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Billet de blog 16 mars 2014

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Jean-Pierre Mocky, archéoptéryx du cinéma indépendant

Jean-Pierre Mocky, inclassable et franc-tireur du cinéma indépendant, plus de 60 longs métrages et 80 piges au compteur, aura cette année un calendrier chargé. Ce qui n’empêche pas notre anartiste de prendre son temps pour fréquenter les lieux où se vivent les passions cinéphiliques. On vient de le voir à « Ciné-c-toi » à Sète et lors des soirées de l’association Les Quais du livre à Montpellier. L’occasion d’y revoir des films cultes et d’évoquer sa méthode de travail.

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Jean-Pierre Mocky, inclassable et franc-tireur du cinéma indépendant, plus de 60 longs métrages et 80 piges au compteur, aura cette année un calendrier chargé. Ce qui n’empêche pas notre anartiste de prendre son temps pour fréquenter les lieux où se vivent les passions cinéphiliques. On vient de le voir à « Ciné-c-toi » à Sète et lors des soirées de l’association Les Quais du livre à Montpellier. L’occasion d’y revoir des films cultes et d’évoquer sa méthode de travail.

Comment a pu se réaliser le film qui a vous fait largement connaître, Un drôle de paroissien ?
Le scénario s’inspire d’un livre bizarre, Deo Gratias de Michel Servin. C’est l’histoire d’un jeune ingénieur chimiste qui s’est retrouvé au chômage. Son père et sa mère, fort catholiques, lui ont toujours dit : « Mets de l’argent dans les troncs, c’est pour les pauvres ! ». Mais voilà qu’un jour il se retrouve pauvre et va voir son curé. Celui-ci lui rit au nez car il garde l’argent pour lui et sa bonne. Aussi ce jeune homme s’est mis à piller des troncs jugeant qu’il n’était pas normal de ne pas avoir de retour par rapport à ce qu’il avait donné depuis si longtemps. Ce roman m’a intrigué et je suis allé convaincre Bourvil de jouer ce personnage. Sauf que lorsqu’on a voulu tourner dans des églises, l’Archevêque de Paris m’a rétorqué : « Vous êtes fou, vous croyez que je vais vous autoriser à tourner dans des églises une histoire pareille ? ». Or si je n’avais pas 25 églises, je ne pouvais pas faire le film. Revenu chez moi, je me suis demandé comment les avoir. À cette époque resurgissait un fait-divers, celui du Curé d’Uruffe, qui avait ouvert le ventre d’une femme qu’il avait mis enceinte pour faire disparaître son fœtus. Je suis donc allé revoir l’archevêque et je lui ai dit : « Voilà, je suis un jeune cinéaste. Ou je tourne le pilleur de tronc ou je tourne le Curé d’Uruffe ». Là il m’a dit : « Tu m’as eu ! Allez, prends tes églises, mais n’y tourne pas quand il y aura des enterrements, des baptêmes ou des mariages »…

Avec ce film, vous inaugurez une longue collaboration avec Bourvil qui fera partie du « Mocky Circus », tous ces comédiens épatants auxquels vous resterez fidèles ?
Bourvil avait un public catho. Il a eu le courage d’accepter le rôle comme, plus tard, Jacqueline Maillan, pour moi, le  Bourvil féminin, qui avait un public assez bourgeois, et que j’ai fait jouer dans Y’a-t’il un français dans la salle ?, un rôle en rupture avec son image. Ces deux acteurs ont eu le courage de faire autre chose que ce qu’ils faisaient, y risquant leurs carrières. Le Paroissien devait être aussi mon premier film avec De Funès. Mais Fufu avait un agent qui m’a demandé tellement d’argent qu’à la fin j’ai pris Francis Blanche avec lequel j’avais déjà fait deux films. Et puis j’ai choisi, outre Jean Poiret, de merveilleux acteurs comme Jean-Claude Rémoleux, Jean Tissier, Marcel Pérès… Bourvil a accepté de jouer gratuitement et de garder une part du film. Cela lui a rapporté dix fois plus que s’il avait été payé. C’est un bon exemple de film, fabriqué avec de modestes moyens, qui a récompensé les acteurs de leur courage. 

Car, paradoxe, ce film va connaître une sacrée destinée ?
Les distributeurs, lorsqu’ils ont vu le film, on dit : « Les Cathos vont gueuler ! ».  Ils l’ont donc sorti au mois d’août. Sauf que dès la première semaine, il y a eu 200 000 spectateurs. C’est devenu un très grand succès puis un film culte. Il a été diffusé dans le monde entier bien que les autres religions n’aient pas de troncs, sauf chez les Protestants ! J’ai eu le malheur de perdre cet été mon amie, Bernadette Lafont, et assistant à la messe de son enterrement, j’ai vu que les Protestants réclamaient aussi de l’argent à la fin de la cérémonie, ce que je ne savais pas… Ce film a obtenu aussi plusieurs prix en Italie, au Festival de Berlin, et le plus fort, c’est qu’il a reçu le Prix de l’Office catholique !

Autre film culte, Solo, qui va ressortir ?
Je l’ai réalisé juste après la fameuse révolution avortée de mai 68. Comme d’aucun évoquent aujourd’hui un nouveau mai 68, un distributeur a décidé de ressortir ce film que beaucoup de jeunes n’ont pas vu. En 68, j’ai été témoin de ce qui s’est passé, les pavés, les flics, les ratonnades des étudiants. C’était un mouvement international. Dans beaucoup de pays il y eut le même ras-le-bol et les jeunes se sont manifestés parfois de façon violente comme avec la Bande à Baader en Allemagne, les Brigades Rouges en Italie, Action directe en France. Un lendemain de cette révolution avortée, j’étais dans un café et j’ai entendu trois jeunes gens qui disaient : « On ne va pas s’arrêter là, on va continuer ». C’est ce qui m’a décidé à faire ce film tourné avec de tous petits moyens. C’était l’époque où Truffaut, Godard, moi, tournions selon la tradition des films par chers. On a fait ce film en participation et il a rapporté 2 M€ pour un coût de 40 000. Pourquoi ? Parce qu’à Cannes il fut refusé à cause de son côté très violent et qu’on a organisé une projection à minuit sur la Croisette où il y eut 4000 personnes. Ce film interpellait les gens car c’était le seul film immédiat sur mai 68. Et donc le film a été acheté dans le monde d’autant qu’il suivait un autre film du même type de mon confrère Costa-Gavras, Z, qui traitait de la Grèce des Colonels. Ces deux films ont marqué un genre de cinéma politique que j’ai poursuivi avec L’Albatros, le Piège à cons.

Dans Solo vous y tenez le rôle principal ?
Depuis La tête contre les murs, en 59, j’avais renoncé à tourner comme acteur. J’avais été voir Delon, Belmondo, Trintignant, mais ils avaient peur de s’engager politiquement dans ce film. Au bout du compte, j’ai été contraint de jouer. À l’origine, Patrick Dewaere dont c’étaient ses débuts, devait jouer mon frère, mais il fut engagé sur un autre film très bien payé.

Ce film illustre le système D de production à la Mocky ?
Comme je n’avais plus Delon, Belmondo ou Trintignant, j’en ai été réduit à faire le film avec 40 000 euros, de l’argent de l’industriel Taittinger, le patron des champagnes. Et donc, au lieu de tourner à Paris, l’on a tourné à Reims où Taittinger qui avait un hôtel et un restaurant nous a logé, nourri, et nous a fourni des figurants qui venaient de son usine. Lorsque j’ai fait la première projection, il y avait trois personnes : Jean Anouilh, Pascal Thomas à l’époque journaliste, et Philippe Labro. C’est trois personnes ont dit que le film étaient formidable et l’ont lancé. Pourquoi formidable ? Car l’on avait adopté un style de thriller américain, un peu voisin de À bout de souffle de Godard avec la différence que Solo est un film de nuit.

Le film doit beaucoup aussi à sa musique ?
J’étais très ami avec Édith Piaf. J’ai d’ailleurs protesté lorsqu’on a fait le film sur elle car c’était une petite bonne femme de 1,50 m avec de petits yeux noirs et qu’on a pris Marion Cotillard qui a des yeux bleu et mesure 1,75 m ! Comme Solo était un film révolutionnaire, j’ai pensé à un des proches d’Édith, Georges Moustaki, qui vient de nous quitter. Je lui ai demandé de faire la musique et, étant Grec, il a transposé l’hymne des partisans de son pays. Cette musique ajoute au film comme celle de Léo Ferré dans L’Albatros...

Qu’est ce qui, dans la contestation, vous différencie de votre grand copain Godard ?
Il a une contestation intellectuelle. C’est un non-violent. Il ne va pas prendre une mitraillette. Ce qui lui importe, c’est la dialectique, c’est d’imposer un style qui est le contraire de moi. Moi, ma contestation est physique. Quand il a débuté comme co-scénariste avec moi dans Les dragueurs son idée était : si je fais du John Ford, du Stanley Kubrick, du Fritz Lang, je pourrais pas faire mieux qu’eux. Donc, je fais faire autre chose car dans ce que j’ai choisi, personne n’y est jamais allé. Il a choisi un chemin complètement à part, sans concurrent, en totale liberté. Moi, j’appelle un chat un chat, je montre. Lui, n’a jamais fait cela.

On vous a qualifié de Dino Risi français ?
J’étais lié à Dino qui faisait Les Monstres. En France et en Italie, l’on a à peu près la même idée du peuple et de la bourgeoisie, sauf qu’on fait des steaks au lieu des pizzas. Les Italiens ont plus d’ouvriers, de paysans, sont plus pauvres et donc une famille italienne en train de manger ce n’est pas une famille parisienne. Les Italiennes sont sensuelles, il y a du soleil chez elles, et quand elles ont fait des enfants, deviennent des mamas plutôt grasses. Alors qu’en France elles se dessèchent avec l’âge. Une belle-mère, dans une comédie française, sera un peu sèche comme dans les pubs pour les fuites urinaires. C’est une question de morphologie. La comédie accompagne cela. Mais ça reste le même système de Commedia dell’arte…

Dans vos films, il y a une quantité considérable de « gueules » (Bourvil, M. Simon, J. Dufilho, F. Blanche). Pourquoi ces tempéraments ont plutôt disparu du cinéma français ?
Au départ, les artistes étaient des pauvres. Si vous aviez connu comme moi Aznavour ou Gabin… Ce dernier était un SDF, il vivait dans la rue. Il y a donc eu l’évolution de la télévision et le fait que les artistes sont devenus des fonctionnaires. Les gens du peuple venaient de n’importe où. Ils avaient des tripes. Aujourd’hui, ils bouffent, ils ont un appartement. Ils sont pareils qu’un type dans un bureau. Ils n’ont plus d’identité. Prenez Jean Dujardin et Gabin, c’est incomparable ! Qui est le Bourvil aujourd’hui ? Ce n’est pas Dany Boon.

Quid de votre projet de film, L’Impassede l’espoir ?
On dépense pour de mauvais des films jusqu’à 25 millions d’euros alors qu’il y a des gens qui crèvent de faim. Or, le cinéma c’est de l’art, c’est fabriquer des histoires qui traitent des problèmes d’aujourd’hui. Je voudrais avant de crever aider à l’émergence d’une loi en faveur des SDF. Je pense qu’il y a moyen d’y arriver grâce à un film, car souvent les films ont favorisé la résolution de problèmes sociaux. Il y aura Aznavour, Belmondo, Delon, Jane Fonda, et plein de jeunes… — Frank TENAILLE

Tournage du film Dors mon lapin avec Dominique Lavanant et Claude Brasseur

repères

Un film, « Le Renard jaune » (avec Michael Lonsdale) qui vient de sortir. D’autres dans les tuyaux dont « Tu es si jolie ce soir » (avec Sylvie Testud et Denis Lavant). Douze nouveaux épisodes pour France 2 de sa série inspirée des nouvelles d’Alfred Hitchcock (elle en comptera 53). Un Prix Alfonse Allais suivi du Prix Saint-Germain-des-Prés. Une Cinémathèque française qui va programmer tous ses films. Un jury du Festival de Moscou qui l’invite avec rétrospective dans un grand stade. Une sollicitation de la Mongolie, pour un projet de film (dans la veine du « Fleuve » de Jean Renoir ?). Outre, son grand projet, « Impasse de l’espoir », sur les SDF, parrainé par des associations et il l’espère le chef de l’État.

A signaler la parution prochaine de « La Longue marche », entretiens de J-P Mocky et Noël Simsolo (Archambault) et « Je vais encore me faire des amis » de Jean-Pierre Mocky (Éd. Le Cherche Midi). DVD de ses films en vente  sur www.jpierre-mocky.fr

Lire sur cesar.fr http://bit.ly/1iR5jK1 et feuilleter les dernières éditions http://bit.ly/P0xWM1

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