Les lendemains chanteront-ils ?

De N. Hulot qui considère qu’ « il serait pathétique de ne pas tirer les leçons de cette crise », aux Ateliers de recherche en écologie politique qui affirment « que le ralentissement économique imposé par la crise offre une opportunité inédite de s’attaquer aux problèmes écologiques et sociaux », les voix évoquant des lendemains qui pourraient chanter se multiplient dans les espace médiatique.

 

Les lendemains chanteront-ils ?

 

De Nicolas Hulot qui considère qu’ « il serait pathétique de ne pas tirer les leçons de cette crise », aux universitaires scientifiques des Ateliers de recherche en écologie politique de Toulouse et d’Ile-de-France qui affirment « que le ralentissement économique imposé par la crise offre une opportunité inédite de s’attaquer enfin sérieusement aux problèmes écologiques et sociaux », les voix évoquant des lendemains qui pourraient chanter se répandent et se multiplient dans les espace médiatique et cybernétiques.

 

 

Que ce soient dans les Une des hebdos ou dans les multiples tribunes libres parues dans Mediapart, Le Monde ou La Croix, on assiste à un véritable déferlement de prophéties concernant « le monde d’après qui ne saurait ressembler à celui d’avant » qui jaillissent des plumes acérées de tout ce que l’hexagone compte de « sachants ». Mais, comme tout pédagogue le sait, un sachant ne soit pas être « surplombant », si bien qu’il préfère nommer citoyens les pauvres « apprenants » que nous sommes et auxquels il s’adresse. Ou plutôt auxquels il feint de s’adresser, car en réalité, pour l’instant, c’est à ses pairs, complices ou adversaires, qu’il en appelle pour mettre au point un discours qui nous sera livré clé en main, plus tard, au moment des élections.

 

Plus jamais ça

 

Après chaque crise d’ampleur ou chaque séquence vécue comme telle, la ritournelle est la même : En 1918 la « der des der » et le « plus jamais ça » ; en 1968 « rien ne sera plus comme avant ».

 

Janvier 1919. La Conférence de Paris qui va durer plus d’un an se fixe pour objectif de jeter les bases d’un monde nouveau après l’énorme traumatisme provoqué par les 10 millions de tués et les 20 millions de blessés de la « Grande Guerre ». 32 nations y participent sous la férule des maîtres du monde occidentaux (Royaume uni, France USA, Italie). Ne sont présents ni les vaincus, ni la Russie encore en ébullition soviétique et pas encore stalinienne, ni les peuples colonisés.

L’objectif aux accents kantiens (1), est, disait-on, d’instaurer une vraie paix ; L’organisation internationale du travail (OIT), de son côté réclamait un « ordre social juste dont tous doivent bénéficier » ; « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », énoncé pendant la guerre, est rappelé à chaque instant. Mais, pour grands qu’aient été ces principes ils ne pèseront pas grand chose face aux réalités politiques qui ne laissent à la Conférence que le choix entre deux possibilités. Accepter sans trop grogner le traité de Versailles qui impose des réparations aux vaincus, ou bien se ranger derrière le père Keynes qui dans Les conséquences économiques de la paix considère que le vaincu est peut-être un ennemi mais qu’il est d’abord un futur partenaire commercial et financier et que, pour ce faire, l’Allemagne ne peut être enchaînée par le fardeau de réparations.

 

 

  1. Le philosophe allemand des Lumières, Emmanuel Kant, qui prônait une morale universelle avait écrit un Projet de paix éternelle en 1795.

 

 

Une sorte de querelle entre anciens et modernes, entre droite et gauche, entre militaristes et humanistes libéraux selon qui en parle, mais qui en fin de compte n’opposait que deux recettes destinées à sauver l’essentiel : relancer la production et l’exploitation des prolétaires, et maintenir d’une manière ou d’une autre l’emprise colonialiste essentielle au capitalisme. Et bien sûr, poser les bases d’une lutte contre le communisme, celui du moins qu’ils considéraient comme tel.

La première solution finalement confirmée conduira à l’étranglement des prolétaires allemand, au triomphe du parti nazi et de nouveau à la guerre. Quant au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la Société des Nations (SDN) issue de la Conférence de Paris n’en fera qu’une boulette de papier en proclamant la « mission sacrée de la colonisation ». La seconde solution, adoptée après la seconde guerre mondiale aboutira à la guerre froide, au partage du monde et au déclenchement de multiples guerres, hors de l’Europe il est vrai. Les colonisés ne se verront pas plus reconnus leurs droits et devront lutter les armes à la main contre les colonisateurs.

 

L’essentiel était que l’économie s’en remette et elle s’en est remise : Entre 1907 et 1913 le taux de croissance en France était de 4 %... entre 1922 et 1929 il sera de 5 à 6 %. L’essentiel était que les révolutions soient au plus vite muselées : elles le furent en Allemagne et en Italie par la social-démocratie, en Russie par les staliniens.

 

 

Une nouvelle union de la gauche ?

 

Tout cela n’est pas de nature à nous rendre optimiste vis-à-vis des projets, partout énoncés en 2020 après l’épisode pandémique. Mais bien qu’il paraisse qu’on ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, ça vaut quand même le coup de voir d’un peu plus près s’il ne s’agirait pas d’un simple remake du « demain on rase gratis ».

 

A l’initiative de 16 associations (CGT, FSU, Greenpeace, DAL, Solidaire, Unef, Attac, Alternatiba, etc.) la pétition « “Plus jamais ça”  pour un jour d’après écologique, féministe et social pour rompre avec les politiques néolibérales », résume assez bien la teneur de dizaines d’autres appels ou réflexions publiées. Elle propose quatre mesures urgentes : arrêt des activités non indispensables, réquisition des établissement médicaux privés, suspension des dividendes versés aux actionnaires, utilisation des 750 milliards de la BCR pour financer des besoins sociaux et écologiques. Et, à long terme, développer les services publics, une fiscalité plus juste et une réorientation et relocalisation de la production pour satisfaire les besoins. Cette initiative, dite « à l’initiative d’organisations de la société civile », tente maintenant de mettre dans le bain les leaders politiques de gauche en proposant, en autres, un smic à 1700 euros, les 32 heures hebdo et l’interdiction de licencier pour les entreprises qui distribuent des dividendes. Willy Pelletier, ex-anarchiste, ex trotskyste et présentement coordinateur de la fondation Copernic, proclame que cela doit être le début d’une « coagulation de longue durée ». De quoi allécher tous les partis qui rêvent de jouer un rôle de premier plan dans une nouvelle union de la gauche (écologique bien entendu, il faut être de son temps !)

 

Benjamin Coriat, du collectif des économistes atterrés opposé à l’orthodoxie néo-libérale, est une figure emblématique de l’irruption de la notion de réhabilitation des « communs » le dernier né des concepts qui fait fureur. Mais, dans Le retour des communs (ed. Les liens qui libèrent) qu’il a dirigé, il précise en quoi consiste ce retour : il ne s’agit pas de nier le droit de propriété mais de mettre en place des droits d’usage. Il précise, sur Mediapart, le fondement « philosophique » de sa pensée : « NOUS avons développé notre système de production et autorisé des comportements de prédation ».

 

Autrement dit, et comme pour la fondation Copernic qui a pour objectif de « remettre à l'endroit ce que le libéralisme fait fonctionner à l'envers », c’est une philosophie qui s’articule sur les deux antiennes du vieux réformisme :

  1. Il n’est pas besoin de rupture complète avec les fondements du système capitaliste que sont la propriété privée des moyens de production et l’extorsion d’une plus-value sur le travail humain par une classe de propriétaires et de gestionnaires.
  2. L’objectif est de corriger les excès du système (que l’on appelle alors libéralisme et non plus capitalisme) par le biais d’un Etat bienveillant qui serait au-dessus des classes sociales.

 

Non, nous ne sommes pas dans le même bateau !

 

C’est alors qu’est utilisé en permanence ce nous citoyen ! Or Il ne s’agit pas du nous désignant l’être humain total et désaliéné que Marx imaginait dans une société communiste, mais d’un « nous » qui existerait dans la société de classes actuelle. Un nous qui devrait accepter l’aliénation capitaliste comme un drame humain éternel et se contenter d’en critiquer les aspects les plus repoussant que serait le néolibéralisme pour Coriat ou le simple libéralisme pour la fondation Copernic. Un nous qui relègue les oppositions de classe au second rang de nos préoccupations après cet intérêt commun que serait l’avenir de la planète et de l’espèce humaine.

 

Il n’est pas un jour sans qu’un nouveau texte nous affirme que l’occasion est unique pour « réinventer le monde ». Qu’ils soient issus de libertaires ou du Front national en passant par les gauchistes, les socialistes et le parti communiste, il ont souvent en commun de se baser sur le mythe de l’intérêt général, même si évidemment le nouveau monde qu’ils appellent de leurs vœux n’est pas forcément le même.

 

Or il y a deux possibilités pour les mois à venir. Soit l’idée que nous sommes tous dans le même bateau sort renforcée de la crise virale alors qu’elle avait été sérieusement écornées par les mouvements contre la loi travail, contre la réforme des retraites et par les Gilets jaunes ; soit, au contraire, cette vision continue de s’affaiblir au profit de la perception d’une irrémédiable coupure de classe qui se renforcera dans les luttes à venir sur les lieux de l’exploitation.

Ces luttes, qu’elles soient réduites très rapidement ou au contraire qu’elles poursuivent en l’approfondissant la séquence de ces dernières années, diront des choses beaucoup plus concrètes que les formules creuses et pourries de bonnes intentions qui veulent mettre en cause le productivisme en renforçant la transition écologique et à qui il ne manque qu’un nouveau Mitterrand pour nous rejouer la pièce de l’union de la gauche.

 

Et, force est de constater que les appels à des lendemains qui chantent dont nous parlions plus haut vont dans le sens de la première hypothèse, même s’ils se parent de vertus progressiste et écologiques. Car ce qui manque à ces propositions qui pourrait nous sembler alléchantes en attendant mieux c’est : comment les imposer ? Et ce n’est certainement pas par une stratégie d’union nationale au nom d’un intérêt commun.

 

Ces intérêts irréconciliables c’est le Capital lui-même qui les précise pour mener mieux une bataille qu’il entend gagner. Alors que la quasi totalité des appels à un monde nouveau mettent en avant un souhait et des possibilité de démondialisation, de relocalisation vers des circuits courts, d’économie à taille humaine, d’économie centrée sur le « national », les investisseurs eux, les vrais, les grands, parient et investissent sur l’inverse : plus de globalisation, plus de technologie et de virtuel, plus de cartels et de regroupement, plus de centralisation. C’est en tous les cas ce qu’indique Wall street qui n’a que peu reculé par rapport au CAC 40. Ce qui reflète à la fois l’hégémonie des Gafam qui, malgré quelques simulacres de contrôle, se portent bien, et le fait que si il y a eu des perdants (transports, énergie, PME) il y a aussi des grands vainqueurs (la Silicon Valley, des secteurs de la grande consommation, etc.). A nous de jouer !

 

JPD

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