Intervention de Slavoj Žižek sur la Grèce

Le philosophe et psychanalyste slovène Slavoj Žižek est intervenu le 3 juin à Athènes lors d’une conférence organisée par le parti de la gauche radicale Syriza.
Slavoj Zizek: The heart of the people of Europe beats in Greece © Prisotnoststeje
Slavoj Zizek: The heart of the people of Europe beats in Greece © Prisotnoststeje

Le philosophe et psychanalyste slovène Slavoj Žižek est intervenu le 3 juin à Athènes lors d’une conférence organisée par le parti de la gauche radicale Syriza.

Alors que les sondages donnent Syriza au coude à coude avec le parti conservateur Nouvelle démocratie, les élections qui auront lieu le 17 juin en Grèce s’annoncent décisives non seulement pour ce pays mais également pour l’ensemble des Etats membres de la zone euro.    

Que veut l’Europe ?

Slavoj Žižek a entamé son allocution par une interrogation : que veut l’Europe ? C’est la question que les Grecs posent à l’Europe car ceux-ci savent ce qu’ils veulent. En pleine crise, le choix qui s’offre à l’Europe est simple : soit elle poursuit dans la voie du néolibéralisme et des Etats-nations isolationnistes, soit elle choisit une autre voie. Si elle persiste à appliquer les politiques actuelles, ce sera une Europe « aux valeurs asiatiques » qui s’imposera, ce qui n’a bien sûr rien à voir avec l’Asie et un quelconque mépris du philosophe à son égard, mais vise la propension du capitalisme à annuler la démocratie. 

Les tenants de l’ordre établi aussi bien en Grèce qu’en Europe accusent Syriza et la gauche de nombreux maux que Slavoj Žižek tourne en ridicule :

-          les dirigeants de Syriza sont inexpérimentés : en effet, ils n’ont aucune expérience en matière de corruption et de clientélisme, contrairement aux partis de gouvernement qui ont conduit la Grèce à la catastrophe actuelle ;

-          les militants et les électeurs de Syriza sont de dangereux extrémistes : au contraire, ce sont des pragmatiques qui tentent de mettre de l’ordre dans le chaos actuel créé par les pratique antérieures qui ont débouché sur les politiques d’austérité et ceux qui prétendent  pouvoir persister dans la rigueur comme si de rien n’était. Les Grecs qui veulent le changement ne sont pas de doux rêveurs, ils représentent l’éveil dans un mauvais rêve qui risque de virer au cauchemar.

Revenant sur les propos de la directrice générale du FMI, Christine Lagarde, qui appelait les Grecs à s’aider eux-mêmes en payant leurs impôts et déclarait avoir plus de compassion pour les enfants du Niger, Žižek souligne que les Grecs n’entendent pas être des victimes passives. Leur résistance suscite un agacement. Ce n’est pas de charité dont ils ont besoin mais d’une solidarité active. En effet, la Grèce ne pourra pas s’en sortir sans l’Europe, mais ce ne sont sûrement pas les plans de rigueur qui l’aideront. L’objectif de ces plans n’est pas de sauver la Grèce mais les banques européennes. Présentées comme la seule solution possible, les mesures d’austérité se basent sur des simplifications maquillées en théorie économique neutre, utilisant des arguments imparables tels que « on ne peut pas dépenser plus que ce que l’on produit ». Pourtant, c’est bien ce que les Etats-Unis ont fait depuis des décennies…

Le paradoxe du vote libre

Žižek met en exergue une question cruciale posée par le cas Grec : celle de la démocratie et du paradoxe du vote libre. La liberté de choix est érigée comme un principe dans la mesure où les électeurs font le « bon » choix. Le « mauvais » choix est considéré comme une erreur et dans ce cas les peuples sont invités à voter à nouveau pour faire le bon choix, comme cela s’est produit lors du rejet du traité de Lisbonne par les Irlandais.

C’est cette logique qui est à l’œuvre à quelques jours des nouvelles élections en Grèce le 17 juin. Les partis de gouvernement qui ont lamentablement échoué se présentent comme les défenseurs de la démocratie. Mais il s’agit d’une « démocratie d’approbation » ne laissant place qu’à un dialogue démocratique à sens unique, comme aime à le rappeler Žižek, qui fait référence aux dernières œuvres de Platon dans lesquelles le personnage principal monopolise la parole pour n’être interrompu que par les acclamations de son interlocuteur qui loue sa sagesse.

Le courage du changement

Dans ce contexte, le philosophe slovène rend hommage à la volonté de Syriza de quitter le confort de l’opposition et des discours de pure dénonciation, pour assumer ses responsabilités et revendiquer la constitution d’un gouvernement de gauche. C’est d’ailleurs ce point qui rend furieux ses adversaires internes et externes. Žižek cite en exemple un article de la revue américaine Forbes, dont l’auteur exhorte les Européens à laisser les Grecs s’engouffrer dans la voie du communisme afin d’en subir tous les dégâts et de constituer un épouvantail permettant d’en finir une fois pour toutes avec ces illusions. Cette thèse est suffisamment caricaturale pour ne pas être commentée. Mais elle révèle que les réactions de rejet et les pressions exercées sur la Grèce visent à étouffer toute tentative de solution radicale afin que cette perspective soit écartée pour toujours.

Fustigeant la gauche intellectuelle traditionnelle qui aime la révolution tant que celle-ci se déroule le plus loin possible, Žižek apporte son soutien à ceux qui osent s’engager dans une situation désespérée. Rappelant que les Grecs ne doivent pas se laisser aller à un nationalisme qui se focalise sur l’impérialisme allemand et se limite à dénoncer les ingérences étrangères,  Žižek encourage les Grecs à s’attaquer en priorité aux problèmes du pays. Faire le travail que les précédents gouvernements n’ont pas fait – ceux-là même qui ont été soutenus par l’Union européenne et qui sont aujourd’hui encore présentés comme le choix de la raison – s’attaquer à la corruption et au clientélisme.

La Grèce et l’Europe ont besoin que le courage et l’espoir l’emportent sur la peur.

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