«Can't unsee», la colère militante

On en a gros, et on est pas désolées.

Women's March 2017 London © R4vi, via Flickr Women's March 2017 London © R4vi, via Flickr

"128ème féminicide...", un message Whatsapp, de bon matin, et déjà l'envie de se recoucher. Pourtant, même la tête sous la couette, impossible de faire taire les peurs qui envahissent le crâne des militant.e.s. Tremper le doigt de pied dans le milieu militant, lorsque l'on est concerné.e, c'est dire adieu au mythe de l'imbécile heureu.x.se. "Can't unsee", pour les féministes, impossible d'ignorer le sexisme sous toutes ses formes, enfoui à tous les niveaux de notre société.

En société, le sexisme

8h du matin, elle sort de chez elle, la voiture n'est pas garée loin. 150 mètres, c'est pas grand chose, mais c'est assez pour qu'un mec lui matte les fesses en passant. Que dire, sinon rien du tout ? De toute façon, si elle dit quoi que ce soit, il niera, elle sera l'hystérique qui s'enerve "pour rien", qui entrave la liberté de ces hommes libres de tout, quitte à empiéter sur notre bien être, notre sécurité, notre droit au respect le plus basique. Un autre l'arrête pour lui balancer une remarque non sollicitée sur son corps, à quel point elle est "bonne". Si elle ne répond pas, il l'insultera. Si elle décline ce qui, encore aujourd'hui, est défendu par ces harceleurs comme des "compliments", elle sera également insultée. Si elle le remercie, c'est elle que ça blessera. Elle n'en a pas envie, et n'a pas à se forcer. Pas l'énergie, elle fixe la voiture, si proche et pourtant si loin à la fois, ignore l'homme et presse le pas. Au loin, un "salope" lance les hostilités verbales de ce sexisme qui vient décolorer un peu plus chaque jour le tableau de son humeur. Elle, c'est moi, et j'en ai plus que marre.

A pied, dans les transports en commun et même en voiture, les femmes subissent quotidiennement un sexisme ambiant contre lequel peu s'opposent. "Fais pas attention, ignore les", nous scande-t-on. A force de lectures, de vécu et de partages d'expériences entre concernées, il nous est impossible de fermer les yeux sur l'omniprésence du sexisme au sein de la société dans laquelle nous sommes forcées de vivre. Matin, midi et soir, le sexisme, à toute heure du jour et de la nuit, peu importe le lieu. Quand ce n'est pas nous, ce sont les autres qui le subissent, et on le voit. Quand on ne le voit pas, on le lit sur les réseaux. Quand on ne le lit pas, on nous le raconte. Difficile d'imaginer l'épuisement orchestré sans l'avoir vécu soi-même. Cet épuisement, nous sommes bien des militantes à le subir. Nos cerveaux surchauffent, notre colère monte, la frustration aussi. Les émotions débordent et nous brulent, nous consument. On souffre, et tout le monde s'en fout.

Harcèlement de rue, harcèlement dans les transports en commun, cyberharcèlement, agressions sexuelles, viols, féminicides... Autant de mots qui, chez nous, ont une résonance autre que chez ceux qui ne les entendent ou ne les subissent pas. Tous les jours, des titres de journaux, des messages sur les réseaux, des ex compagnons et inconnus au bataillon viennent nous rappeler que le bourreau aura toujours une place privilégiée ici bas. Et ça fait un mal de chien.

Au travail, le sexisme

"C'est pas ton taff" me répond-t-on lorsque, triste, je raconte la difficulté que je peux avoir à faire ouvrir les yeux sur le sexisme en milieu professionnel, dans les différentes entreprises où je pose le pied. C'est "pas mon taff", mais je le fais quand même. Autrement, qui s'en chargera ? Qui posera les mots sur ce qui vient pourrir la vie de bien des femmes, et les empêchera d'évoluer, de prendre les places qui leur reviennent ? C'est "pas mon taff", mais ce n'est le taff de personne, apparemment. C'est "pas mon taff", mais c'est mon devoir que de me retrouver dans le bureau des ressources humaines pour alerter de situations intolérables et de manquements dans les moyens déployés -quand il y en a- pour lutter contre ces situations. Et puis, de toute façon, ce n'est "pas mon taff" non plus de devoir compenser le simple fait d'être une femme par un travail deux fois plus acharné que mes collègues masculins. Ce n'est "pas mon taff" que de devoir réclamer un salaire équivalent à celui d'un collègue à poste égal. Ce n'est "pas mon taff" de devoir dire à ce collègue que je ne suis pas une "belle plante", mais bien une salariée compétente et ambitieuse. Ce n'est "pas mon taff" de devoir rassurer cette collègue en pleurs qui n'arrive plus à supporter le harcèlement subi en milieu professionnel, mais a trop peur de tout perdre en le dénonçant. Elle sèchera ses larmes, relèvera la tête et continuera à subir, faute de choix viable. Pourtant, une fois chez elle, elle s'effondrera. Rien de tout ça ne fait partie de ma fiche de poste, et pourtant, je m'y coltine quotidiennement, parce que pas le choix. Là où une femme s'épuise pour améliorer les conditions professionnelles d'autres femmes, recevant par là même le statut d'hystérique de la boîte, quelque part ailleurs, un homme met deux fois moins d'énergie à obtenir le même résultat, tout en récoltant bien des lauriers.

Encore une fois, même sur nos lieux de travail, nous, femmes, devons puiser dans nos ressources pour faire face au sexisme. J'ai connu bien des entreprises où les femmes se passent des listes d'hommes à "éviter à tout prix" parce que menaçants, harceleurs, violents. On risque notre santé mentale et physique sur le lieu où nous devons nous rendre chaque jour pour s'assurer un toit et de quoi vivre. Aucun salaire, aussi élevé soit-il, ne pourra rembourser ce que l'on perd à combattre chaque jour le sexisme. C'est la peur au ventre que certaines d'entre nous se rendent sur ces lieux, et encore une fois, ce n'est pas normal.

En couple hétéro, le sexisme

"Pourquoi t'es énervée ?", "allez viens, change toi les idées, pense à autre chose", "t'es tout le temps en colère". Pas plus tard qu'hier, j'ai remarqué que la seule ride qui vient marquer mon visage est celle du lion. La ride de la colère. La ride de la fatigue, aussi. Fatiguée de devoir tout expliquer, tout le temps. Fatiguée de devoir penser à la place des hommes qui m'entourent. Fatiguée de devoir analyser chaque désaccord, chaque dispute, chaque geste sous le prisme du militantisme, pour être sûre de ne pas être à nouveau la proie d'un homme violent. "Je suis pas comme ça, t'as pas à t'inquiéter". Si. Je m'inquiète, et si ce n'est pas ton cas, sache que c'est encore un de tes privilèges. J'ai bien trop à perdre pour ne pas m'inquiéter. Pas toi, je sais. Et pourtant, violent, vous l'êtes tous.

Trop d'hommes m'ont bousillée. Trop d'hommes m'ont fait tellement de mal que j'en suis venue à me dire que celui-ci serait le dernier. Ces hommes nous collent une date de péremption, et nous en font endosser la responsabilité. "Tu choisis toujours les mauvais mecs", "pourquoi tu ne le quittes pas ?", "sors avec machin, c'est un gentil gars". La dernière fois que je suis sortie avec un "gentil gars" sur les conseils d'une amie, j'ai subi deux ans de viols conjugaux, de violences en tout genre, et six ans de cybersurveillance. La dernière fois que j'ai lâché prise, que j'ai donné le bénéfice du doute à un homme, je l'ai immédiatement regretté. Vous savez ce que représente le militantisme, et les connaissances que l'on acquiert en l'exerçant ? Une ligne de vie, le truc auquel tu peux te rattacher pour minimiser les risques de retomber sur un homme violent. Charge à nous, encore une fois, de nous protéger, sans aucune garantie de réussite.

Être militante, c'est prendre conscience de toutes ces petites choses que l'on fait pour l'autre, mais qui ne seront jamais valorisées quand, d'un autre côté, il faudrait sans cesse applaudir chaque attention basique orchestrée par notre moitié masculine. En couple hétéro, j'ai abandonné l'idée même des gestes désintéressés. Pour chaque concession, il faudra compenser. Notre temps n'a plus aucune valeur, nos efforts non plus. Être militante, c'est, encore une fois, avoir la charge de la preuve. Devoir prouver que l'on s'investit, que l'on se donne, que l'on s'épuise. C'est culpabiliser en écrivant ces lignes. C'est penser aux conséquences, et pourtant ne plus pouvoir s'arrêter de taper. Parce que c'est comme ça, parce qu'il y a des mots à poser, et parce qu'on n'est pas seules dans ce pétrin, malheureusement.

Être militante, c'est parfois ne pas avoir d'autre choix que de se taire face aux potes qui véhiculent sexisme et autres oppressions en tout genre, sinon "tu plombes l'ambiance", "t'es pas simple". Plusieurs fois, j'ai créé des fêlures dans des amitiés, parce que j'ai refusé qu'on me confonde avec le paillasson sur lequel s'essuient les gros godillots du sexisme. Plusieurs fois, j'ai du m'excuser alors que j'avais raison, parce que "tu comprends, on sait que t'as pas tort, mais t'aurais pas du le dire comme ça". Plusieurs fois, j'ai eu vent de messages violents me concernant, juste parce que j'ai eu le malheur de demander le respect le plus simple. Pourtant, je n'ai jamais vu ces gens là subir le quart de ce que j'ai subi. A quel moment ont-ils mérité une telle tolérance et autant de gentillesse ? A quoi sert de me dire forte, de crier au respect quand je parle de mon militantisme, si c'est pour me dépeindre comme un poids lorsque je l'exerce en cercle plus restreint, avec ceux en qui je devrais pouvoir avoir confiance ?

Je ne sais pas "tout, mieux que tout le monde" mais en matière de sexisme, j'en connais un rayon, et mon plus grand malheur -après le fait de le subir-, c'est bien d'être à même de le voir partout, aujourd'hui. Croyez moi, j'aimerais vraiment pouvoir à nouveau ignorer le sexisme, mais je ne peux pas, je n'ai pas ce privilège. Je ne l'ai pas, parce que j'en suis victime, et que j'en ai assez.

 

Sur les réseaux, le sexisme

"Tu milites pas vraiment", "c'est juste un compte Twitter". Je suis fatiguée de devoir sortir la carte "regardez, je suis avec telle asso/tel collectif, je milite VRAIMENT". Je suis fatiguée, parce que même sur les réseaux, je milite, et je milite VRAIMENT. Sur Twitter, dans mes messages privés, je réoriente des victimes vers les bons interlocuteurs, j'aide des associations à obtenir la visibilité dont elles ont besoin, je participe à des groupes de parole où on se serre les coudes entre militantes, entre victimes, ou les deux à la fois. Si tu mets ton énergie dans un procédé qui vise à lutter contre le sexisme, tu milites, que ce soit IRL ou sur les réseaux, et tu n'es pas moins légitime qu'une autre.

Être militante identifiée sur les réseaux, c'est subir régulièrement des vagues de cyberharcèlement, des remarques sexistes d'une violence inouïe. Être militante sur les réseaux, c'est encore une fois s'épuiser, donner de son temps pour éduquer, sensibiliser, et parfois crier. "T'es violente". Je ne suis pas violente, je suis épuisée et en colère. Je ne suis pas violente, je ne fais que lutter contre des pratiques qui me détruisent, et détruisent chaque jour tellement de femmes qu'il ne se passe pas une journée sans que je reçoive des témoignages, tous plus violents les uns que les autres. Ce qui est violent, ce sont les actes sexistes perpétrés, pas ma façon de répondre à ceux qui les orchestrent.

Être militante sur les réseaux, c'est encore une fois, devoir donner de son temps pour répondre à des hommes qui ont besoin qu'on fasse un travail de recherche à leur place. C'est se faire réprimander si on a le malheur de leur suggérer de faire une simple recherche google, au lieu de prendre encore 5 minutes de notre temps pour le faire à leur place. C'est être qualifiée d'hautaine si on refuse d'agir comme bon leur semble. C'est voir sans cesse notre légitimité être remise en question au moindre impair, ou même quand il n'y en a aucun. C'est tellement plus facile de pointer du doigt celles qui s'épuisent en articles, études, explications, threads, dm, manifestations, plutôt que de se remettre en question. Regardez vous dans un miroir, vous qui préservez vos potes parce que "non, lui ne ferait jamais ça", vos camarades militants de tout bord parce que "on ne peut pas exclure les violeurs/agresseurs/harceleurs, sinon on ne peut plus les surveiller". Vous cassez, nous payons, et l'addition est tellement salée que certaines d'entre nous ne s'en remettront jamais.

Je serais peut être moins incisive si j'avais encore l'énergie de prendre sur moi pour me calmer. C'est fort dommage, cette énergie, je l'ai dépensée dans la rue, au travail et dans mon cercle social restreint, pour ne pas craquer, ne pas perdre la face et m'effondrer.

 

Seule, l'épuisement, ensemble, la colère

Alors, sous la couette, parfois je me demande pourquoi je milite encore, pourquoi je me bats, pourquoi je m'épuise. Et puis parfois, je pleure un peu en réalisant que je ne pourrai plus jamais fermer les yeux et ignorer cette réalité qu'est le sexisme. Je me demande combien de temps encore j'aurai la force de me battre. On n'a pas le choix, et c'est terrible. On n'a pas le choix, et ça me met en colère, alors j'en parle aux autres. Dans un mélange de "heureusement" et "malheureusement", je sais que je ne suis pas seule. On a beau être des millions de voix à crier, vous refusez pourtant d'entendre. C'est si facile pour vous. C'est si facile d'ignorer ce que subit la moitié de la population mondiale. Mais cette moitié de population est en colère. On est en colère, on est fatiguées, mais on a plus rien à perdre.

On est en colère, et c'est légitime.

Vous ne l'êtes pas, et c'est un privilège.

 

 

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