Jean Jaurès, penseur de l'émancipation

Jean Jaurès est mort assassiné par l’ultra-nationaliste Villain le 31 août 1914 au Café du Croissant à Paris. Ce mort que chanta Jacques Brel fut le premier de la boucherie de la Première guerre mondiale dont on célèbre le centenaire.

Jean Jaurès est mort assassiné par l’ultra-nationaliste Villain le 31 août 1914 au Café du Croissant à Paris. Ce mort que chanta Jacques Brel fut le premier de la boucherie de la Première guerre mondiale dont on célèbre le centenaire.

Si d’une certaine manière ce centenaire est aussi le sien, n’en déplaise aux nombreux politiques qui se l’approprient un peu hâtivement, sa trajectoire est tout à fait rétive à l’embaumement, eût-il été canonisé au Panthéon. Car cet homme, pragmatique et intellectuel, aimait ardemment la vie et avait la passion du présent chevillée au corps, c’est-à-dire celle de l’histoire en train de se faire, avec la justice et l’égalité sociale comme credo.

Réalité des passions humaines qu’il décrypta avec lucidité et brio au travers de centaines d’articles (1312 dans La Dépêche, 2650 dans L’Humanité) qu’on peut encore lire avec bonheur. Non, la vision qu’a Jaurès de la marche souhaitable du monde peut toujours exercer sa dimension prophétique sur les enjeux planétaires actuels. Ceux de la France en particulier dont les élites s’échinent à singer des modèles d’ailleurs, aveugles qu’ils sont à un héritage intellectuel républicain et humaniste nourri aux Lumières, ou inféodés à ce capital financier dont Jaurès percevait déjà les nuisances à venir.

Où les réflexions de Jaurès à propos de la laïcité et de l’école, de la question sociale, du rapport au pouvoir, du racisme et de l’antisémitisme, de la nation, de la guerre et du pacifisme, du rapport au territoire, brefs de désirs d’émancipation qui ne soient pas dévoyés, sont de quelque pertinence. En cela, loin des postérités mémorielles convenues, il est bon de revenir au Jaurès en son siècle, à ses engagements multiples par delà les époques pour justement imaginer les prospectives sociales et citoyennes qu’il dessinerait, qu’il s’agisse par exemple de la laïcité dans une société pluriculturelle ; d’un universalisme républicain « exportable » débarrassé de son européocentrisme ; d’une souveraineté nationale qui tout en n’étant pas exclusive permette de défendre la démocratie face à l’ultra-libéralisme. — Frank Tenaille

Jean Jaurès peint par Henri Martin, 1905
 

Entretien

Ex-président de l’Université de Toulouse II Le Mirail (qu’il a contribué à faire rebaptiser Université Jean Jaurès), membre fondateur de l’Association des amis de Jean Jaurès, Rémy Pech est un spécialiste de l’histoire rurale et ouvrière en Occitanie aux XIXe et XXe siècles. Auteur notamment d’un original « Jaurès paysan » (chez Privat), co-directeur de « Jaurès, L’Intégrale des Articles de 1887 à 1914  » publiés dans La Dépêche, (livres parus aux Éditions Privat), notre Audois était particulièrement indiqué pour évoquer la figure de ce grand homme du socialisme français disparu en août 1914.

Comprendre Jaurès, c’est à rebours d’images iconiques, saisir ses cheminements intellectuels toujours fortement liés à du sensible. Qu’en fut-il par exemple de sa position dans l’affaire Dreyfus ? De sa pensée philosophique ? De son « pacifisme » ? De ses positions au sein de l’internationale ouvrière ?
Rémy Pech Dans la pensée jaurésienne se complètent et se cumulent deux approches : celle de l’intellectuel brillantissime, du philosophe qui vient au matérialisme sans abandonner l’idéalisme, de l’historien qui replace l’évolution de l’humanité dans une marche au progrès sans cesse entravée par des obstacles (les routines, les fanatismes, les intérêts égoïstes...) et celle du militant qui, à travers ses contacts de terrain et ses articles de presse (à La Dépêche à partir de 1887, à La Petite République dans les années 1890-1903, à L’Humanité à partir de 1904), enregistre les angoisses et les besoins d’une société en devenir.

L’affaire Dreyfus permet de purger le mouvement ouvrier de la xénophobie et de l’antisémitisme, et d’introduire le combat pour la justice et la vérité dans la lutte sociale. Le combat pour la paix, défini dès 1895 (cf. Le discours de « La nuée qui porte l’orage », renforcé constamment dans la décennie d’avant-guerre) est aussi relié au combat socialiste : c’est d’une société apaisée par la marche au socialisme que viendra la paix véritable, et c’est dans la paix que pourra s’amorcer une marche graduelle, mais résolue, vers le socialisme.

L’Internationale est l’instance décisive au sein de laquelle peuvent se coordonner les stratégies des forces politiques et syndicales se réclamant du socialisme, et c’est aussi l’outil indispensable pour contrer les mécanismes fauteurs de guerre, par la menace d’une révolution et aussi par la grève générale simultanée, adoptée en 1907 avec l’appui de Rosa Luxemburg et Lénine, mais mal intégrée par la social-démocratie allemande.

On connaît assez bien le Jaurès politique, le tribun à la voix de bronze, le défenseur de l’école publique et de la laïcité… On connaît mal en revanche le Jaurès « paysan ». Que révèle cette approche ?
Jaurès est issu d’une longue lignée de bourgeois de province (fabricants et vendeurs de tissus de Castres) mais son père, atypique, devient un paysan besogneux et Jean Jaurès vit ses quinze premières années à la campagne, ce qui lui donne un contact privilégié avec la nature, les hommes de la terre, la langue d’oc.

Il imaginera pour les petits paysans ses frères, une transition au socialisme qui préserve la petite exploitation, la modernise par le crédit agricole et la coopération. Ainsi peuvent être intégrés au combat d’avenir les paysans de la montagne carmausine, du Languedoc viticole, et d’ailleurs.

À une période où le socialisme s’appuyait pour l’essentiel sur le monde ouvrier engagé dans la lutte des classes, Jaurès fut l’ardent défenseur de la petite propriété paysanne, des métayers et des journaliers et le chantre des coopératives. En quoi cette posture préfigure des combats contemporains ?
Jaurès n’avait aucun mépris pour les paysans dont il connaissait la patience et l’intelligence. Il a su élaborer des protections acceptables par un monde ouvrier méfiant, puisque redoutant la hausse des prix alimentaires, et surtout dégager des perspectives de modernisation passant par la solidarité (crédit, mise à disposition de matériels, coopération). Il est resté sans cesse au contact des paysans pour leur tracer le chemin de l’avenir et dominer leur individualisme.

À le lire avec attention, on s’aperçoit aussi qu’il est un précurseur en matière d’écologie…
Dans la formation de la pensée de Jean Jaurès, le monde paysan est porteur d’une éthique qui rejoint celle du socialisme. Jaurès a perçu les dégâts que la cupidité et les moyens industriels de la fraude peuvent pratiquer dans l’adultération des produits alimentaires. Il intervient sans cesse pour le contrôle du marché des alcools, pour la protection des produits de l’élevage, en privilégiant toujours la coopération et la solidarité.

Sa vision de l’agriculture et de ses forces économiques est prémonitoire. Il pressent la mondialisation. Il dit du paysan français : « C’est peut-être de la quantité de blé ensemencée par un fermier de l’Ouest américain que dépendra demain, sur le marché de la ville voisine, le prix de son blé, le prix de son travail, sa liberté peut-être et sa propriété ». Il défend les éleveurs de porcs, réclame un contrôle de qualité sur la provenance des productions, travail qui servira à fonder la notion française d’appellation controlée.

Son attachement à la terre se retrouve aujourd’hui dans la volonté d’agriculteurs de ne pas être de simples exploitants c’est-à-dire vivre de son travail, proposer une nourriture de qualité accessible à tous. Dans sa lutte contre la spéculation foncière, contre la concentration des propriétés, contre l’exploitation fiscale du plus grand nombre, Jean Jaurès peut aussi être considéré comme un précurseur des combats actuels.

Qu’en est-il du Jaurès occitan, de ses mobilisations en faveur de la langue d’oc ?
En 1885, il se fait élire sur la liste républicaine du Tarn en ralliant l’électorat paysan qu’il connaît bien, à qui il s’adresse en occitan. Sa pratique de la langue d’oc comme vecteur d’idées a toujours été « naturelle », chaleureuse et non démagogique.

Dans ses articles, il défend la littérature d’oc : « J’ai le goût le plus vif pour la langue et pour les œuvres de notre Midi, du Limousin et du Rouergue au Languedoc et à la Provence » écrit-il. Il lie le respect de la langue à la défense de la littérature, médiévale et moderne, des troubadours à Mistral et Aubanel. Il prend conscience de la force de la latinité en 1911 au cours de son long séjour en Amérique latine, et ajoute une dimension économique à ce combat. Précurseur de la pédagogie participative de Freinet, il prône l’enseignement des langues « régionales » et une approche comparative. En 1909, il défend le pédagogue catalan Ferrer, immolé par la monarchie espagnole.

Que représentent dans sa généalogie intellectuelle ces engagements majeurs que furent pour lui son soutien aux mineurs de Carmaux (1892) et aux verriers d’Albi et sa défense des vignerons du Languedoc (NB : Il sera désormais élu député socialiste à partir de 1893) ?
C’est au contact du peuple [vu autrement qu’un électorat] que Jaurès déploie son génie de la pensée et de l’action. Tour à tour, mineurs, verriers et vignerons nourrissent ses espoirs, affinent ses positions (la coopération) et portent son combat au cœur des masses qui apprécient son désintéressement total et sa grande voix.

Vous avez assumé la codirection de l’Intégrale des articles qu’il publia dans La Dépêche de 1887 à 1914. Que révèle cette somme édifiante ?
Les articles de La Dépêche qui portent sur plus de 27 années témoignent de l’humanisme de Jaurès. C’est à partir de problèmes concrets, d’exemples vécus, qu’il développe son programme de marche au socialisme par les réformes et la mobilisation des forces vives du travail matériel et intellectuel.

Elle révèle aussi la multiplicité des centres d’intérêts de Jaurès, par exemple à travers ses critiques littéraires ?
Signés du pseudonyme « Le Liseur », ces notes de lecture révèlent un Jaurès lecteur insatiable, attentif aux productions récentes, soucieux de faire connaître des talents méconnus. Il repère Rimbaud, conseille Zola, recommande Nietzsche et n’oublie pas les auteurs du Midi. Pétri de culture, désireux de la faire partager, Jaurès se révèle tout à la fois « causeur » amical et « sentinelle » sur le front de la littérature.

Jean Jaurès, passionné de stratégie militaire a inspiré Ho Chi Minh. Mais au delà, quid de son concept de « nation armée » ?
Jaurès a sans doute inspiré plusieurs théoriciens de l’armée populaire, mais il était aussi respecté par De Gaulle à travers les expériences de ce dernier lors de la Grande guerre et de la Résistance. Son approche des problèmes militaires est solide sur le plan technique, mais aussi animée par la volonté de paix et l’amour de l’humanité.

Jaurès a fondé le journal L’Humanité ? En quoi est-il un grand journaliste ?
Jaurès a su trouver les ressources pour fonder L’Humanité et en faire l’instrument de l’Unité socialiste et du rapprochement  du PS (SFIO) avec les forces syndicales. Son talent de plume et de tribune, son souci contant de la pédagogie et son exigence éthique de la vérité, son aptitude à traiter de multiples sujets en les reliant à son grand projet de progrès social, sa vaste culture, à la fois encyclopédique et humaine, en font un modèle indépassable du journaliste engagé. — Propos recueillis par Frank Tenaille

 

repères


Rémy Pech
a enseigné à l’Université de Toulouse-Le Mirail qu’il présida de 2001 à 2006. Ses recherches ont porté sur les économies et sociétés viticoles, l’histoire du rugby et l’histoire politique du Midi occitan. Passionné par la construction européenne, il a occupé une des rares chaires Jean Monnet. Outre la réalisation d’un film sur la révolte des vignerons en 1907, on lui doit une centaine de publications dont « Histoire d’Occitanie » (Hachette), « Histoire de Carcassonne » (Privat), « Histoire de Toulouse (Privat) », « Géopolitique des régions françaises » (Fayard), « 1907 en Languedoc et en Roussillon » (Sud Éditions), « La République en représentations » (Sorbonne).

 

 

 


Jean Jaurès fondateur du journal l'Humanité, Fonds Archives nationales, 2014


repères

Jean Jaurès est né à Castres (Tarn) en 1859. Agrégé de philosophie, devenu professeur, il débute sa carrière politique comme député républicain puis adhère au socialisme après la grève des mineurs de Carmaux de 1892. Il participe, en 1895, à celle des verriers de la ville, grève qui aboutira à la fondation de la Verrerie ouvrière d’Albi, premier grand exemple d’entreprise autogérée. Elu député socialiste, il prendra durant l’affaire Dreyfus la défense du capitaine dénonçant l’antisémitisme dont il est victime. En 1905, il est l’un des rédacteurs de la loi de séparation des églises et de l’Etat. La même année, il participe à la création de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Il consacre les dernières années de sa vie à empêcher le déclenchement de la Première Guerre mondiale, se lie aux autres partis de l’Internationale ouvrière, faisant planer la menace de grève générale au niveau européen. Il est assassiné à Paris le 31 juillet 1914.

 

 

Pour aller plus loin

Créées à Toulouse en 1939, les Éditions Privat publient depuis longtemps sur Jaurès. Outre les ouvrages auxquels a collaboré Rémy Puech, (Jaurès Paysan ; Jaurès et les Radicaux ; L’intégrale des articles publiés dans la Dépêche) signalons : Jaurès la République de Vincent Duclert ; Jaurès, penser l’art d’Aude Larmet ; Jaurès- Clémenceau, un duel de titans de Marcus Paul ; La Victoire de Jaurès de Charles Silvestre ; Comment la gauche a kidnappé Jaurès de Bernard Carayon. On peut également lire Jaurès, la passion du journaliste de Charles Sylvestre, Éditions Le temps des Cerises. Jean Jaurès, la biographie passionnante de Gilles Candar et Vincent Duclert, disciples de l’historienne Madeleine Rébérioux (brillante vulgarisatrice de Jaurès qui coordonna la publication de ses oeuvres, 17 tomes aujourd’hui, chez Fayard). Signalons un Jaurès est vivant !, documentaire de Jean-Noël Jeanneney et Bernard George, Arte. Qui sera diffusé le 8/7 à 20h50 sur la chaîne et une fiction Jaurès, naissance d’un géant de Daniel Verhaeghe diffusée le 11/7 à 20h50 sur la même chaîne.

 

Le jaurésisme

Le socialisme de JeanJaurès mêle le marxisme (théories de la concentration capitaliste, de la valeur, de la nécessité de l’unité du prolétariat) aux traditions révolutionnaires et républicaines françaises (cf. lois de protection sociale, coopérativisme). Non centralisateur (cf. ses idées sur l’enseignement des langues régionales), il est souvent qualifié d’humaniste par ses références constantes à la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et à la Révolution française dont il fut l’historien.

Jaurès à Chamalières, 1906, Fonds Archives nationales, 2014

 

L’Assassinat de Jean Jaurès

Le pacifisme de Jaurès le fait haïr des nationalistes. Durant la journée du 31 juillet 1914, il tente à la Chambre des Députés puis au ministère des Affaires étrangères, de stopper le déclenchement des hostilités. En fin d’après-midi, il se rend aux bureaux du journal L’Humanité pour y rédiger un article, conçu comme un nouveau « J’accuse ». Avant une nuit de travail, il descend dîner au Café du Croissant, rue Montmartre. A 21h40, un étudiant nationaliste, Raoul Villain, tire deux coups de feu par la fenêtre ouverte du café et l’abat à bout portant (NB : Villain sera exécuté en 1936 à Ibiza par un républicain espagnol). Cet assassinat facilite le ralliement de la gauche, y compris de beaucoup de socialistes, à « l’Union sacrée ». La grève générale n’est pas déclarée.

 

Les obsèques de Jean Jaurès le 4 août 1914.  Portrait : Raoul Villain, l'assassin de Jean Jaurès  - Fonds Archives nationales 2014

 

L'Humanité existe point encore ou elle existe à peine - Jean Jaurès

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