Procès contre les violences faites aux femmes : le sexisme à la barre

À la barre, l’épreuve de la confrontation reste encore une expérience traumatisante pour les victimes d’agressions sexuelles. Parfois, les rôles semblent même s'inverser, et les victimes deviennent alors coupables, en témoigne la récente affaire Joxe - Besson.

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Selon lui, tout part d’un billet de blog. Selon elle, la réalité semble tout autre, et bien plus douloureuse.

Ce lundi 18 novembre à nouveau, la bataille des paroles s’orchestre devant la XVIIème chambre du tribunal, au civil. D’un côté Pierre Joxe, ancien ministre de François Mitterrand, entouré de ses trois avocats. De l’autre, Alexandra Besson, alias Ariane Fornia, écrivaine, encadrée par ses parents - Sylvie Brunel, géographe et Eric Besson, ancien ministre de Nicolas Sarkozy. Le plaignant, Pierre Joxe, assigne Alexandra Besson en diffamation, niant le récit fait par cette dernière d’une soirée à l’Opéra-Bastille ayant eu lieu en 2010, selon les dires de celle-ci, et réclamant la suppression du billet de blog en faisant état le 18 octobre 2017.

« C’est de la défense de violeur, d’agresseur sexuel »

Ce qu’Alexandra Besson écrit sur son blog, dans un billet intitulé « #Moiaussi : pour que la honte change de camp », elle le relate une nouvelle fois au tribunal, à un rythme rapide. Le 25 mai 2010, elle assiste à une représentation de L’Or du Rhin à l’Opéra-Bastille, durant laquelle un homme qu’elle décrit comme « un vieux monsieur à l’air éminemment respectable » aurait, à plusieurs reprises, posé puis remonté sa main sur sa cuisse, avant qu’elle ne perde patience et, dans un cri étouffé, lui plante ses ongles dans la main. « C’est un combat silencieux, grotesque, en plein opéra Bastille. Wagner sur scène, le vieux pervers contre la gamine en pantomime dans la salle », écrit-elle. L’homme était alors accompagné de son épouse. Alexandra évoque son embarras et sa volonté de ne pas faire d’esclandre en plein opéra. Plus tard, elle s’est enquise de l’identité de l’homme auprès de son officier de sécurité. Le nom, elle finit par le dévoiler à une journaliste de L’Express peu après la diffusion de son billet de blog. « La journaliste m’a dit qu’elle pensait qu’il pouvait s’agir de deux personnes, Pierre Joxe ou un autre, mais qu’elle penchait plutôt pour le deuxième », relate-t-elle au procès. Ne souhaitant pas voir le nom d’un homme innocent terni, Alexandra désigne alors Pierre Joxe comme son agresseur. Malgré les conseils de son père et des proches auxquels elle se confie le soir même, Alexandra Besson ne portera pas plainte.

Là, les choses s’emballent et prennent une nouvelle tournure. Le 24 octobre 2017, ce sont plusieurs anciennes collaboratrices de Pierre Joxe qui courent prendre la défense de ce dernier au moyen d’une lettre ouverte intitulée « nous avons confiance ». Dans la foulée, dès le 5 novembre, Pierre Joxe sollicite l’AFP au moyen d’un courrier dans lequel il se dit victime d’une « dénonciation calomnieuse et scandaleuse ». L’affirmation met le feu aux poudres du côté d’Alexandra Besson, qui répond, via Le Figaro le 7 novembre, que Pierre Joxe est « un menteur » qui n’osera pas « l’attaquer en justice ». Le 10 janvier 2018, c’est chose faite. Lundi 18 novembre, après un premier report d’audience, la bataille des paroles est lancée. Le jugement sera rendu le 22 janvier 2020.

Pourtant, lundi, la violence a suivi son cours, notamment au travers des questions de la juge Florence Lasserre-Jeannin, que bien des journalistes présents à l’audience ont trouvées agressives, en témoigne le tweet de Corinne Audouin, journaliste pour France Inter. Sur le réseau social de l’oiseau bleu, celle-ci écrit : « Quels que soient les faits, la présidente est inutilement, insupportablement agressive avec la défenderesse ». Ainsi, la juge s’indigne presque qu’Alexandra Besson n’ait pas reconnu Pierre Joxe. « Comment n’avez-vous pas reconnu Pierre Joxe ? » demande-t-elle, « Vous n'aviez jamais regardé les infos à la télé ? Vous faisiez des études ! » Des interrogations qui questionnent avant tout les fondements du récit énoncé par Mme Besson, sa crédibilité. Face aux propos de la juge, l’avocat de Mme Besson prononce alors une phrase qui s’est fait écho dans le crâne de nombreuses victimes de violences sexistes. Pour celui-ci, remettre en cause les déclarations de sa cliente, « c’est de la défense de violeur, d’agresseur sexuel ».

A la barre, le sexisme encore fortement présent

Cette agression, « Ce n’est pas la « pire », mais celle qui m’a intellectuellement le plus ébranlée », raconte Alexandra Besson sur son blog. « Cette fois-ci », poursuit-elle, « j’ai compris que ça pouvait arriver à n’importe quelle femme, dans n’importe quelle circonstance, que personne n’était à l’abri ».

Et effectivement, en matière de violences sexistes, il n’existe pas à ce jour de moyen certain pour les femmes d’être épargnées par ce phénomène systémique de violences et d’inversion des responsabilités, pas même au cœur du théâtre de la justice qu’est le tribunal.

« C’est un moyen de défense fréquemment employé par bien des avocats en charge d’un client accusé de ces violences », souligne Maître S., « c’est malheureux, mais d’un autre côté, si vous étiez accusé de quoi que ce soit, ne souhaiteriez-vous pas que votre avocat emploie tous les moyens sur la table pour pouvoir vous épargner une plus lourde peine ? » A l’évocation de cette interrogation, c’est Alice*, victime d’un viol à ses 19 ans, qui éclate. « Je ne comprendrai jamais que pour défendre quelqu’un qui enfreint supposément la loi, un avocat l’enfreigne à son tour, immunité de la robe ou non », lance-t-elle, « je sais que c’est intouchable, mais ça me dépasse. Le sexisme n’est pas légal et ne devrait pas être un levier de défense ». Et la jeune femme en sait quelque chose. Elle a porté plainte pour viol contre son agresseur, un homme rencontré en soirée qui a outrepassé ses refus, bien des années plus tard. « Ce que l’avocate en face a retenu, c’est que j’avais flirté avec lui en début de soirée, que j’étais alcoolisée au moment des faits, et que je n’aurais pas dû aller m’expliquer avec lui seule », souligne-t-elle, de la colère dans la voix, « comme si le fait de ne pas avoir un chaperon faisait de moi un corps à la merci de tous ». Cette colère, Alice doit la supporter au quotidien, le procès ne l’ayant pas estompée, mais bien aggravée.

Cette immunité de la robe confère à l’avocat un accès à tous les outils nécessaires pour une défense optimale de son client, peu importe les biais que cela suppose. Une liberté qui, selon Maitre S., ouvre la porte à une « justice pleine et entière pour tout un chacun au sein de cette société ». Pour répondre à cette violence au sein des tribunaux, certains avocats préparent leurs clientes à faire face à cela. C’est le cas de Maître Morain. « La temporalité est importante », souligne-t-il, « je leur dis que cela ne va durer qu’un temps, que cela va s’arrêter à un moment ». Une préparation et des paroles nécessaires pour rassurer des plaignantes déjà fortement déboussolées, avec la tempête du procès.

Libérer la parole pour multiplier les moyens

Comme Ikram, Maryam et Alice, bien des femmes se retrouvent confrontées à une défense sexiste. Une douleur supplémentaire que ces femmes vivent comme « une deuxième violence » à leur encontre. Ce sont les mots d’Alice, mais également les peurs de Maryam et Ikram, toutes deux victimes de violences conjugales, encore aujourd’hui. Les deux amies, bien au fait d’une réalité souvent relatée dans les médias, se refusent à porter plainte. « Je ne survivrais pas à tant de propos violents. Je subis déjà bien trop chaque jour, entre les violences verbales et les viols conjugaux », souffle Ikram, « Vous imaginez ? Vous faites appel à la justice, et vous vous retrouvez implicitement sur le banc des accusés ? C’est d’une violence sans nom ».

Ces femmes sont les victimes invisibles d’un système où elles ne trouvent pas leur place, pas l’aide nécessaire. Ce sont celles là-même qu’évoquait Adèle Haenel lors de son interview auprès de Mediapart. « Je dois le fait de pouvoir parler à toutes celles qui ont parlé avant, dans le cadre des affaires #MeToo et qui m'ont fait changer de perspective sur ce que j'avais vécu », explique-t-elle alors, « Je voudrais contribuer à ça, renvoyer ça dans l'espace public, parce que je trouve que ça peut vraiment libérer d'autres paroles. Et quand on parle de paroles, on ne parle pas juste des mots, on parle de la vie des gens ». La vie de ces femmes, donc, qui aujourd’hui encore ont le sentiment de n’avoir d’autre option que le silence.

 

*Le prénom a été changé

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