Pete Seeger quitte la galaxie folk militante

Pete Seeger a tiré sa révérence ce lundi 27 janvier au Presbyterian Hospital de New-York. Celui qui avec sa longue silhouette sèche et son regard malicieux avait l’air de sortir du roman de Steinbeck, Les Raisins de la colère, avait 94 ans. Avec lui disparaît l’icône du protest-song américain qui avait influencé une génération d’artistes, de Bob Dylan à Tom Paxton, de Joan Baez à Bruce Sprinsteen (Cf. son enregistrement de 2006, We Shall Overcome – The Seeger Sessions).

Pete Seeger a tiré sa révérence ce lundi 27 janvier au Presbyterian Hospital de New-York. Celui qui avec sa longue silhouette sèche et son regard malicieux avait l’air de sortir du roman de Steinbeck, Les Raisins de la colère, avait 94 ans. Avec lui disparaît l’icône du protest-song américain qui avait influencé une génération d’artistes, de Bob Dylan à Tom Paxton, de Joan Baez à Bruce Sprinsteen (Cf. son enregistrement de 2006, We Shall Overcome – The Seeger Sessions).

Objet Inconnu

C’est que ce chanteur à la voix claire, armé d’un banjo à cinq cordes ou d’une guitare douze cordes, avait à partir du début des années 50 exhumé tout un pan caché de la musique populaire, réhabilitant ce qu’on appelle aujourd’hui « le patrimoine culturel immatériel » qui lui servait d’assise. Ce faisant, il avait mis en valeur deux dimensions essentielles de ces musiques : leur oralité, c’est-à-dire l’importance de leur transmission, et leurs fonctionnalités sociales. Ces musiques, ouvertement ou en creux, s’ajustant aux âges de la vie, au travail, aux imaginaires et destins des communautés, tressant l’inconscient américain d’une nation relativement jeune. De ces ingrédients, il fera un discours musical et une nouvelle fonctionnalité, plus politique. Dans la logique du grand chanteur protestataire Woody Guthrie (1912-1967) pour lequel la guitare était une arme (1), il va devenir, lui né dans une famille puritaine de gauche, l’activiste de nombreuses causes.

Celle de l’antifascisme puisque étudiant la sociologie à l’Université de Harvard (il souhaitait à l’origine devenir journaliste) dès 1937, il avait souhaité rejoindre la Brigade Abraham Lincoln qui combattait dans la Guerre civile espagnole contre le Franquisme. Celle de l’anti-racisme (Cf. son adaptation du chant zoulou Mbube de Solomon Linda devenu Wimoweh et qui visait à défier le Ku Klux Klan dont Henri Salvador fit une version édulcorée, Le lion est mort ce soir). Celle de la classe ouvrière du New-Deal suivant la Grande Dépression (Cf. Which Side Are You On ? en écho aux grèves de mineurs). Celle des droits civiques, aux côtés de Martin Luther King (Cf. sa version de l’hymne religieux, We shall overcome). Celle du mouvement anti-guerre au Vietnam (Cf. ses chansons Waist Deep in Big Muddy (http://bit.ly/1eLXbvX) ou Study War no More, qui furent censurées). Celle du mouvement d’émancipation latino-américain et de la mobilisation contre le blocus de Cuba (Cf. sa reprise du Guantanamera de José Marti). Celle du Flower Power (Cf. This Land is Your Land /Cette terre est votre terre, chanson composée par Woody Guthrie pour répondre au God Bless America). Celle des défenseurs de l’environnement (Cf. sa chanson Hudson river sloop clearwater dénonçant la pollution du fleuve auprès duquel il habita toute sa vie avec son double, sa compagne Toshi Ohta). Celle plus récente, en faveur d’un alter-monde (cf. sa participation au Mouvement Occupy). Une posture qui lui vaudra beaucoup d’ennuis au moment du Maccarthysme, d’autant qu’il fut membre du Parti communiste jusqu’en 1956, année de l’écrasement de la révolte hongroise par l’armée russe (2). Des ennuis qui se concrétisèrent en particulier par une condamnation d’un an de prison, jamais effectuée à cause de sa notoriété, puis par une censure des grands medias qui ne se démentira que tardivement, à l’instar de la censure de sa chanson-phare, If I had a hammer, créé en 1949 et qu’il ne put enregistrer qu’après 1956 (3).

Pete Seeger, Cornfest in Beacon, NY ©Idli


La détermination de Pete Seeger ne doit pas seulement à un caractère bien trempé et à l’influence de ses parents dont son père (4) qui s’affichait fidèle à l’Internationale des travailleurs. Elle doit aussi à ces années décisives où il rencontra l’ethnomusicologue Alan Lomax (1915-2002). Ce dernier travaillait depuis 1933 avec son père à la collecte des archives sonores de l’Amérique pour la fameuse Bibliothèque du Congrès américain. Et notamment de toutes ces musiques en marge de la culture dominante, que ce soient celle des noirs des pénitenciers ou des travailleurs ruraux ; celle des petits blancs des Appalaches ; celle des populations hispanophones. En tout cas, dès 1939, Pete Seeger se met à son tour à collecter une vaste palette de chansons traditionnelles, s’immergeant dans l’Amérique profonde, sautant de train en train fidèle à la grande saga blues du « hobo » (SDF) ou fréquentant les champs et les cités que grossit l’immigration rurale. Une époque qui le conduit à rencontrer des figures du blues comme en 1940 l’immense Huddie « Leadbelly » Ledbetter ou le décisif Woody Guthrie, avec lequel il va fonder les Almanac Singers. Concerts aux bénéfices de syndicalistes, chansons pacifistes, puis chansons anti-fascistes, entrée des Etats-Unis en guerre oblige, la victoire des Alliés venue, l’activité de Pete Seeger ne se relâchera pas. Il lance par exemple la People’s Song Inc., un syndicat de musiciens avec le soutien des Alan Lomax, Cisco Houston, Moe Asch, Lee Hays, Josh White… qui publie des chansons politiques et organise des concerts ce qui lui vaut les attentions du F.B.I de J. Edgard Hoover. Puis avec une nouvelle formation, The Weavers, qui a signé chez Decca Records, il va réaliser des succès de vente impressionnants (Cf. Goodnight Irene, Kisses Sweeter Than Wine, So Long (It’s Been Good to Know Yuh) de Woodie Guthrie, Wimoweh… ), avant de se retrouver définitivement sur la fameuse « liste noire » du Maccharthysme.

Période de vaches maigres pour un spartiate qui continuera son job sur des chemins de traverses et qui fera dire à son ami, Don Mc Lean : « La liste noire a été la meilleure chose qui lui est arrivée. Elle l'a forcé dans une situation de combat, où il a prospéré ». Sa traversée du désert médiatique ne se terminant qu’au milieu des années 60 lorsque qu’une génération anglo-saxonne découvrira l’importance de la galaxie folk-blues qu’il incarne en actif passeur de mémoires. La preuve en étant fourni avec le festival folk de Newport dans le Rhodes Island, qu’il parraine et qui fait éclore au grand jour des talents tels que Joan Baez, Peter Paul and Mary ou Bob Dylan.

En France, ce  que l’on sait moins, c’est combien Pete Seeger eut aussi une grande importance. Retour arrière : en 1964, Lionel Rocheman lance les hootenannies (jams) au Centre Américain et le TMS (Traditionnel Mountain Sound) se crée à Saint- Germain avec une dominante « old time » et bluegrass. En 1965, Chant du monde réédite le capital label Smithsonian Folkways si cher à Pete Seeger. En 1969, le folk-club Le Bourdon naît à Paris à l’initiative de John Wright et de Catherine Perrier. En 1970, apparaissent le Festival de Lambesc et le Conservatoire occitan. Deux ans plus tard, naissent l’association Dastum en Bretagne et le Festival de Kertalg. Ajouter à ces quelques repères, l’apparition de rubriques spécialisées telle Les Fous du Folk de Jacques Vassal dans Rock and Folk ; des revues comme La Gigue, L’Escargot Folk, Musiciens routiniers ; des figures emblématiques (Stivell, Malicorne, Marti, Steve Waring, Graeme Allwright…) ; des coopératives discographiques… Toute une germination d’activistes qui entre Gardarem lo Larzac et MJC, performances et collectages, cartographie un mouvement alternatif pour lequel un Pete Seeger (que d’aucuns ont vu à l’Olympia en 1967) représente une sorte d’étoile du Berger.

Un saltimbanque qui en 1972, dans une lettre restée célèbre, bien avant la mondialisation libérale, fixe à ses cadets un objectif autant musical qu’anthropologique en écrivant : « Nous sommes à la lisière d'une révolution télévisuelle, avec des programmes diffusés par satellites pour pénétrer les spectateurs de chaque village sur la terre. Cette perspective, comme une grande partie de la technologie moderne, est promesse à la fois d'espoir et d’horreur. Il y a des hommes d’affaires aux États-Unis qui préparent un blitz culturel. La coca-colonisation du monde. Et cela ne prendra pas cinquante ans, comme ce fut le cas naguère pour balayer notre musique cow-boy, mais seulement cinquante semaines, pour repousser les musiques nationales de Ceylan, de Costa-Rica, de Madagascar, et les effacer en l’espace d’une génération » (5). Une manière très prospective de dessiner l’enjeu des imaginaires et de leur diversité que formulera en 2005 la fameuse Convention sur la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles de l’Unesco signées par de nombreux Etats. Comme la géographie à venir des cultures musicales de la planète (versus « musiques du monde » francophones ou « world » anglo-saxonne) dont il fut un des prosélytes (6). — Frank Tenaille

 

 

1 - Woody Guthrie avait écrit sur sa guitare : This Machine Kills Fascists / Cette machine tue les fascistes. Pour sa part Seeger garda longtemps sur la sienne une autre phrase : This machine surrounds hate and forces it to surrender / Cette machine ceinture la haine et la force à se rendre.

2 -  A ce titre, il est le seul communiste à avoir été N°1, treize semaines durant dans les charts US en 1950, à l’aube de la Guerre froide, avec les Weavers et son adaptation de Goodnight Irene du grand Leadbelly. En 1995, il précisera : « Je m’identifie toujours comme communiste. Ce qu’en a fait la Russie a autant à voir avec le communisme que ce qu’en ont fait les églises avec le christianisme ».

3 - If I had a hammer, écrit en soutien au mouvement progressiste et fait référence à un symbole du communisme, sera caricaturée en France par Dalida et Claude François.

4 - Si sa mère qui souhaitait le voir étudier les trois B (Bach, Beethoven et Brahms) était violoniste, son père était musicologue et militant de l’Internationale des travailleurs. C’est d’ailleurs en accompagnant ce dernier en Caroline du Nord en 1935, lors d’un  festival de « square dance », qu’il dit avoir eu la révélation de son destin : « J’aimais la tonalité vocale stridente des chanteurs, le pas vigoureux des danses. Les paroles des chansons contenaient tout le piment de la vie. Leur humour était mordant sans être trivial. Leur tragique était vrai, dépourvu de sentimentalisme ».

5 - Cette  « lettre ouverte » fut publiée par Rock and Folk n° 63 d’avril 1972 et traduite par Jacques Vassal.

6 - Dans une centaine d’albums, on choisira ceux de Pete Seeger chez Smithsonian Folkways ou sur label Appleseed. Lire aussi Jacques Vassal, Folksong : racines et branches de la musique folk aux États-Unis, Albin Michel, 1977. Étienne Bours, Pete Seeger, un siècle en chansons, (Le Bord de l’Eau, Bordeaux, 2010).

Pour les curieux http://www.cesar.fr/pete-seeger-2014
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