Philippe Caubère ou l’identité marseillo-occitane loin des clichés

Philippe Caubère revient en force sur les scènes du sud et c’est tant mieux ! A Marseille au Printemps des Marseillais ce mois de juin, à Avignon au Théâtre des Carmes-André Benedetto au mois de juillet, et de nouveau à Marseille au théâtre Toursky en octobre. Divine surprise, il reprend La danse du diable, spectacle créé il y a plus de trente ans qui engendra la saga sur Ariane Mnouchkine et le Théâtre du soleil. Dans la foulée, il crée Mémento occitan d’André Benedetto et présente ses trois derniers spectacles : Jules et Marcel d’après la correspondance Pagnol/Raimu, Urgent crier, spectacle hommage à André Benedetto et Marsilho, adapté du texte d’André Suarès. En trame de fond, la ville de Marseille, l’Occitanie…

Pourquoi le texte de Suares, Marsilho, vous a-t-il intéressé ?
La vision de Suarès sur Marseille est paradoxale, critique, c’est une vraie vision ! C’est un vrai Marseillais qui parle de Marseille. Ce n’est pas ce que l’on voit à la télé quand il est question de Marseille, ces regards de coloniaux, ou post-colonialistes… Dans la mesure où Suarès n’est pas un écrivain régionaliste mais un grand écrivain français, je pensais que c’était tout à fait jouable pour Marseille-Provence Capitale de la Culture 2013. Mais non ! La Capitale n’en voit pas l’intérêt !

Ce qui m’a touché immédiatement chez cet auteur, c’est qu’il me parle de moi, de ma famille, de mon arrière grand-père, Antonin Madelon, qui était un petit trader, pour employer un mot moderne, à la Bourse de Marseille. C’était un grouillot, un de ces goujons qu’on appelle « jarretons » à Marseille, des petits mecs qui courent partout et qui lancent des paris. Il a fait une fortune en jouant à la Bourse trois heures par jour. Il était absolument merveilleux. Sa mère était costumière à l’Opéra, donc il était fou de musique d’opéra. Il a fondé une énorme chose industrielle, que mon grand-père, qui était son enfant adoptif, a menée, dirigée. Des huileries, des fabriques de savon… les industries traditionnelles de Marseille. C’était la naissance du Capitalisme, l’aventure totale, avec des mecs sortis de rien…

Mes parents, eux, étaient des fils à papa, des bourgeois. La génération d’avant était des aventuriers. Et le Marsilho de Suarès m’a évoqué cela. Le texte sur la Bourse en particulier, m’a fait un choc. Là, je voyais bon papa…je le comprenais… et comme Suarès a tout un discours sur la musique - il critique énormément le goût de l’opéra des marseillais et il leur parle de Debussy, de Wagner etc. et que mon arrière grand-père était fou de Wagner… voilà ce qui a fait que ce texte m’a ramené à ma famille et à moi… Dans cette Marseille de Suarès qui rejette ses enfants artistes, qui n’aime que l’argent, le succès, je me suis retrouvé. Dans les années 70, quand nous faisions du théâtre, du temps d’Antoine Bourseiller, on se faisait jeter de partout à Marseille. Sa bourgeoisie est terrible…

philippe caubère © michèle laurent philippe caubère © michèle laurent

En quoi la bourgeoisie marseillaise est-elle si terrible ?
Parce qu’elle ne s’intéresse qu’à l’argent ! Quand on dit que les Marseillais ne travaillent pas, c’est vraiment une légende. Mon père disait : les Marseillais, ce sont des Grecs… Ils dorment quatre heures par nuit, ce sont des pétroliers grecs… des mecs qui ne pensent qu’au fric, au fric, au fric… Et cet état d’esprit buté s’est traduit par le fait de ne pas vouloir les artistes, de ne prendre que ce qui marche. Quand je faisais du théâtre à Aix, il y avait des failles, mais à Marseille… c’était encore la tête obtuse dont parle Suarès.

Tout cela a changé avec 68 et Marcel Maréchal… Il faut lui rendre cet hommage car il s’est coltiné cela et a amené les bourgeois au théâtre. Et pour amener le peuple, il faut amener les bourgeois… Cette ville a une identité bourgeoise très forte. Suarès était un Juif marseillais, de lointaine origine portugaise, d’où son nom, issu d’une grande bourgeoisie pas très riche, un peu ruinée même, mais très cultivée. Lui-même était extrêmement brillant. Il a eu le concours général à 14 ans, le bac à 15, il parlait le latin, le grec, écrivait en vers, bref, c’était un monstre de culture classique et c’était un génie de la littérature, qui, déjà à son époque, était méconnu pour de nombreuses raisons.

Comment Suarès a-t-il fini à être un peu connu tout de même ?
Grâce à Robert Parienté, rédacteur en chef légendaire, qui a écrit sa biographie après avoir dirigé le journal L’équipe. La passion première de Parienté, c’était le sport et la deuxième, c’était Suarès. Dès qu’il en a eu fini avec L’Equipe, il a passé son temps à s’occuper de Suarès. C’est lui qui a organisé la collection Bouquins, qui a fait éditer une partie de l’œuvre, dont une énorme partie reste inédite. Sans compter les livres épuisés. Or Suarès devrait être dans la Pléiade !

Qu’est-ce qui vous paraît encore d’actualité dans la vision que Suarès a de Marseille ?
C’est d’une modernité incroyable. Les grands écrivains dépassent le temps, mais, en plus, sa peinture de Marseille n’est absolument pas liée à l’époque. Quand je joue le texte, je vois Marseille aujourd’hui. Le Roucas blanc, les industries, qui ont changé certes, mais je vois exactement, quand on arrive vers Saint Louis, le quartier de mon enfance, Saint-Henri, je vois toutes les usines, les îles, le Château d’If, Marseille inchangée. Si ce n’est que la ville s’est appauvrie et que ce n’est plus une capitale industrielle. On peut se dire : il n’y a plus le grand bordel, le grand Lupanar évoqué par Suarès, mais quand on se promène dans le panier, on voit tout, on comprend ce que c’était… Même avec les rues toutes propres.

Cela dit, dans Marsilho, il y a des aspects moins sympathiques. Suarès est très dur avec les Italiens, à la limite du racisme. Mais il faut comprendre : on est en 1929 et Mussolini envoie tous ses sbires à la mairie de Marseille. La mairie de Marseille était noyautée par les fascistes italiens ! Donc c’est compliqué et Suarès n’est pas quelqu’un d’extrême droite.

La non reconnaissance de Marseille envers ses artistes, qui est un des grands reproches que fait Suarès à Marseille, vous paraît-elle être réelle ?
Marseille ne s’intéresse qu’au clinquant du succès. C’est dans la nature marseillaise. Même si les choses ont beaucoup changé. Encore une fois, grâce à la cassure de Maréchal, beaucoup de théâtres se sont installés à Marseille. Il y a Guédiguian, qui est très important, mais je crois qu’on peut parfois reprocher à Marseille son goût pour la frime. Ce que des gens comme Bernard Tapie ont très bien compris. Maintenant, comme la ville s’est appauvrie - et peut-être tant mieux car cette ville de Marseille riche était terrible - c’est le foot qui prend le devant de la scène.

Le sort de Suarès n’est pas unique. Ce fut la même chose pour Artaud et pour d’autres. Il y a bien Pagnol, qui a réussi cette espèce de culbute incroyable, mais on peut aussi par moment en avoir un peu marre de cet accaparement, de cette vision de Pagnol de Marseille, qui en plus est détournée. Car la vraie vision de Pagnol n’est pas ce que les gens en font. Sa vision est tragique. Marius et Fanny, ce sont des tragédies grecques. C’est terrifiant, cette fille qui a un enfant et qui est obligée de se marier avec Panisse, c’est une histoire atroce. C’est glaçant, obscurantiste, digne des histoires musulmanes d’aujourd’hui.

Que manque-t-il à la vision de Pagnol que vous trouvez dans Suarès ?
Dans Marsilho, il y a l’orgueil marseillais, qui est une vertu. Qui n’est pas seulement l’orgueil de l’argent, mais qui est l’orgueil d’être Marseillais. Et qui n’et pas non plus qu’une question de gagner au foot. C’est un orgueil qui remonte à la Grèce, à la Provence, quelque chose de plus… Il y a aussi des choses merveilleuses sur l’amour de la vie. Suarès parle beaucoup des Marseillais, c’est cela qui est important. Des gens à la Bourse, des potentats comme des petits grouillots, des gens dans la rue, des provençales avec leur châle, des prostituées, des commis, des voyageurs. Il parle beaucoup du peuple marseillais. De ce qu’on appellerait aujourd’hui « l’identité marseillaise ». Moi, ça m’intéresse l’identité marseillaise.

Comment cette identité marseillaise s’est révélée à vous ?
J’ai la nostalgie de l’époque où, à Paris, il y avait un gang de Marseillais qui avaient tous les théâtres et des restaurants. Raimu, Fernandel, les acteurs, allaient dans ces restaurants, on leur faisait la bouillabaisse, on les accueillait ; et ils pouvaient jouer dans les théâtres parce qu’ils étaient chez eux !

Je compare cela un peu aujourd’hui aux comiques du Maghreb, Djamel, Gad, etc. Ils sont un clan, ils ont des théâtres, des endroits, et ils ont raison, parce que sinon personne ne les aurait laissé s’exprimer. C’est pour cela que l’idée du Festival de Menucci Le Printemps des Marseillais me plaît. Avec moi, qui attire un certain public théâtreux, culturel ; Bosso, qui attire un public populaire et jeune ; et puis cette troupe des Carboni, qui est ancrée dans la vie marseillaise. Cela me plaît de faire l’inverse du festival d’Avignon, qui relève de cet espèce de snobisme qui doit unir tous les gens et en exclure d’autres… je ne supporte plus.

En quoi l’identité marseillaise vous intéresse-t-elle ?
Elle m’intéresse car je trouve qu’elle n’existe plus. Comme l’identité occitane. Quand on dit « identité occitane », on pense aux années 70, aux années de militantisme occitan. Or, c’est un thème ancestral l’Occitanie. Depuis les troubadours du Moyen âge, c’est une culture qui a fondé l’Europe. Et on a fini par la réduire à une mode militante, qui a existé certes, mais qu’il faut régénérer, réactiver, revendiquer. La réalité de l’Occitanie existe.

Quand tu vas jusqu’à Bordeaux, dans tout le sud-ouest, la Côte d’Azur, il y a une identité qui est marquée par l’accent, qui est une chose très importante car c’est ce qui subsiste de la langue occitane. C’est la preuve que la France a eu un autre pays à l’intérieur, qui l’a fondée. Largement autant que les centralisateurs et autres Louis XIV qui leur ont fait la guerre. Il faut remonter l’histoire… Ce qui est magnifique chez Suarès, c’est la façon dont il relie l’histoire de Marseille à l’histoire de la Grèce, à la Provence, et en même temps à l’ère moderne.

Cette identité marseillaise-occitane, est-ce quelque chose que vous voulez continuer à explorer ?
Je viens de là, je l’ai découverte en écrivant. Je voulais faire une pièce sur Ariane et puis c’est devenu « les Marseillais chez Ariane Mnouchkine ». Je le savais bien sûr, j’ai toujours aimé Pagnol, j’avais beaucoup de complicité avec Max, qui était Marseillais comme moi, mais entre nous ça restait un sujet de rigolade. On aimait Benedetto, la Carriera, etc. Puis en écrivant mes spectacles, j’ai découvert que ce n’était pas seulement de la rigolade et que c’était constitutif de ma personne. Comme Marseille est constitutive de Suarès. Je compare son Marsiho à Fellini Roma, où Fellini parle de lui à travers Rome. Suarès parle de lui à travers Marseille.

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Il y a une relation amoureuse, pas au sens mou, au sens d’une relation d’empathie entre eux et leur ville. Pour moi, c’est un peu la même chose. Les relations que j’ai avec Marseille, je ne les ai ressenties qu’avec certaines femmes. Autant d’amour que de haine, d’exaspération, de violence, de désir, de tendresse par moment… C’est une relation vraiment complexe. Parfois j’ai l’impression que Marseille c’est moi-même. Donc ma relation avec Marseille, c’est une relation que je pourrais avoir avec moi. C’est-à-dire un truc très compliqué… Encore pire qu’avec une amoureuse ! On se déteste, on se méprise, on s’aime, on se donne des excuses, comme le marseillais avec Marseille.

Marseille éternelle ?
Marseille est inchangée, les choses ne bougent pas… Malgré les constructions, il y a des maisons en ruines qui n’ont pas bougé depuis 1930. Saint Louis, le lycée nord, les blockhaus sont toujours là. Il ya des protubérances vers la Joliette, mais les Goudes sont égales à elles-mêmes. La Côte d’Azur, tu pleures, ils ont tout vendu… La Côte d’Azur s’est prostituée, ce que n’ont pas fait les Corses. Marseille ne se prostitue pas. Les Marseillais gardent leur dignité. Ils tiennent à des choses qui ont l’air légères en apparence, mais qui sont essentielles. Comme l’histoire des cabanons, du vallon des Auffes, des petites rues. La vie est faite de ces petites choses. S’il n’y pas ça, on meurt ! C’est paradoxal dans une ville où les pulsions commerciales sont apparemment tellement dévastatrices. Or, il y a une vraie douceur chez les Marseillais et une vraie joie de vivre.

Le grand Lupanar évoqué par Suarès, c’était comme un bidonville d’Inde, un endroit de vie, même avec la prostitution. D’ailleurs tous les résistants se planquaient là, tous les juifs… Ce sont les nazis qui ont tout détruit. Soutenus par la bourgeoisie marseillaise qui leur a fait faire le sale boulot. Je l’ai entendu dire dans ma famille : « en attendant, ils ont fait le sale boulot »… C’était un endroit de vie, d’échange, de musique, de politique, de beauté. Et puis la beauté de la ville… voilà, c’est beau, ça a de la gueule. Même les conneries que disent les gens, ce n’est pas rigolo, c’est beau ! Les formules, les types qui jouent aux boules, qui disent à l’opéra à un mauvais chanteur : « Ah, laisse chanter le mime », ce n’est pas juste drôle… c’est beau !

Marie-Hélène Bonafé

[Marseille, Théâtre Sylvain | Le Printemps des Marseillais  & Festival d'Avignon 2013]

Dernière minute 8/6/13 : à la suite d’un accident survenu à Philippe Caubère (rupture du tendon d’Achille), le calendrier des représentations annoncées dans cet article est sous réserve ! Pour le moment, seule la programmation de Memento Occitan, d’André Benedetto est maintenue de façon certaine pour cinq représentations fin juillet à Tavel et au Théâtre des Carmes. Sur un tabouret ! Courage Philippe !

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