Médiatisation: droit de couverture, devoir de lecture

Pointés du doigt par les politiques, hués par les foules, matraqués par la police, pourquoi tant de défiance envers les journalistes ? Des comités de rédaction, à la médiatisation par le "clic", portrait d'une responsabilité médiatique aux multiples facettes.

Exemple de tweet "à charge" Exemple de tweet "à charge"

"Il s'est passé ci, mais ça, les médias n'en parlent pas", "et pendant ce temps, voilà ce qui se passe dans tel pays, mais ça vous passe au-dessus, ça ne fait pas vendre", voilà bien le style de commentaire lisible sur les réseaux sociaux, à chaque article, reportage, flash radio. Être partout, tout le temps, voilà le devoir principal du journaliste. Jusque là, pas de problème, nous sommes d'accord, un journaliste n'ayant aucun droit de regard sur le degré d'importance de telle information par rapport à telle autre*. 

Exemple: un attentat en France vs. un attentat en Irak. Le puriste du vocabulaire médiatique sautera sur l'occasion pour parler dans l'immédiat de "règle du mort kilomètre", cette loi morbide implicite qui veut que toute affaire primera sur une autre en fonction de sa proximité avec le lectorat ou l'audimat. 

Oui, mais avant et surtout: non. Étrangement, le discours change lorsque l'équation diffère: attentat en Irak vs. attentat aux Etats-Unis. On nous parlera alors de proximité de culture, de puissance économique, de récurrence. De récurrence ? Lasser son lectorat, voir ses ventes baisser, les clics s'éloigner, voilà, a priori, la hantise des "entreprises médiatiques". 

Pourtant, à l'heure des réseaux sociaux, difficile de rejeter la faute sur les seules plumes de journalistes, ou décisions de structures médiatiques. 

Traitement journalistique d'un sujet: des comités de rédaction et agences de presse, à l'expertise de terrain

Entre traitement objectif de l'information, et titraille "putaclic", difficile de s'y retrouver en matière de journalisme éthique. S'il est physiquement impossible pour les médias de traiter toutes les informations, partout, tout le temps, sachez, mesdames et messieurs, que des structures, elles, se spécialisent dans l'omniscience et l'omniprésence: les agences de presse. Grands fournisseurs d'informations brutes venues des quatre coins du monde, ces agences, comme l'AFP, ou encore Reuters, viennent alimenter le travail de veille journalistique et de "desk"** des médias. Pour le reste des pages à remplir, c'est aux sujets les plus "solvables". 

C’est un peu le « c’est comme ça, et pas autrement » de nos parents étant petits, version journalisme. On ne peut le nier, le mort à côté de chez vous est plus vendeur que celui en Irak. Pourquoi ? Parce qu’il fait plus de bruit. C’est un peu cette pierre que l’on vous lance: si elle tombe à nos pieds, on se sent concernés, on se dit qu’on l’a échappé belle, que ça aurait pu nous tomber sur le coin de la figure et sacrément nous amocher quand, à quelques mètres de là, une autre pierre est tombée au sol, quelques temps plus tard mais, trop occupés à faire votre quotidien, vous n’avez pas entendu son bruit sourd, contre le crâne d’autrui. Ce n’est pas vous, et ce n’est pas à côté de vous, donc ça ne vous concerne pas, voire même: ça dérange. C’est vrai, quoi, le quotidien est déjà assez morose, pourquoi s’apitoierait-on sur des morts qui ne sont même pas NOS morts ? Les médias répondent effectivement à une demande, en ce sens. Les gens ne demandent pas de nouvelles de l’autre bout du monde. Ils ont le droit de ne pas savoir, mais nous, médias, avons le devoir d’informer. Où est passé ce devoir ? S’est-il lui aussi perdu dans les limbes des informations recalées car non solvables ?

Difficile d'ignorer une information que veulent à tout prix faire passer les grands médias. Un, deux, trois angles différents, étalés sur la semaine, lorsqu'un sujet "fait vendre", les médias n'y vont pas de main morte, en témoigne la grande polémique portant sur la tenue vestimentaire de la porte parole de l'UNEF, Maryam Pougetoux. Je suppose que les nom et prénom de cette jeune femme, dont le visage a pourtant été affiché sur chaque article, et à chaque journal télévisé, vous reste inconnu. C'est parce que peu de supports médiatiques ont choisi d'appuyer leur angle sur la personne, ou son discours, plutôt que sur son voile. Un bout de tissu, un objet devant la parole et l'humanisation.

A qui la faute ? Au matraquage médiatique quant à la question du voile, ou à l'absence de relais citoyen face aux seuls traitements objectifs de cette polémique ? 

Matraquage médiatique "top-down" et infantilisation des foules

Les médias ne sont ni vos parents, ni vos professeurs, mais bien vos outils. Retenez bien une chose: vous ne trouverez jamais un seul journal objectif de sa une à son ours, c'est là tout l'intérêt d'une ligne éditoriale transparente. Cette ligne vient donner de la couleur au journal par ses éditos, ses billets d'humeur et d'humour, et aide à véhiculer une info au travers des différentes personnalités qui peuplent nos pays. Sans cela, c'est l'information austère, celle, brute, des agences de presse, qui prendrait le pas sur tout le reste. Un journal ne vient pas masquer cette information, elle l'habille. C'est le matraquage médiatique, le martèlement "top-down" (du haut vers le bas, des rédactions aux citoyens), qui vient dénaturer l'information, et déstabiliser les priorités médiatiques, volontairement. 

Si pour certains sujets la justification se fait entendre, notamment pour les questions de génocides passés sous le silence de la communauté internationale, où le traitement médiatique fait office de levier ou de signal d'alerte, pour d'autres, elle peut être vécue comme une réelle économie de la propagande.  

Je ne veux pas savoir que j’ai des impôts à payer, et pourtant on m’oblige à en prendre connaissance. Je ne veux pas savoir que le prix de telle ou telle chose augmente, et pourtant tout vient me le rappeler, et me placer dans un climat anxiogène de crise financière. Je ne veux pas faire face à la stupidité de certaines personnes autour de moi, et pourtant on m’y force, par « convention sociale ». Alors oui, la publication d’informations « non solvables » dans les pages des journaux, dans les JT de chaque chaîne d’info, et même sur les fils d’actualité Facebook, semble nécessaire. Bien sûr que ça ne change rien, dans les faits, mais le fait de parler notamment des morts d'Irak autant que l’on parle de « nos » morts revient à mettre sur un pied d’égalité l’humanité, et construit une solidarité qui dépasse alors des frontières qui, elles, ne nous protègent en rien. Personne n’est à l’abri dans cette ville monde. L’Irak, c’est notre nouveau coin de rue. Ce n'est pas si loin, mais derrière de petits murs, on adopte une technique de l'autruche par couardise et égoïsme purs.

On fait toute une histoire du djihadisme, de la radicalisation, on nous impose une psychose générale quand cela touche la France, puis la Belgique, et enfin les Etats-Unis, pour au final taire des événements tout aussi tragiques en Irak ou encore au Bangladesh. Pourquoi ? Parce que ça ne vend pas. L’Irak, le Bangladesh, ce sont un peu ces femmes battues qui ne peuvent pas quitter leur mari, car sous la contrainte, mais que l’on blâme parce qu’elles se font battre et qu’elles osent demander un tant soit peu d’attention, ou d’aide. On a l’habitude de les entendre gémir, alors non, ça ne nous touche plus, on n’entend même plus leurs cris, ou on ne les écoute plus, je ne sais plus trop.

Toutefois, si un journaliste peut effectivement pousser un sujet sur le devant de la scène, il ne pourra jamais obliger son lecteur à cliquer sur ledit article, et le lire. On reproche aux journalistes de faire du pseudo-sensationnel via la titraille afin d'attirer les clics, quand 59% des twittos ne cliquent pas sur les liens qu'eux-mêmes partagent***. 

Médiatisation "bottom-up" et ingérence des réseaux sociaux

Les choix de sujets se font donc sur de nombreux critères: pertinence, accès aux informations, délais, nombre d'interlocuteurs, accès aux illustrations, etc. La liste, en plus d'être longue, se trouve en évolution permanente. A l'heure du numérique, les priorités des internautes viennent perturber les comités de rédaction, et s'invitent, bien évidemment, dans les choix éditoriaux. Qu'elle soit critiqué positivement, ou négativement par le lectorat ou l'audimat, une information trouvera un intérêt médiatique conséquent si elle se trouve portée par les foules. 

Quand certains y voient une nouvelle tribune, d'autres s'inquiètent du pouvoir décisionnaire donné aux réseaux sociaux. Argument majeur: la propagation, de plus en plus forte, et de plus en plus rapide, de "fake news". Il s'agit d'informations tronquées, détournées, ou erronées, allant dans le sens de l'une ou l'autre des communautés virulentes sur les réseaux, faisant sur son passage bien des dégâts en influençant les spectateurs sur le fil d'actualité desquels arrivent ces "fake news". Sans vérification, laissée de côté sur le net, la défiance se retourne contre les journalistes, tenus responsables de la propagation de ces fausses informations, soit parce qu'ils laissent de côté trop souvent les "vraies informations" (entendre: celles que veulent voir mises en avant les détracteurs du journalisme contemporain), soit parce qu'ils ne les ont pas démenties à temps. 

D'un autre côté, la "voix du net" se fait influente sur des sujets plus probants, et se pose en contre pouvoir à la présumée toute puissance des médias en matière de traitement de l'information. L'exemple des féminicides romancés reste le plus éloquent. "Elle refuse ses avances, il la tue", "il trouve ses tatouages vulgaires, et la poignarde", font encore partie de la titraille lambda en matière de meurtres de femmes, et ne semble pas choquer de "grands" médias ou "médias de masse". Le procédé a bien longtemps régné dans les colonnes des journaux ou les bandeaux TV, et l'indignation face au caractère romancé des féminicides trouve seulement son écho aujourd'hui, dans une parole des femmes plus écoutée qu'alors.

Cette parole, ce sont les réseaux sociaux qui l'ont portée. Plus encore, les médias sont aujourd'hui bien souvent mis devant leurs responsabilités à grands coups de tweets venus de "gros comptes", poussant les producteurs de titraille à se détacher du "putaclic" pour renouer avec une sémantique appropriée, réfléchie. Le poids des mots, encore et toujours. 

 

*Si cette responsabilité doit revenir à quelqu'un, il s'agit ici du responsable éditorial, dont les choix restent discutables en comités de rédaction.

** Tri de l'information par un journaliste depuis son bureau, notamment pour tout ce qui touche à l'actualité chaude difficilement traitable par un correspondant ou pigiste dans l'immédiat. Ex: un attentat au Pakistan, l'information sera traitée via les brèves transmises au fil de l'eau par les agences de presse, quand l'actualité tiède, et notamment les raisons de l'attentat, les réactions gouvernementales, les analyses diplomatiques, elles, seront traitées par le correspondant sur place par la suite

*** Etude datée de 2016, évoquée dans Déontologie du journalisme : enjeux éthiques et identités professionnelles / Benoît Grevisse ; [préface d'Antoine Garapon]. - 2e édition

 

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