio des Champs-Élysées, le Théâtre de Poche à Paris, le théâtre d’Orléans et l’opéra de Nancy. En 1969, il était le directeur du Théâtre du Gymnase à Marseille, où il présentait Le Balcon de Jean Genet. Il y était revenu  avec une création : Notre-Dame des Fleurs, roman de Jean Genet adapté à la scène par ses soins et dont il signait la mise en scène. Nous l’avions rencontré à cette occasion.

 

 César - Racontez-nous Marseille en 1969, ces Marseillais avec qui, soi-disant, on ne pouvait rien faire… Comment les avez-vous réveillés ?

Antoine Bourseiller - Il y avait bien eu l’aventure pionnière du TQM, le théâtre quotidien de Marseille, fondé par Roland Monod et Michel Fontayne, de 1956 à 1964, mais celle-ci s’était arrêtée faute de moyens. En 1968, j’étais metteur en scène à Paris. Malraux m’a proposé de créer et de diriger une Maison de la Culture à Aix-en-Provence. La municipalité d’Aix a décliné l’offre ! Gaston Deferre, lui, a compris l’intérêt de cette initiative pour la ville de Marseille et m’a accueilli. On commence à creuser les fondations pour le futur bâtiment, et on découvre le port grec ! Nous nous sommes repliés sur le théâtre du Gymnase, que nous avons loué à Tony Raynaud qui accueillait de grands chanteurs de variétés. J’ai fait alors ce que je faisais à Paris : une programmation susceptible de satisfaire tous les publics. Je programmais des classiques, des contemporains, de la musique… Je faisais une ou deux créations par an et des accueils.

 En décembre 1969, vous faites l’ouverture du Gymnase avec Le Balcon de Genet ? Comment le spectacle fut-il accueilli ?

Une représentante des prostituées de la rue du Théâtre-Français est venue me trouver. « Si vous avez besoin de nous, n’hésitez pas », m’avait-elle dit. Le jour de la première, j’ai vu arriver les belles voitures de ces messieurs, venus vérifier la beauté du thème du spectacle. Le Balcon était programmé à 20 h 30, et à 23 h 30 les Pink Floyd enchaînaient. Les publics ne se ressemblaient pas, mais cela remuait l’activité artistique marseillaise et suscitait une curiosité bénéfique pour tout le monde.

« Il faut démystifier Paris » et « Réussir la décentralisation culturelle et industrielle ! »,  disiez-vous à l’époque… Pensez-vous qu’on y soit arrivé aujourd’hui ?

Je disais des bêtises à l’âge que j’avais à ce moment-là… Je voulais démontrer qu’avec de la volonté et des moyens – une subvention minime par rapport à celle de l’OM –, on pouvait faire du bon travail. D’autant qu’il y avait la volonté politique de Deferre. J’en ai connu des maires ! Celui qui tient pour moi la plus grande place, c’est lui. Il répondait par oui ou non, mais il répondait toujours. Parfois lorsque c’était non, on arrivait à le convaincre. Rien n’est plus satisfaisant que ce type de rapports.

Qui étiez-vous à l’époque ? Un beatnik ? Un soixante-huitard ? Un fils de Vilar ? Un fada ?

J’étais tout cela à la fois ! J’étais l’élève de Jean Vilar. Les bons élèves avaient le droit d’être des « serviteurs de scène ». C’est comme cela que j’ai vu se répéter et se jouer tous les grands spectacles des années 1950. J’ai vu Maria Casarès, Alain Cuny, Philippe Noiret. Grâce à eux et grâce à Vilar, j’ai compris très vite qu’il fallait avoir une morale quand on voulait créer. Je me souviens des merveilleux tableaux de service de Vilar. Il aurait pu être écrivain !

Vous aviez près de quarante ans en 1968 ?

J’avais trente-huit ans. Ce n’était pas facile pour des gens comme moi d’être mis en accusation alors que l’on pensait exercer une vocation spirituelle. « Vous êtes le suppôt du pouvoir gaulliste » ! C’était injuste… En fait, j’étais soixante-huitard avant la lettre. Au Studio des Champs-Élysées ou au Poche-Montparnasse, on était européen avant l’heure. Notre travail était de traduire, de faire découvrir des auteurs comme Pirandello, Cervantès, Strinberg, Tchékhov. Toujours est-il qu’en contrepartie de cette explosion de 68, une éthique merveilleuse a fleuri qui a bouleversé les comportements des Français. L’époque a permis les premiers scintillements du féminisme, par exemple.

Votre programmation était pour le moins éclectique : variétés, musique et théâtre d’avant-garde. On ne voit plus de tels mélanges. Vous arrive-t-il de regarder les programmations des scènes nationales d’aujourd’hui ? Qu’en pensez-vous ?

Il se crée entre eux des familles de création théâtrale qui oublient que tout repose sur la culture de la vie. Il faut montrer ce qui se passe mais aussi ce qui s’est passé. Il n’y a pas assez de réflexion sur le passé du théâtre français, mais une exposition immédiate de ce qu’il doit être. Cela dit, ce réseau des scènes nationales est un joyau unique au monde ! La décentralisation culturelle est en avance sur la décentralisation industrielle…

 Lorsque l’on considère la liste des artistes que vous avez côtoyés, que ce soit ceux avec qui vous avez travaillé, ceux que vous avez fait découvrir au public, la tête tourne… Vilar, Blin, Chéreau, Planchon, Bond… Lequel vous a particulièrement marqué ?

J’ai de la tendresse pour tous ceux que vous citez, mais ceux que j’ai envie d’évoquer ce sont les Camus, Aragon, Genet, Resnais… qui m’ont tiré vers le haut, qui m’ont forgé. Quand je me retourne sur ma vie, je me dis que j’ai eu une chance inouïe de les rencontrer.

Parlez-nous de ces jeunes acteurs qui jouent dans Notre Dame des Fleurs ?

J’ai un peu honte de le dire, je suis vieux et je déteste les vieux. Je ne m’occupe que de jeunes. Les acteurs de Notre Dame des Fleurs ont vingt-quatre ans en moyenne. Hors Jacqueline Scalabrini et moi-même, qui sommes hors statistiques ! Ce sont des acteurs avec lesquels j’ai l’habitude de travailler. C’est grâce à eux que je vis. Ce sont eux qui m’aident à envisager de partir dignement…

 

Diriez-vous, à l’instar de Jean Ferrat, « On ne voit pas passer le temps » ?

J’ai eu une vie magnifique, avec les malheurs de tout le monde bien sûr, et je ne l’ai pas vue passer. C’est lorsqu’on voit autour de soi les gens disparaître que l’on sonde le temps.

Propos recueillis par Marie-Hélène Bonafé (césar 296 - avril 2011)

 

 

 

 

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