Le cirque de création est une exception culturelle française

Le cirque connaît en France un renouveau éclatant. Soutenu par une politique publique unique en Europe, il se décline en cirque traditionnel, avec ou sans animaux, mono-technique, de création, d’auteurs… et séduit publics et collectivités. Une Région s’engage en France particulièrement pour cette cause : le Languedoc-Roussillon. Grâce entre autres aux talents d’un homme de l’art, Guy Périlhou, elle irrigue son territoire d’expériences circassiennes parmi les plus créatrices.

Le cirque connaît en France un renouveau éclatant. Soutenu par une politique publique unique en Europe, il se décline en cirque traditionnel, avec ou sans animaux, mono-technique, de création, d’auteurs… et séduit publics et collectivités. Une Région s’engage en France particulièrement pour cette cause : le Languedoc-Roussillon. Grâce entre autres aux talents d’un homme de l’art, Guy Périlhou, elle irrigue son territoire d’expériences circassiennes parmi les plus créatrices.

Objet InconnuEn vol sur des cordes, sauts périlleux, en équilibre sur des planches, à l’envers sur des chaises, des vélos, des chevaux, face à des fauves, les corps disent la vie dans sa force et sa fragilité. Tous les artistes de cirque réveillent comme un désir de rêve, d’idéal, que l’on aurait enfoui au plus profond de soi, depuis la nuit des temps. Pas le moindre numéro qui n’ait son lot de poésie et ne s’adresse à notre part d’enfance. Est-ce pour cela qu’on l’aime ? A moins que dans une société où tout doit être assuré, on ait plaisir à voir que certains prennent des risques à notre place. Allez savoir…

La Verrerie d’Alès, dirigée par Guy Périlhou, est un des onze Pôles nationaux de cirque qu’abrite la France. Son travail de soutien au cirque de création est solidement ancré dans un projet de développement de territoire. La Verrerie opère du fin fond de la Lozère jusqu’à Perpignan, en passant par Nîmes, Montpellier et des dizaines de communes. Au cœur de l’hiver, la Verrerie propose un temps cirque dans l’Aude qui programme les meilleures compagnies.

À quel moment est né le « nouveau cirque » ?
Guy Périlhou - Le nouveau cirque apparaît dans les années 70. C’est un nouvel état d’esprit, lié à cette époque aux arts de la rue. Il est animé par des artistes qui avaient envie de faire du spectacle autrement, en dehors du cadre du théâtre. Ils étaient nourris du cirque et de l’énergie de la rue. Le cirque Bidon, qui est devenu en partie le cirque Archaos, a été le premier du genre. C’était l’époque où on testait un peu tout et où on prenait tous les risques. Le cirque Plume, Zingaro, Bartabas, ont fait partie de cette mouvance. Mais même si leurs spectacles comportaient des numéros de cirque, ils tenaient avant tout du cirque sa liberté, l’itinérance et l’aspect cosmopolite.

Le terme de « cirque contemporain » apparaît à quel moment ?
La seconde période a été un cirque plus conceptuel. On a continué à parler de nouveau cirque jusqu’à ce qu’apparaisse dans les années 90 le terme « d’autre cirque », qui servait souvent à masquer chez ceux qui s’en revendiquaient, un manque de technique. Actuellement on dit plutôt « cirque d’aujourd’hui », « cirque de création, d’auteurs » après avoir parlé de « cirque contemporain ». A mon avis le distinguo entre cirque de création et cirque traditionnel ne fait pas totalement sens.

Les cirques traditionnels se définissent pourtant comme des cirques « avec animaux » ?
Avec ou sans animaux, c’est exactement pareil. Mais c’est la seule chose qu’il restait au cirque classique, d’un point de vue « marketing », pour se démarquer des cirques contemporains. Une des Cies associée à mon projet, qui tourne à l’international, a décidé de faire une nouvelle création qui parle de la férocité des rapports humains et pour ce faire de travailler avec des fauves au plateau. Cela crée une controverse… La moitié des professionnels sont pour, l’autre contre. Mais pour la Cie en question, cela s’inscrit dans un vrai propos artistique. Alors que souvent, dans le cirque traditionnel, les fauves sont là parce qu’il faut qu’il y en ait. Que montre un numéro de dressage avec des lions qui sont des nounours et se font des câlins pendant dix minutes ?

Qu’appelle-t-on cirque d’auteurs ou cirque de création ?
Cirque d’auteur et cirque de création sont une seule et même chose. Ce qui fait la différence entre le cirque néoclassique et le cirque de création, c’est le sens du geste. Pour le cirque classique et traditionnel, c’est la recherche de virtuosité qui est le seul sens du mouvement. Le déséquilibre est recherché volontairement. Quelqu’un décide de se mettre en déséquilibre volontaire, soit par un agrée, par quelque chose d’extérieur à lui-même, le trapèze, le mât chinois, un fil, soit par un autre corps, et c’est l’acrobate. Ce qui est recherché, c’est le maximum de virtuosité dans la reconstruction de l’équilibre. Dans le cirque de création cette dimension doit impérativement demeurer, mais ici le geste, comme pour la danse contemporaine, se nourrit aussi de sens et exprime du lien social, du sens politique, de la spiritualité… Le mouvement ne vient pas seulement de la recherche du maximum de virtuosité. Cela est revendiqué à l’extrême par des artistes comme Angela Laurier par exemple, une contorsionniste qui travaille sur le rapport à la schizophrénie, ou encore par Phia Ménard, ancien jongleur devenue jongleuse, qui travaille sur le genre en résonnance à sa propre mutation.

Toutes ces distinctions ne font-elles pas partie d’une problématique très française ?
Oui, parce qu’il n’y a qu’en France qu’il y a une politique publique du cirque. Même s’il est beaucoup moins soutenu que les autres arts. Dans les autres pays d’Europe, l’intermittence n’existe pas, il n’y a pas de subventions pour le cirque à part sur deux, trois grosses structures en Allemagne et en Belgique. Il n’y a quasiment plus de soutien public au cirque en Espagne par exemple et tous ces artistes veulent venir travailler en France, comme ceux qui sortent des écoles supérieures de cirque Européennes. S’ils n’y arrivent pas, ils partent dans « le grand étranger », à l’autre bout du monde, où ils travaillent autrement. La distinction entre cirque contemporain et cirque traditionnel n’existe qu’en France où il existe encore de grandes familles de cirque. Arlette Gruss, qui a un cirque dit traditionnel, relève à mon sens d’un cirque d’auteur, à la différence du cirque Amar par exemple... Elle fait appel à des metteurs en scène, emploie des artistes qui travaillent souvent dans les deux secteurs. En France, on a beaucoup de tiroirs : danse, théâtre, arts numériques, arts du geste, de la rue, nouveau cirque. Ailleurs, on fait du spectacle !... 

Où se situe le cirque commercial ?
Le Cirque du Soleil par exemple, qui est pour moi du cirque de création, est un cirque éminemment commercial. Au sens où c’est une entreprise qui fait œuvre de cirque dans un objectif commercial. Commercial ne veut pas dire non créatif, les deux termes ne sont pas antinomiques. Mais le Cirque du Soleil appartient entièrement à la sphère du privé, loue des Arena, des Zéniths et se situe dans une autre dynamique de production que le cirque public.

Comment et pourquoi le public adhère au cirque de création ?
On convoque souvent les gens sur une ambiguïté : on leur dit, venez au cirque et ils viennent voir du cirque de création. Dans une commune comme Saint Chély-d’Apcher par exemple, au fin fond de la Lozère, on met un chapiteau sur la place du village. Les gens le repèrent, ne voient pas d’animaux autour et se demandent pourquoi. Ils viennent et sont complètement subjugués par ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent. Alors, c’est gagné ! Nous travaillons beaucoup comme cela, par contamination, sur le territoire...

Le temps cirque dans l’Aude ?
C’est un temps fort qui en est à sa troisième édition. J’ai proposé au Conseil Général ce temps fort, au milieu de l’hiver, quand il ne se passe pas grand-chose, pour ne pas faire un énième festival de Printemps ou d’été. C’est une déclinaison de tout ce que l’on fait pendant l’année. L’événement central se passe dans un lieu fort, la commune de Lagrasse, devant l’abbaye. On monte un chapiteau de 400 places pendant 10 jours, avec des spectacles grand format qui accueillent en tout 1500 personnes. Cette année on y présente le spectacle Morsure de la Cie Rasposo, une création d’une de nos compagnies associées, produite par le pôle cirque. Parallèlement je passe une commande à un artiste chaque année, pour ce que j’appelle un « cirque portatif ». Cette année c’est un jeune auteur qui va faire une tournée dans le réseau de lecture publique. Il a donc des contraintes d’espace, puisqu’il joue dans les médiathèques et les bibliothèques du département pendant tout le mois, de villages en villages, sur le principe de l’itinérance. Il s’agit de Julien Candy de la Cie La Faux populaire, - associée aussi à notre structure - qui après avoir créé Le cirque misère et Le cirque précaire, crée Le cirque poussière. C’est un spectacle en duo, entièrement monté par lui-même, accompagné d’un chanteur lyrique et un acrobate, dans un petit manège forain. Le reste de la programmation se fait avec tous les partenaires du département : la scène nationale de Narbonne, le théâtre de Castelnaudary, le théâtre de Carcassonne, les ATP, beaucoup d’associations… Cela représente quarante représentations sur un mois. Le chapiteau de Lagrasse est le cœur du festival, le cirque portatif en est le poumon !

Quelques noms ?
La Cie Rasposo, la Cie Hors Piste, le clown québécois Joe de Paul, la Cridacompany, Lonely Circus, la Cie Timshel, la Cie Singulière, douze compagnies en tout ! — Propos recueillis par Marie-Hélène Bonafé

 

30 | Alès, Temps cirque dans l’Aude, Pole cirque la Verrerie, jusqu’au 28/02, t. 04 66 86 45 02, www.polecirqueverrerie.com

 

Soritat, danse soufie, chants occitans avec La Mal coiffée Soritat, danse soufie, chants occitans avec La Mal coiffée


Repères

guy Périlhou, directeur du Pôle cirque de la Verrerie, Alès guy Périlhou, directeur du Pôle cirque de la Verrerie, Alès
Économiste de formation, Guy Périlhou a travaillé de 1988 à 1994 pour la DRAC et la Région Languedoc Roussillon sur l’évaluation et la mise en place des politiques culturelles et leur contractualisation entre l’État, les collectivités locales, les artistes. Il croise le cirque Gosh en 1994 et en devient le directeur de production. Aux côtés de Michel Dallaire, clown québécois et metteur en scène, entre autres des Cies Gosh et Contre Pour, il développe à la fin des années 90 le projet du Hangar des Mines, fabrique de cirque, près d’Alès, qui abritera dès 2001 son propre projet de préfiguration de pôle national du cirque, qu’il émancipera définitivement en 2004, en l’installant dans l’ancienne Verrerie d’Alès mise à disposition par la ville.


Pour aller plus loin

Pôle cirque la Verrerie, Alès (30) Pôle cirque la Verrerie, Alès (30)

La Verrerie d’Alès, pôle national du cirque
Cette ancienne verrerie est d’abord un lieu patrimonial fort, chargé d’un puissant imaginaire : il a été animé par le cirque Archaos pendant trois ans, puis fermé pendant 10 ans après le départ de la compagnie. Dirigée par Guy Périlhou, cette structure du nom du lieu qui l’abrite, La Verrerie, est conventionnée par le Ministère de la Culture DGCA / DRAC Languedoc-Roussillon, la Région Languedoc-Roussillon, rejoints, grâce à la labellisation Pôle National en 2009, par le Conseil Général du Gard. Elle est soutenue par la ville et l’Agglo du Grand Alès, les Conseils Généraux de l’Aude et de la Lozère. Ses deux principales missions sont : l’accompagnement et le soutien d’artistes et de compagnies d’intérêt national sur le territoire régional via des productions déléguées, l’organisation de résidences ou des coproductions directes avec les compagnies, et complémentairement, la diffusion ou co-diffusion de spectacles, réalisée en collaboration avec les structures généralistes en Région.

 

Le cirque en chiffres en Languedoc Roussillon
Toutes initiatives confondues, on repère 400 représentations par an sur la Région, soit environ 150 000 spectateurs. Sur ces 400 manifestations, La Verrerie en propose plus de 300 (280 sur sa saison cirque de septembre à mai, et 40 sur la saison des festivals d’été) dont une centaine sous chapiteau et touche plus de 100 000 spectateurs. La saison cirque de La Verrerie se monte sur environ 80 communes avec 68 partenaires qui vont du CDN aux scènes nationales, en passant par les théâtres conventionnés ou les salles communales. Trois cent jours de résidences par an sont mis en œuvre dont deux longues résidences de trois semaines sur son espace chapiteau sur le site du Pont du Gard ; les autres ont lieu dans la Verrerie elle-même. Trois compagnies sont associées au lieu. Les recettes couvrent 25 % en moyenne des coûts d’exploitation des spectacles.

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césar fév. 2014 - 324 © JOURNAL CESAR césar fév. 2014 - 324 © JOURNAL CESAR
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