Le feuilleton burkini de l’été. A quoi ça sert ?

Pendant la lutte contre la loi travail, la critique sociale s’est refait une place au soleil. Le mouvement retombé, des questions, celles qui opposent ceux qui devraient être unis contre leurs exploiteurs communs, ont été réactivées par les forces qui ont intérêt à ce que les divisions portent sur des questions de religion, de race ou de couleur de peau, mais surtout pas de classe sociale.

Le feuilleton burkini de l’été

A quoi ça sert ?

 

 

Le 17 août, jour même où Valls, le premier ministre de la France, déclarait, à la suite des arrêtés municipaux interdisant le port du Burkini, que les musulmans devaient faire preuve de « discrétion dans la manifestation de leurs convictions religieuses », François Hollande, le président de la même France se rendait au Vatican en « visite privée » (mais tout de même accompagné de Bernard Cazeneuve – les deux hommes n’ont pourtant pas pour habitude de passer leurs vacances ensemble), pour « resserrer les liens » avec l’Eglise catholique et rencontrer un pape François, généralement peu discret dans l’expression publique de sa propre foi. C’est à cette occasion que l’autre François s’est « recueilli », à la mémoire des victimes des attentats, à l’église Saint-Louis-des-Français de Rome, dans laquelle, en janvier 2004, il avait refusé de mettre les pieds au nom du respect de la laïcité. Une coïncidence et une volte-face qui surviennent alors même que l’ « affaire » de la mort, le 19 juillet, d’Adama Traore lors de son interpellation et transfert dans un commissariat de Persans (Val d’Oise) agite encore les « cités » dont de nombreuses voix nous disent qu’elles sont des nids de vocations terroristes.

 

Décidément les socialistes sont une véritable fabrique à « jihadistes ». On frémit à chaque fois qu’ils ouvrent la bouche. Car enfin, comment ne pas voir à quel point cette « coïncidence » souligne une profonde inégalité de jugement et de traitements entre différents « enfants de la République ». Comment ne pas voir que cette coïncidence ne peut que favoriser quelques vocations de martyrs parmi celles et ceux qui sont justement révoltés par la situation qui leur est faite dans la République, par le racisme qu’ils subissent et le mépris affiché vis-à-vis des musulmans, non à cause de la religion qu’ils professent mais de par le statut de classe dangereuse qu’ils endossent.

 

Ce n’est pas là chose nouvelle. A chaque fois que les responsables politiques ouvrent la bouche, même pour fustiger le racisme ou prôner l’égalité ou la laïcité, les bras nous en tombent tant ils semblent ne pas se rendre compte que les cibles qu’ils visent, la rhétorique qu’ils utilisent, les moyens qu’ils mettent en œuvre, et ce qu’on ne peut que lire derrière leurs mots, vont à l’encontre du but prétendu.

 

Lorsque Valls, qui en a remis une couche, affirme que « Le Burkini n’est pas compatible avec les valeurs de la France », il le fait, aux côtés d’un certain nombre de laïcs intransigeants, au nom de la défense des femmes. Mais de quoi ces féministes de la dernière heure se mêlent-ils  alors qu’en quatre ans de pouvoir ils n’ont pas été capables d’imposer une simple égalité des salaires entre les hommes et les femmes ! Le résultat c’est un parti-pris éclatant en faveur de l’offensive nationaliste actuelle qui veut réhabiliter les racines chrétiennes de la fille aînée de l’Eglise. Une Eglise qui considère que la Femme est issue d’une côtelette d’Homme !

 

Les débats sur le burkini se fondent sur un quadruple déni/oubli. Celui très actuel des bombardements français en Syrie qui ont fait largement plus de morts que les attentats en France. Celui d’un « passé » colonial pourtant bien présent dans la domination de classe qui s’exerce sur une partie de la population issue, non de l’immigration, mais de l’importation de main d’œuvre. Celui sur l’oubli des costumes de bain de nos grand-mères. Enfin sur la présence habituelle et très actuelle de signes ostensiblement religieux dans l’espace public : les bonnes soeurs voilées qui, quoiqu’on en pense, n’ont pas disparues ; les vêtements et coiffures des juifs orthodoxes dans certains quartiers urbains ; les processions catholiques dont on nous dit qu’elles font partie de la tradition ; les croix et autres breloques visibles sur le corps ou les édifices publiques, et bien d’autres signes encore. Sans compter que si le burkini est la marque d’une certaine domination sur le corps des femmes (mais pas seulement imposée, souvent aussi intériorisée) qu’en est-il du bikini (ou du slip de bain) qui, au nom de la morale chrétienne, cache chattes, bites et culs de manière obligatoire dans l’espace publique… du littoral (et seulement du littoral car en ville il est interdit par arrêté municipal… les corps républicains doivent y être davantage couverts !).

 

On pourrait multiplier ainsi les exemples de différence de traitement qui ne peuvent que pousser certaines et certains à péter les plombs.

En effet, s’il est tout à fait licite et conseillé de critiquer et d’honnir l’islam on ne peut le faire que si le même rejet, et de manière aussi nette et égale, s’applique à toutes les transcendances et surtout aux monothéismes (catholiques et juifs) qui dominent le monde. Et que l’égalité de traitement n’est pas seulement question de surface identique de papier ou de quantité équivalente de mots consacrés à ces dénonciations, mais de prise en compte du fait que le sens des critiques varie selon les contextes dans lesquels il s’exprime. Ce n’est pas une question de comptabilité et d’égalité, mais d’équité et d’Histoire.

 

Ce contexte c’est plus d’un siècle de domination et d’exploitation du monde dit « arabo-musulman » par le monde « occidental-chrétien ». Il est donc tout à fait logique qu’une diatribe contre l’islam qui serait disproportionnée par rapport à celles adressées à d’autres religions soient perçue comme une attaque contre les personnes plus que contre la religion. C’est d’ailleurs ce qu’ont bien compris les racistes qui masquent leur haine des Arabes (ou de ceux qu’ils prennent comme tels) derrière le voile de la religion.

 

Le colonisateur colonise pour trois raisons : trouver des matières premières, chercher de la main d’œuvre si possible gratuite, asseoir un pouvoir sur un territoire pour contrôler les flux des matières et des bras. La religion, le colonisateur s’en fout (ce n’est pas un croisé qui veut reconquérir le tombeau du Christ). Le racisme n’est pas non plus premier : il l’utilise et le crée pour justifier et asseoir sans trop de peine ses trois objectifs aux yeux des populations dont il est issu.

 

Les Jihadistes de diverses obédiences sont en train de rendre un fier service à leurs homologues chrétiens ou Juifs, même si ils en zigouillent quelques-uns de temps en temps. On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs, on ne réhabilite pas le religieux sans produire des martyrs. Car au-delà des quelques petits ennuis que représente le massacre de quelques uns d’entre eux, le bénéfice est net : c’est celui de la réhabilitation du « religieux » qui au bout du compte rend crédible la prophétie d’André Malraux selon laquelle le XXIe siècle serait religieux ou ne serait pas. Ce qui n’était pas gagné à la fin du siècle dernier.

 

En acceptant de se situer sur le terrain de la religion, comme nous le proposent jihadistes et laïcs (intransigeants à l’ancienne ou de la dernière heure comme le FN) on accepte de mettre au second plan une réalité qu’ils veulent tous évacuer à savoir qu’il s’agit davantage de clivages sociaux, de classe, que de manière de croire ou de ne pas croire au ciel.

 

Pendant les quelques mois qu’a duré la lutte contre la loi El Khomri, la critique sociale s’est tant bien que mal refait une place au soleil. A peine le mouvement parti en vacances, des questions dites de société, de celles qui opposent celles et ceux qui devraient être unis contre leurs exploiteurs communs, ont été réactivées par les forces qui ont intérêt à ce que les divisions qui agitent la société portent sur des questions de religion, de race ou de couleur de peau, mais surtout pas de classe sociale.

 

Et de fait ce retour du religieux en arrange plus d’un y compris certains admirateurs de saint Voltaire pour qui la croyance en un dieu devrait apparaître comme stupide aux yeux des plus éclairés, de l’élite, mais rester présente dans la tête du bas-peuple pour qu’il se tienne tranquille. Et à présent, tous les tenants de l’ordre capitaliste préfèrent, et de loin, ce retour au religieux (même chaotique et sanglant) pour éviter que germe de nouveau dans l’esprit des « gueux » l’espoir, bien terrestre et immanent, de la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme.

 

Le journal Le Monde vient de nous donner un bel exemple de cette réalité dans sa livraison du 17 août qui, par la plume de « musulmans qui ont réussi », traite de l’Islam en France. 41 médecins, chefs d’entreprise, cadres supérieurs ont sorti un texte dans lequel ils se déclarent « prêts à assumer leur responsabilité » dans la gestion de l’islam en France. Pas forcément pratiquants, ni même sans doute croyants, ils ont besoin d’un islam « tranquille », français et intégré, pour vivre tranquillement leur ascension sociale que l’incursion d’un islam salafiste perturbe du fait de leurs origines. Mais qui sont ces gens ? Qu’est-ce qui les caractérise fondamentalement ? D’être des musulmans ou d’être des bourgeois ? Ce sont évidemment des bourgeois qui mettent en avant la religion pour masquer ce qu’ils sont réellement. Leur discours est le même que celui des « bourgeois de souche » : « on peut y arriver en travaillant dur, en le voulant ». Sauf que quelle que soit son origine tout le monde ne peut pas devenir bourgeois ! Eh oui la lutte de classe ça traverse les appartenances religieuses, les origines culturelles, les « races » et toutes les appartenances.

 

jpd

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