Danse des cités : Mourad Merzouki sur le nuage hip-hop

Créée en 1998 par la compagnie Käfig, la pièce Récital a depuis lors sans cesse tourné à travers le globe. Sobrement rebaptisée Récital à 40, cette œuvre énergique est présentée à Avignon dans une version à... quarante interprètes masculins et féminins ! Entretien avec Mourad Merzouki (1), peut-être l'un des chorégraphes hip-hop les plus brillants du territoire hexagonal.

Créée en 1998 par la compagnie Käfig, la pièce Récital a depuis lors sans cesse tourné à travers le globe. Sobrement rebaptisée Récital à 40, cette œuvre énergique est présentée à Avignon dans une version à... quarante interprètes masculins et féminins ! Entretien avec Mourad Merzouki (1), peut-être l'un des chorégraphes hip-hop les plus brillants du territoire hexagonal.

Quelques éléments de contexte sur la version originelle de Récital en 1998 ?
Mourad Merzouki - Cette pièce a constitué un tournant dans le parcours de la compagnie Käfig et d'une certaine manière, peut-être aussi dans l'histoire de la danse hip-hop. C'était l'une des premières fois où des moyens financiers, techniques et artistiques conséquents pour l'époque étaient concédés à une compagnie de hip-hop pour mener à bien un vrai projet scénique. Dans cette pièce, nous étions dans du hip-hop qualitatif resté ancré dans la rue tout en s'inscrivant dans une véritable écriture chorégraphique, avec une composition musicale entièrement écrite pour le spectacle. Nous étions montés sur scène en restant porteurs de notre force artistique spécifique.

Mourad Merzouki © Jair Lanes Mourad Merzouki © Jair Lanes
Pourquoi ressusciter Récital par le biais de quarante interprètes ?
Ressusciter voudrait dire que la pièce originelle serait morte. Elle ne s'est jamais éteinte, bien au contraire ! Elle figure toujours dans mon répertoire vivant et n'a jamais cessé de tourner partout dans le monde. Elle continue son chemin en fonction des velléités de programmation exprimées par les lieux de diffusion de la danse. Cette version à quarante est partie d'un appel à bonnes volontés lancé auprès de celles et ceux souhaitant s'investir dans un projet inédit de transmission du hip-hop entre plusieurs générations successives d'interprètes. Sur le plateau, il y a des danseuses et danseurs de différents âges aux parcours chorégraphiques divers, ce qui devrait dégager quelque chose de vraiment formidable.

Vous dansez vous aussi dans la pièce. Mais le Mourad Merzouki de 2014 n'est plus celui de 1998 ?
Personne n'ayant de baguette magique pour arrêter le temps, bien-sûr que moi et d'autres avons vieilli ! L'un des intérêts de ce beau projet est justement de montrer que les pionniers du hip-hop et les plus jeunes peuvent tout à fait être reliés ensemble sur un plateau, sans violer aucunement le hip-hop virtuose de ma pièce de 1998. Je trouve intéressant et touchant de montrer que le corps des interprètes les plus avancés en âge peuvent dégager un petit quelque chose traversé à la fois de maturité et de poésie dansante.

Les interprètes féminines sont sous-représentées dans ce Récital à 40. Comment l'expliquer ?
En tant que chorégraphe, je ne me pose jamais la question du garçon ou de la fille que j'ai en face de moi. C'est avant tout la qualité de la danse et la capacité à avoir une présence sur scène qui m'importent. Le fait que les interprètes féminines soient en nombre insuffisant ne m'incombe pas, car celles qui ont voulu ou pu s'inscrire dans ce projet ont été accueillies à bras ouverts en fonction des exigences inhérentes à la pièce. Cela reflète hélas une réalité, même si les choses ont évolué dans un sens favorable avec de plus en plus d'artistes féminines parvenant à se faire une place au sein du milieu hip-hop.

 

Récital à 40 de Mourad Merzouki © Gilles Aguilar Récital à 40 de Mourad Merzouki © Gilles Aguilar

 Vous êtes aujourd'hui une personnalité du monde de la danse avec diverses casquettes artistiques, chacune générant son lot de contingences à gérer Comment parvenez-vous à conserver la tête sur les épaules ?
C'est vrai que j'ai un agenda très chargé pouvant de temps à autre donner le tournis. S'agissant de mes différentes fonctions, peut-être que d'une certaine manière je rattrape ce que je n'ai pas ou pas suffisamment pu faire pendant longtemps. Que ce soit à Pôle Pik à Bron, au CCN de Créteil ou quand je suis en déplacement dans le cadre des tournées de la compagnie Käfig, je me dis toujours qu'une chose en emmène une autre.

Cette énergie, ce cercle vertueux, ce tourbillon enivrant m'alimentent sans cesse. Mais rien ne serait possible si je ne pouvais m'appuyer sur des équipes efficaces, dynamiques et compréhensives. On en vient aux moyens techniques, humains et budgétaires mis ou non par les tutelles au service des artistes hip-hop. Certes, ils ne font pas tout dans une vie artistique, mais ils conditionnent quand-même les choses dans ce que cela autorise en termes de possibilités actionnables à tel ou tel moment.

Une partie du milieu hip-hop est revenue à la charge dernièrement (2) contre l'idée d'un Diplôme d'État (DE) de danse hip-hop de nouveau actualisée. Votre point de vue ?
Le problème vient sans doute d'un manque de clarté, de visibilité et d'efficacité de la part du ministère de la Culture. D'où les inquiétudes et postures adoptées contre cette idée de DE. Autant il faut parfois savoir mettre le turbo quand on est artiste, autant il ne faut pas que les tutelles veuillent aller trop vite s'agissant d'un dossier compliqué comme celui-ci.

En fait, le ministère ne semble toujours pas être parvenu à définir une méthode de travail commune pouvant faire consensus auprès du plus grand nombre de personnes du champ hip-hop, grâce à laquelle il serait possible d'avancer. Pour résumer, il n'y a pas encore eu les bonnes idées émises au bon moment avec les bons interlocuteurs ! Fort heureusement, cela n'a pas empêché les uns et les autres de se rencontrer de longue date et de discuter entre autres choses de cette problématique.

Quelles formes devraient selon vous revêtir cet éventuel DE de hip-hop ?
Ayant moi-même été consulté, je peux dire que tout est presque à repenser. L'architecture de ce DE doit s'inscrire dans les réalités quotidiennes de l'esthétique hip-hop. Il faut renforcer le dialogue entre les responsables institutionnels et les acteurs, revoir peut-être les méthodes de travail et les moyens. Avant de prendre des décisions autour d’une table, il me semble important que les choses puissent s'appuyer sur des expériences vécues ou que soit créé une sorte de laboratoire fonctionnel pour expérimenter dans un premier temps les différentes propositions.

Pour ma part, j'ai proposé une expérimentation très opérationnelle partant de la nomenclature du Diplôme national supérieur professionnel (DNSP) de danseur. Il s'agirait de reprendre concrètement chaque module de formation du DNSP et de voir comment adapter les choses, point par point, au hip-hop. Je n'ai pour le moment pas été suivi. Aucun miracle ne pourra avoir lieu s'il n'y a pas une réelle volonté ministérielle en la matière, actée notamment en termes budgétaires. Car il faut rappeler que la formation a un coût.

Récital à 40 de Mourad Merzouki © Gilles Aguilar Récital à 40 de Mourad Merzouki © Gilles Aguilar

Vous avez reçu plusieurs distinctions honorifiques, dûment mentionnées dans les éléments de communication vous concernant. Ne craignez-vous pas une instrumentalisation politique ?
Je n'ai aucun problème ni scrupule sur le fait d'avoir accepté de recevoir telle ou telle médaille ! Je me suis battu toute ma vie, notamment quand j'étais gamin puis adolescent, pour parvenir à trouver ma place quelque part dans notre société trop compartimentée.

Au même titre que d'autres, j'ai lutté pour parvenir à contourner un certain fatalisme sociologique potentiel : être par exemple cantonné dans le rôle d'un animateur social de quartier. J'ai bataillé pour pouvoir exprimer ce que j'avais à dire avec la danse hip-hop. Les choses ne sont pas tombées du ciel mais à force de travail et de persévérance. Je ne vois donc pas pourquoi je devrais refuser d'être honoré.

Donc ces hochets institutionnels semblent vous toucher ?
Pour ce qui me concerne, je réfute ce terme de hochet. Par contre, je suis effectivement sensible à ces marques d'attention. En ce sens que je les crois portées non sur ma personne, mais plutôt sur les valeurs positives que je porte à travers le parcours qui est le mien issu d'un travail artistique constant. Si cela peut servir d'exemple méritant pour les petits-frères habitant dans les quartiers en difficulté, si cela peut générer de l'espoir sur le fait que le déterminisme social peut être contourné, j'en serais très fier !

Les cultures urbaines ont été exclues de Marseille-Provence 2013, Capitale Européenne de la Culture. Qu'en pensez-vous ?
Marseille est une ville m'ayant toujours interrogé. Qu'on le veuille ou non, elle reste un territoire composite où les cultures et les pratiques artistiques urbaines existent depuis longtemps. Du coup, je n'ai pas du tout compris pourquoi la danse hip-hop a été absente des événements programmés par MP 2013. Cette année dite Capitale aurait pu mettre en avant cette esthétique chorégraphique légitime, la valoriser auprès du plus grand nombre, permettre aux différents acteurs de nouer des contacts fructueux.

Cela aurait pu constituer une belle caisse de résonance pour la danse hip-hop. Je suis plus que déçu que cela n'ait pas été le cas. Cela me fait penser que je rencontre beaucoup d'artistes locaux qui me disent être tristes, voire écœurés, de l'absence de soutien envers la danse hip-hop. Peut-être qu'il n'y a pas encore eu sur place des personnes sachant, à un moment donné, taper du poing sur la table pour que les portes institutionnelles locales s'ouvrent enfin à la hauteur des enjeux ? — Propos recueillis par Valentin LAGARES

(1) Outre la direction de la compagnie Käfig, Mourad Merzouki est à la tête du Centre chorégraphique national (CCN) de Créteil et du Val-de-Marne et assure les fonctions de « conseiller artistique » (sic) du centre chorégraphique Pôle Pik qu'il a lui-même créé à Bron dans la banlieue lyonnaise.

(2) Voir la pétition « Ne tuez pas la danse hip-hop avec un diplôme d'État » sur le site : www.change.org/fr/pétitions/madame-la-ministre-de-la-culture-aurélie-filippetti-ne-tuez-pas-la-danse-hip-hop-avec-un-diplôme-d-état

  • 84 | AVIGNON, Opéra Grand Avignon, le 20/02 à 14 h 30 (séance scolaire) puis à 20 h 30, t. 04 90 82 81 40
  • 84  | CAVAILLON, Médiathèque intercommunale, le 22/02 à 15 h, projection du documentaire La Danse aux poings de Mourad Merzouki de Mohamed Athamna, t. 04 90 76 21 48, http://www.cyrilmorat.com/Cyril_Morat/Docu-Danse.html
  • 20  | BASTIA, Théâtre municipal, Plateforme Danse, le 31/05, t. 04 95 34 98 00, www.bastia.fr (il s'agit ici du format originel de Récital et non de sa version actualisée avec 40 interprètes)

Faisant partie du répertoire de la compagnie Käfig, la pièce Boxe Boxe est de celles qui sont actuellement en tournée. À venir :

  • 34  | MONTPELLIER, Domaine d'O, Festival Saperlipopette, les 10/05 et 11/05, t. 0 800 200 165, www.domaine-do-34.eu/saperlipopette-2014


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césar fév. 2014 - 324 © JOURNAL CESAR césar fév. 2014 - 324 © JOURNAL CESAR
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