1914-1918 : le tribunal du monde

En ce temps du Centenaire, si le big-bang de 14-18 avec l’Europe pour épicentre résonne en France avec force c’est que la Grande Guerre est unique. En cela qu’elle toucha au plus intime l’ensemble du corps social1. Puisqu’avec 8 millions et demi de mobilisés, 1,5 million de morts, 4 millions de blessés, 600 000 veuves, 760 000 orphelins, la totalité des familles fut impactée. La mémoire de ce traumatisme collectif épousant une dynamique fédératrice qui fit de la figure du Poilu le symbole d’une levée en masse faisant se croiser dans la boue des tranchées tous les corps de métiers et la fine fleur des intellectuels.

En ce temps du Centenaire, si le big-bang de 14-18 avec l’Europe pour épicentre résonne en France avec force c’est que la Grande Guerre est unique. En cela qu’elle toucha au plus intime l’ensemble du corps social1. Puisqu’avec 8 millions et demi de mobilisés, 1,5 million de morts, 4 millions de blessés, 600 000 veuves, 760 000 orphelins, la totalité des familles fut impactée. La mémoire de ce traumatisme collectif épousant une dynamique fédératrice qui fit de la figure du Poilu le symbole d’une levée en masse faisant se croiser dans la boue des tranchées tous les corps de métiers et la fine fleur des intellectuels.
Avec le temps, la guerre de 14-18 aurait pu être folklorisée, or elle conserve intacte sa charge symbolique. C’est que la « Der des ders » explique notre histoire actuelle parfois si futile et amnésique. Le XXe siècle s’est fabriqué dans le volcan de 14-18. L’année de la mort de Jaurès signant la fin d’une mondialisation commencée un siècle plus tôt et les armistices inaugurant un cycle, toujours pas refermé, fondé sur de nouveaux rapports entre les puissances (2). La Grande Guerre a bouleversé la science, la médecine, l’industrie, la paysannerie et les arts. Elle a modifié les statuts des femmes, remis en cause l’État-nation. Elle a eu des conséquences démocratiques considérables (3) quand bien même d’aucuns estiment qu’elle précipita la seconde guerre mondiale (4).

Comme l’estimait Clausewitz, elle montra aussi que ce sont bien les politiques qui gagnent les guerres, les empires autocratiques ayant perdu au profit de régimes plus démocratiques (5). Du traumatisme (6) naissent la Société des Nations, l’exigence humanitaire, l’idée de la construction européenne, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Depuis trente ans, l’historiographie fouille les entrailles de la déflagration. Elle a porté ses analyses bien au-delà des bornes spatiales et militaires des champs de batailles. Au point que la réalité multiple de cet incroyable « suicide des nations » fait que ce conflit n’appartient désormais à personne, pas même aux historiens.

Ce rendez-vous mémoriel, par l’inépuisable source des témoignages, continuant de nous interroger sur la fragilité de l’identité démocratique et les dangers des logiques totalitaires. En cela les cérémonies du Centenaire qui associent 72 pays, peuvent être l’occasion, en particulier pour le corps enseignant, d’une pédagogie active convoquant ce tribunal du monde. Les témoins étant le paysan auvergnat et le titi parisien, l’occitan et le breton, le maghrébin et le mandingue, le tommie anglais et le gurkha indien, le volontaire canadien et « le boche » qui partagèrent l’indicible au nom d’intérêts et de va-t-en-guerre, étrangement cousins à certains d’aujourd’hui (7). Un prétexte à relire Genevoix et Barbusse, à revoir Les Sentiers de la gloire de Kubrick, à comprendre ce mouvement Dada né en réaction à la monstruosité de la guerre, à vivre les objets des centaines de lieux de mémoire, et surtout à écouter parler les paysages de l’apocalypse. — Frank Tenaille

  1. La guerre de 14-18 sur ses différents fronts c’est en 50 mois : 10 millions de morts ou disparus, 21 millions de gueules cassées, de mutilés, de gazés, 3 millions de veuves, 6 millions d’orphelins.
  2. Cf. le délitement des empires, la Révolution russe, l’entrée des États-Unis en guerre.
  3. Jay Winter, « Entre deuil et mémoire. La Grande guerre dans l’histoire culturelle de l’Europe », Éd. Armand Colin.
  4. Chercher dans la Première guerre mondiale, même si elle fut un laboratoire grandeur nature de la guerre totale, les clés de lecture de la Seconde est jugée aujourd’hui insuffisant. La montée du Nazisme étant aussi rendu possible par la dépression économique mondiale.
  5. Heirich-Heune et Jean-Jacques Becker, « La Grande guerre, une histoire franco-allemande », Éd. Texto.
  6. L’historien Christopher Clark publie « Les Somnambules » (Éd. Flammarion), le vertigineux récit de cette marche au désastre.
  7. Faut-il rappeler que le Canard Enchaîné, d’emblée indépendant, pacifiste et anticlérical, naît en 1915, lequel s’en prend à la censure, aux va-t’en-guerre et aux « embusqués », au conformisme de la presse, aux « bourreurs de crânes », etc.

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Affiche de propagande 1915, courtesy archives départementales Bouches du Rhône Affiche de propagande 1915, courtesy archives départementales Bouches du Rhône

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