Luxe inclusif et féministe : c’est pour 2020 ou pour demain ?

Alors que le luxe désigne, encore aujourd’hui, tout un univers bien loin de la précarité vécue par nombre de femmes et de minorités dans le monde, et se met parfois même au service de l’exploitation de celles-ci, il semble désormais s’ouvrir aux questions féministes et inclusives. Mieux vaut tard que jamais ?

 © Alexandra Maria © Alexandra Maria

Il aura suffi d’un défilé pour raviver l’éternelle polémique de l’usage du féminisme dans le monde du luxe. Le 20 janvier dernier, au défilé printemps-été Dior, l’artiste en charge de la scénographie affiche une volonté claire : en 2020, la haute couture sera féministe. Mais que penser de ce message engagé, lorsqu’il est prononcé par une industrie où tout vient en contradiction avec ledit message ? Diktat sexistes dans sa représentation des femmes, dangers médicaux des troubles du comportement alimentaire encore fortement encouragés au sein des mannequins de la haute couture, et exploitation de femmes ouvrières et de minorités dans la production des tenues exhibées… Difficile de ne pas y voir une pointe de feminism washing. Pourtant, l’usage de telles plateformes, aussi critiquables soient-elles, semble être positif sur le plan militant, in fine.

Haute couture et white feminism

La haute couture s’est ouverte aux questions féministes par la grande porte, et la plus facile d’accès : celle du white feminism. Facile d’accès, car elle se limite en questions comme en inclusion. On y parle droits des femmes en excluant tout questionnement et toute remise en question intersectionnelle. Pourtant, ce sont bien les femmes racisées, précaires, handicapées et les personnes LBTQI+ qui se trouvent en première ligne des dégâts causés par une société encore fortement patriarcale. Une société à laquelle, aujourd’hui encore, l’industrie du luxe et de la haute couture prend toujours part, tout particulièrement dans son corps ambassadeur et dans ses modes de production.

Mannequin trois années durant, Marina peut en attester. « Le monde de la mode est profondément sexiste dans l’image qu’il renvoie de la femme », souligne-t-elle, « si la femme française fait en moyenne un 42-44, sur les podiums, rares sont celles qui dépassent le 36 ». Ces pressions quant à sa taille, voire même sa morphologie parfois, la jeune femme les a subies, quitte à sombrer dans une anorexie qui la suit désormais au quotidien. « Quand je vois la haute couture s’emparer de slogans féministes, je suis mitigée », poursuit-elle, « d’un coté, ça me met en rogne, parce que ce n’est pas raccord avec la réalité de cette industrie, et de l’autre, je me dis que c’est une porte d’entrée vers le changement, un premier pas plus que nécessaire ». Comme Marina, bien des féministes semblent non pas opposées à ces initiatives, mais à l’écoute du tournant aujourd'hui engagé dans la haute couture.

Dépasser le feminism-washing : le challenge du luxe

C’est à cela que tiendra indéniablement la crédibilité de cette industrie en matière d’engagement féministe. Au-delà des mots, les actrices du mouvement attendent des actes, avant tout. A ce jour, difficile d’affirmer qu’il ne s’agit pas uniquement d’une puissance marketing, mais bien d’un réel tournant féministe et engagé.

Exemple probant : si Pomellato emprunte apparemment le même chemin que Dior, au moyen d’une vidéo qui se veut relai de paroles féministes, appelant à un changement de société « urgent et drastique », les mots relayés font vraisemblablement écho à un véritable engagement éthique de la maison. Fabrication milanaise, éco-responsabilité, absence d’exploitation de femmes dans la conception ou la fabrication de leurs produits… Pomellato tient une véritable ligne de conduite en matière de féminisme, avec un petit bémol toutefois quant à la diversité des intervenantes ici présentées. Cependant, l’engagement est là, bien ancré, et en avance sur une grande majorité des acteurs de l’industrie. A qui le tour, maintenant ?

Une plateforme d’expression puissante

Ainsi, oui, l’usage de codes féministes dans l’industrie de la mode, qui plus est celle de la haute couture, peut être discuté. Mais la maison Dior ne s’est pas arrêtée là, et tente également de dépasser le feminism-washing qui lui est reproché. A l’occasion du 8 mars, journée internationale des droits des femmes et des minorités de genre, Dior a lancé son podcast sur l’art féministe : « Dior Talks ».

En miroir des questions environnementales, en matière de féminisme, le changement ne se fera pas sans l’engagement responsable des industries les plus visibles, et les plus puissantes économiquement parlant. De fait, voir les codes féministes repris au coeur des défilés de haute-couture semble finalement incarner une nouvelle des plus positives. Bien engagé, le féminisme vient même créer de nouvelles alliances en faveur de l’inclusion et de l’intersectionnalité, comme ce partenariat entre LVMH et Fenty, la marque inclusive de Rihanna. Et c’est précisément ce que l’on attend de ces hautes sphères : qu’elles s’éveillent aux questions féministes pour éveiller à leur tour un public dont les préoccupations semblent trop souvent éloignées des impératifs rencontrés par une vaste majorité de femmes et de minorités de genre.

On ne demande pas au luxe de ne plus être ce qu’il est, à savoir un monde élitiste à l’offre pointue, mais bien de se faire vecteur de questions impératives, sociales et humaines, auprès des puissants qui composent son audience. Promis, le féminisme, tel que perçu et réprimé encore aujourd’hui, est d’ores et déjà un luxe pour bien des femmes et minorités de genre, et trouve donc sa place sur les podiums et dans les discussions de ceux qui font la mode (éthique, s’il vous plait) de demain.

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