A propos d’Affinités révolutionnaires, nos étoiles rouges et noires

A propos d’Affinités révolutionnaires, nos étoiles rouges et noires

Ed. Mille et une nuits

Olivier Besancenot et Michael Löwy

 

 

Partant de la constatation qu’il n’y a pas eu que des désaccords entre anarchistes et marxistes mais aussi, plus souvent qu’on ne le dit, des alliances et des solidarités, il s’agit pour les auteurs de réactualiser un marxisme libertaire qui ne se figerait pas dans une nouvelle doctrine mais qui tricoterait, par une reprise en compte l’un de l’autre, une affinité redécouverte et modernisée.

A l’appui de ces considérations historiques et de ce projet, le livre brosse un rapide tableau de périodes révolutionnaires comme la Première Internationale, la Commune de Paris, la Charte d’Amiens ou Mai 68 qui donnent du corps à cet objectif, assorti de quelques portraits  : Louise Michel, Rosa Luxembourg, Emma Goldman, Durruti, B. Péret etc.

Nous n’aborderons pas ici l’exactitude de ce voyage dans l’histoire  : beaucoup de choses vraies, d’autres inexactes par erreur ou omission, mais suffisantes pour donner à un lecteur novice l’envie d’y fouiller par lui même en recherchant les nombreux textes et témoignages qui traitent de ces périodes. C’est là l’essentiel.

 

Curieusement, si les auteurs citent quelques penseurs (W. Benjamin, A. Breton, D. Guérin) ayant rapproché l’anarchisme du marxisme (et vice versa), il en est un, le principal à mon avis, qui n’est pas évoqué, Maximilien Rubel (1905-1996), un des spécialistes les plus pointus de Marx et qui a préparé et annoté les 8000 pages de son œuvre éditées dans la collection de la Pléiade. Militant de tendance conseilliste, il est l’auteur d’un «Marx théoricien de l’anarchisme» publié en 1973 (Marx critique du Marxisme, Payot) – lire ici  : -2026771208 http://kropot.free.fr/Rubel-Marxanar.htm. Besancenot peut ne pas le connaître, Löwy c’est plus difficile à croire. Mais il est vrai que Rubel est aussi quasiment absent du panthéon anarchiste  ! Quasi inconnu dans un mouvement qui trop longtemps n’a su se définir que par son opposition/hostilité au marxisme et ne considérait la lutte des classes qu’avec des pincettes.

 

La question que nous nous posons c’est  : pourquoi ce livre maintenant  ? De qui, de quoi est-il le produit  ? Il me semble qu’il s’inscrit dans le fil des conséquences directes de la chute du «communisme réel» en 1990 et de la crise de la vulgate interprétative trotskiste qui s’en est suivi. Le stalinisme était expliqué par une «mauvaise direction» du PC soviétique au sein d’une société malgré tout encore socialiste dans ses fondements (Etat ouvrier dégénéré et bureaucratique et donc pas capitaliste). Changer la direction au sein du PC et de l’URSS en s’appuyant sur une révolte du prolétariat devait faire l’affaire.

Mais l’effondrement de l’URSS ne s’est pas déroulé comme il aurait dû. L’Etat «ouvrier» n’a pas explosé sous une pression populaire guidée par de vrais révolutionnaire, il a implosé de l’intérieur sans que le peuple y soit vraiment pour quelque chose, même si les «dissidents» ont joué leur partition pendant les années précédentes (mais hélas, la plupart d’entre eux ne rêvaient qu’à la démocratie bourgeoise et au libéralisme  !). Il apparaissait encore plus clairement alors que l’URSS s’était rapprochée davantage d’un capitalisme d’Etat que d’un Etat ouvrier, même dégénéré.

 

C’est aussi à partir de ces années 90 qu’on assiste à une affirmation plus «libertaire» (1) au sein des mouvements sociaux. Ce sont les coordinations infirmières et cheminotes qui culminent dans la grande grève de 1995  ; c’est la priorité accordé aux assemblées générales face aux hiérarchies bureaucratiques  ; c’est un désamour croissant vis-à-vis des partis et de la classe politique entraînant une montée de l’abstention  ; c’est la redécouverte d’une écologie d’action directe  ; et c’est surtout la montée de nouvelles générations militantes issues des mouvements de la jeunesse qui secouent tous les trois ou quatre ans les universités et les lycées. Or, le courant trotskyste auquel appartiennent Besancenot et Löwy, est certainement le moins dogmatique de ses homologues et le plus sensible et attentif aux changements et aux convulsions qui agitent le corps social. C’est donc à ces jeunes-là que le livre s’adresse en priorité pour leur montrer que l’idéal libertaire qui les anime n’est pas incompatible avec des formes d’organisation politique que le mouvement anarchiste traditionnel trop «culturel», ou néo-anarchiste, trop éloigné de la question sociale, n’est pas en mesure de leur offrir.

 

Mais cette sensibilité qui les a poussé à passer de la LCR au NPA, les a conduit à mettre de côté l’affirmation d’un projet (communiste) au profit de la mise en avant d’une identité plus stratégique (anticapitalisme) et surtout à dissocier, plus encore qu’avant, l’un de l’autre.

 

Car il existe bien dans le marxisme un corpus qui est très proche, voire commun avec le corpus anarchiste révolutionnaire (anarchiste communiste ou communiste libertaire) : l’abolition des classes sociales, du salariat et de la propriété privée des moyens de production. Le communisme comme véritable rupture économique et politique avec le capitalisme. Bref, «de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins» dans une société où l’«administration des choses» rendra l’Etat inutile.

 

Le problème c’est que d’un côté le NPA ne parle plus guère de ces fondamentaux (il les rappelle à l’occasion) et que les anars (je ne parle pas seulement des organisations mais aussi de toutes les mouvances anarcho-autonomes diverses et variées) l’utilisent trop souvent comme un récitatif à but identitaire ou comme un marqueur pour se distinguer des cousins et des voisins. Déjà en délicatesse structurelle avec le concept même d’Histoire, la faiblesses actuelle du mouvement anarchiste c’est d’avoir, lui aussi, oublié ses racines dans le mouvement ouvrier, donc sa convergence initiale avec les marxistes, pour s’enfermer dans des considérations philosophiques et culturelles pour les uns et s’être laissé séduire par les sirènes post-modernes qui font passer la domination devant l’exploitation, pour les autres.

 

Mais la «faute» n’en incombe ni aux uns ni aux autres  ! Ce n’est pas une question d’orientation erronée ni d’individus mal éclairés (si nous pensions cela nous serions à notre tour devenus trotskystes  !), mais le fruit d’une période historique d’émiettement et de fragmentation des exploités, dans laquelle c’est la bourgeoisie qui est à l’offensive et qu’il est donc particulièrement difficile d’articuler les projets (les fondamentaux) avec les luttes dans ce rapport de force défavorable. C’était déjà le cas en période de montée des luttes prolétariennes, c’est évidemment pire maintenant.

 

Si affinités il doit y avoir entre les étoiles noires et les étoiles rouges il serait de bon ton qu’elles ne se scellent pas sur l’oubli ou le camouflage des racines et des buts, ce qui ne saurait que produire une gauche de la gauche plus cool (libertaire), plus sympa certainement, mais sans impact réel sur ce que nous subissons actuellement.

 

Que les étoiles rouges cessent d’avoir un œil rivé sur la gauche (même de la gauche) institutionnelle et accepte l’idée que la politique ce ne sont pas les alliances de partis ni même les partis eux-mêmes, mais l’autonomie des luttes et des idées  ; que les étoiles noires renouent avec leur filiation et les analyses de classe en se débarrassant des scories post-modernes. C’est à ce prix que la redécouverte d’affinités pourrait impacter un tant soit peu la situation sociale présente. A condition bien sûr de travailler ensemble pour dénicher quelles sont les forces qui, dans l’existant d’un capitalisme en plein développement et en pleine mutation, pourraient être porteuses de leviers pour un changement social. Ce n’est certainement plus la classe ouvrière du siècle dernier, du moins telle qu’elle était constituée. Mais est-ce pour autant n’importe quel groupe de substitution que diverses tendances mettent en avant périodiquement  ? (Nous avons eu droit au tiers-monde, au sous-prolétariat, aux immigrés, aux classes moyennes, aux techniciens, aux femmes…). Certainement pas, mais ce n’est pas une mince affaire  !

 

jpd

 

 

(1) Libertaire ne signifie pas «révolutionnaire», mais simplement refuser, ou essayer de refuser, la gestion pyramidale des conflits, vouloir «autogérer la lutte» et ne pas s’en remettre aux organisation syndicales et politiques traditionnelles et, plus largement, remédier au «déficit démocratique» qui caractérise nos sociétés.

 

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