Jean-Yves Le Naour, commissaire de l'exposition La faute au Midi, soldats héroïques et diffamés

« Cette guerre, malgré l’horreur et justement à cause de cette horreur, est l’événement décisif, l’axe frémissant de toute l’histoire humaine. Cette guerre atroce a augmenté la conscience. Elle nous élève irrésistiblement à l’idéal de justice et de vérité que nous attendions. (…) Et c’est nous, combattants, qui avons été sur le front, les créateurs suppliciés du nouvel évangile (…) Nous voulons ce pourquoi nous nous sommes battus : le droit. Notre solidarité saura l’obtenir. » Manifeste des écrivains français anciens combattants, juin 1919.

« Cette guerre, malgré l’horreur et justement à cause de cette horreur, est l’événement décisif, l’axe frémissant de toute l’histoire humaine. Cette guerre atroce a augmenté la conscience. Elle nous élève irrésistiblement à l’idéal de justice et de vérité que nous attendions. (…) Et c’est nous, combattants, qui avons été sur le front, les créateurs suppliciés du nouvel évangile (…) Nous voulons ce pourquoi nous nous sommes battus : le droit. Notre solidarité saura l’obtenir. » Manifeste des écrivains français anciens combattants, juin 1919.

Sans doute parce qu’il a passé son enfance à Meaux, ville marquée par la bataille de la Marne, et qu’il ramassait en forêt des douilles au pied des arbres, Jean-Yves Le Naour est devenu un spécialiste de la Première Guerre mondiale. On lui doit aussi bien la coordination du sérieux Dictionnaire de la Grande Guerre que la vulgarisation de La Première Guerre mondiale pour les nuls, des implications dans la BD que des documentaires pour la télévision. Chercheur atypique, il plaide pour une histoire accessible à tous par le détour du sensible. Rencontre avec ce « raconteur d’histoire » installé aujourd’hui à Marseille et qui est le commissaire de l’exposition La faute au Midi - Soldats héroïques et diffamés qui se tient au centre aixois des Archives départementales des Bouches du Rhône du 24 mars au 5 juillet 2014.


Jamais la Grande Guerre n’aura connu un tel regain d’intérêt. Mais pourquoi se souvient-on ? Et de quoi se souvient-on ?
Jean-Yves Le Naour - Pourquoi le souvenir de 14-18 nous hante ? Pourquoi la Grande Guerre a fait son retour depuis deux décennies ? Peut être que pour y voir plus clair faut-il s’interroger sur ce dont on se souvient. Où l’on s’aperçoit qu’on oublie également. La mémoire étant quelque chose de très sélectif. En l’occurrence, la mémoire des Français de 14-18 est faite avant tout de compassion pour des hommes qui ont vécu ce que Maurice Genevoix appelait l’incommunicable.

Jusqu’aux années 70, cette mémoire était polémique qui voyait la gauche et la droite s’affronter, par exemple sur la question des responsabilités du conflit ou sur le sens de la guerre. Mais, aujourd’hui, on voit bien que la mémoire de la Grande Guerre est fédératrice, consensuelle. Et l’on se souvient finalement que de l’horreur, de la boue, il en résulte une affliction générale et une incompréhension. Ce retour de la Grande Guerre qui a fait naître de le XXe siècle s’effectue dans un climat d’incompréhension. Elle apparaît comme un conflit absolument absurde. L’était-elle ? C’est une autre chose. Et donc on ne la comprend pas. Enfin je crois que ce souvenir de la Grande Guerre sert aussi à nous rappeler qu’il y a un siècle, l’Europe était en guerre civile et que la paix est un trésor, notre bien le plus précieux.

Par rapport à une historiographie conceptuelle, théorique, fixée, vous vous employez à réintroduire du sensible dans une réalité multiforme tant pour vous l’histoire dépasse la fiction ?
C’est vrai que j’ai une approche empathique de l’histoire alors que l’historien doit tendre à l’objectivité même si c’est un idéal impossible à atteindre. L’historien doit se situer dans un horizon d’impartialité : il n’est d’aucune nationalité, il n’a pas d’a priori, il est au dessus des événements. Pour ma part j’essaye de la faire ressentir, de communiquer cette expérience. C’est vrai que souvent les historiens ont du mal avec le ressenti. Je tente d’approcher certains sujets en les incarnant à travers des personnages. Par exemple, avec Le soldat inconnu vivant (Hachette), j’évoque un amnésique retrouvé gare de Lyon-Brotteaux en 1918 qu’ont réclamé jusqu’à 300 familles, s’opposant dans un interminable procès jusqu’en 1942 !

Cette histoire m’a permis d’appréhender le deuil impossible des disparus de la Grande Guerre parce que les larmes, la douleur, n’ont pas d’histoire. L’historien a besoin d’archives pour écrire, or, très souvent, les gens ont souffert en silence dans le domaine privé et cela n’a pas laissé de trace. Dans ce cas, les gens ont écrit, et l’on a vu ressurgir les peines de ces mères qui n’ont pas retrouvé leur fils (plus de 200 000 soldats n’ont pas été retrouvés, ndlr).

Même chose lorsque j’ai écrit Claire Ferchaud, la Jeanne d’Arc de la Grande Guerre (Hachette) qui raconte l’attente des Catholiques qui espèrent qu’un miracle survienne. Un pays à genoux devant les autels réclame une intervention divine. Cette attente de merveilleux qui accompagne la Grande Guerre échappe aux historiens. Et pour raconter cela, quoi de mieux que cette jeune bergère vendéenne, qui sera tout de même reçue par le président Poincaré, à laquelle le Christ est apparu en 1916 lui donnant la mission de bouter l’ennemi hors de France ? Où l’on voit ressurgir le combat politique entre l’Église et la République puisque le Christ demandait que l’on place le Sacré-Cœur sur le drapeau tricolore… Autre exemple de sujet négligé par les historiens, les rumeurs. J’ai écrit Nostradamus s’en va t’en guerre (Hachette) pour évoquer la flambée de prophétisme, de voyance, durant la guerre qui montre combien les contemporains s’en remettent à l’occulte pour mieux supporter le présent et espérer en l’avenir.

Un de vos livres, Les soldats de la honte (Perrin), exprime aussi ce que fut la sidération pour 100 000 jeunes hommes victimes du syndrome du shell shock (choc de l’obus ou stress post-traumatique) après avoir été plongés dans un cataclysme pour eux incompréhensible ?
Des études sur les traumatismes de guerre étaient parues en Grande-Bretagne, aux États-Unis, en Allemagne. En France, il n’y avait rien de conséquent et je me suis lancé sur le sujet à partir d’un cas individuel, celui de Baptiste Deschamps qui avait refusé d’être « torpillé » c’est à dire soumis à des électrochocs. Cela m’a amené à étudier les représentations des nécroses que se faisaient les médecins et à parler du scandale de ces méthodes « thérapeutiques », qui furent dénoncées par Freud, dans les centres neurologiques.

Quid aussi de la relation entre le front et l’arrière et du partage du traumatisme collectif. Je pense en particulier à vos livres : Cartes postales de poilus (Georges Klochendler) ou Misères et tourments de la chair durant la Grande Guerre : les mœurs sexuelles des français 1914-1918 (Aubier Montaigne) ?
Derrière les colis, les mandats postaux, les cartes postales, c’est toujours la même question qui est posée : comment les poilus ont-ils tenu ? Une question qui articule un faisceau d’explications jamais satisfaisantes. Sacrifice ? Courage ? Patriotisme ? Résignation ? Sur ce registre, l’amour, l’affection, transportés par ces cinq milliards de cartes postales, ces quatre millions de lettres quotidiennes qui montent de l’arrière vers le front (et autant qui redescendent), ces 300 000 colis quotidiens, fournissent des explications. Pour tenir, il faut donner du sens à son engagement. L’on tient parce qu’on pense à son foyer, ses parents, sa femme, ses enfants. Si l’on se bat c’est pour qu’ils ne connaissent pas la guerre. Les Poilus pensent qu’ils appartiennent à une génération sacrifiée, qu’il faut que les enfants ne connaissent jamais la guerre. Pour les familles, la correspondance est essentielle : il faut écrire tous les jours pour savoir si l’être aimé est vivant ! C’est une époque d’urgence où l’on guette le facteur. La correspondance est vitale. Henri Barbusse disait qu’elle était aussi importante que la soupe. Ce à quoi Blaise Cendras ajouta : « Plus que la soupe ! ».

Quel usage citoyen peut on faire aujourd’hui de 14-18 ?
Vous avez entendu le président François Hollande, le 7 novembre, prononcer un discours qui lançait les commémorations du centenaire. Comme tous les présidents, il a fait un usage politique de la Première Guerre mondiale. Maintenant, c’est aussi aux historiens de critiquer cette parole qui ne respecte pas tout à fait l’histoire. On nous dit que le souvenir de la Grande Guerre est une sorte d’invitation à l’union sacrée de Français lesquels vivaient pourtant déchirés, divisés, en 1914, cela face aux défis contemporains. Le sacrifice comme modèle ? L’historien est fondé à critiquer ce discours. En tant que citoyen, qu’est-ce qu’on peut dire en s’appuyant sur la Grande Guerre ? D’abord, face à toutes ces horreurs, l’on peut se demander s’il faut se souvenir. Ernest Renan disait que l’histoire sert à savoir qui l’on est mais qu’elle pouvait raviver des blessures terribles qu’il serait peut être nécessaire d’oublier. Dès lors quel sens donner à 14-18 ? Au risque de banaliser, je dirai que la Grande Guerre permet de rappeler à tous que la paix est un trésor absolument inestimable ! Que la grande utopie du XIXe siècle, énoncée par Victor Hugo en 1848, les États-Unis d’Europe, devient une réalité au XXe siècle. Que cette construction européenne, si décriée dans ses modalités, est aussi un trésor inestimable car, il y a moins de 70 ans, les ruines de l’Europe étaient encore fumantes. Des banalités qui sont au cœur du discours humaniste et du souvenir de la Grande Guerre. En cela, d’un point de vue citoyen, je préfère insister sur les dimensions d’horreur et d’absurdité de cette période – même si pour l’historien la Grande Guerre n’est pas si absurde – afin de conférer au Centenaire un sens pacifique qui favorisera le rassemblement de tous les citoyens européens autour de cette grande tombe européenne. — Propos recueillis par Frank Tenaille (déc. 2013 - César)

L'exposition « La faute au Midi, soldats héroïques et diffamés » est à découvrir au Centre aixois des Archives départementales des Bouches du Rhône, 25 allée de Philadelphie, Aix-en-Provence, 04 13 31 57 00

archives13.aix@cg13.fr
www.cg13.fr / www.archives13.fr



Les mots de la guerre
• Abeille = les balles.
• Anastasie = surnom donné à la censure des journaux
• Barda = l’équipement du soldat
• Biffin = soldat (référence au miséreux qui gagne sa vie en récupérant des objets usagers)
• Bleus, bleuets, bleusaille = soldat inexpérimentés
• Boyau = voie de communication entre les tranchées
• Crapouillot = désigne un mortier qui rappelle le crapaud
• Embusqué = homme échappant indûment le combat
• Galonnard = supérieur plus attentif à ses galons qu’à la vie des hommes
• Jus = café
• Rosalie = personnification de la baïonnette
• Saucisse = ballon d’observation
• Séchoir= barbelés où pouvaient « sécher » des tués
• Singe = toute viande en boîte de conserve
• Totos = les poux

Rémy Cazals, « Les Mots de 14-18 », Presses Universitaire du Mirail

 

Les écrits de la guerre
« Il s’est jeté par terre, pour mourir moins vite, et on l’a traîné au poteau par les bras, inerte, hurlant. Jusqu’au bout il a crié… Il a fallu défiler devant son cadavre, après. La musique s’était mise a jouer Mourir pour la patrie ». Roland Dorgelès, Les Croix de bois.

« Dans une odeur de soufre, de poudre noire, d’étoffes brûlées, de terre calcinée, qui rôde en nappes sur la campagne, toute la ménagerie donne, déchaînée. Meuglements, rugissements, grondement, farouches et étranges, miaulements de chat qui déchirent férocement les oreilles et vous fouillent le ventre ». Henri Barbusse, Le Feu.

« Cette culasse de 75 ouverte en plein soleil m’a plus appris pour mon évolution plastique que tous les musées du monde ». Fernand Léger.

« Quand on sera au bord du trou, faudra pas faire les malins nous autres, mais faudra pas oublier 
non plus, faudra raconter tout sans changer un mot, de tout ce qu’on a vu de plus vicieux chez les hommes ». Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit.

« Nos mains sont de la terre ;  nos corps, de l’argile ; nos yeux des mares de pluie. Nous ne savons pas si nous sommes encore vivants ». Erich Maria Remarque, À l’ouest rien de nouveau.

« Il y a mille petits sapins brisés par les éclats d’obus autour de moi. Il y a un fantassin qui passe aveuglé par  les gaz asphyxiants. Il y a que nous avons tout haché dans les boyaux de Nietzche, de Goethe et de Cologne ». Apollinaire, Calligrammes.

« Souvent je pense à mes très nombreux camarades tombés à mes côtés. J’ai entendu leurs imprécations contre la guerre et ses auteurs, la révolte de tout leur être contre leur funeste sort, contre leur assassinat. Et moi, survivant, je crois être inspiré par leur volonté en luttant sans trêve ni merci jusqu’à mon dernier souffle pour l’idée de paix et de fraternité humaine ». Louis Barthas, Les Carnets de guerre de Louis Barthas, tonnelier.

Pour aller plus loin : http://bit.ly/1mLcT9F — http://bit.ly/1e7VSFH — http://bit.ly/1hBgnuo

 

CESAR 322 _ DEC_13 CESAR 322 _ DEC_13
César 322 - édition décembre 13 - A la Une César 322 - édition décembre 13 - A la Une

 

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