tous les morts ne se valent pas - attentats de Bruxelles

Que l’émotion submerge dans un premier temps davantage des individus ou des groupes lorsqu’une tragédie les touche à leur porte que lorsqu’elle se déroule au loin, se comprend aisément. Si ce déséquilibre se renforce et s’institutionnalise, résiste au temps, au recul et au raisonnement, nous sortons de l’émotionnel pour entrer dans un fait politique qui indique que tous les êtres humains n’ont pas

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Tous les morts ne se valent pas !

 

Que l’émotion submerge dans un premier temps davantage des individus ou des groupes lorsqu’une tragédie les touche à leur porte que lorsqu’elle se déroule au loin, se comprend aisément. Si ce déséquilibre se renforce et s’institutionnalise, résiste au temps, au recul et au raisonnement, nous sortons de l’émotionnel pour entrer dans un fait politique qui indique que tous les êtres humains n’ont pas la même valeur.

 

 

La manière dont la compassion à l’égard des victimes et l’indignation vis-à-vis du terrorisme se sont exprimés après l’attentat du 22 mars à Bruxelles, comme après ceux des 7 janvier et du 13 novembre 2015 à Paris, non seulement souligne une grande partie des explications et des causes de ces massacres, mais aussi, hélas, nous indiquent avec certitude que ces causes sont en train de se reproduire et que le processus enclenché n’est pas prêt de s’éteindre !

Le traitement de ces attentats par les medias occidentaux, la place qu’ils y ont pris, la nature de l’impact émotionnel qu’ils ont inscrit dans l’imaginaire d’une très grande partie de la population française, les mises en scène patriotiques que cette dernière a subi ou accepté, indiquent en effet clairement une évidence : une vie occidentale vaut largement davantage qu’une vie non occidentale.

 

En effet, les attentats de Paris puis de Bruxelles ne sont qu’un maillon dans une longue chaîne de massacres revendiqués la plupart du temps par E.I. En moins d’un an pour les plus spectaculaire (et j’en oublie ce qui montre à quel point on peut tomber dans le piège ici dénoncé !) :

4 juin 2015 : Ghana (100 morts)

10 octobre : Ankara (30 morts)

12 novembre 2015 : Beyrouth (43 morts par Daesh)

13 novembre 2015, Paris (130 morts)

20 novembre 2015 : Bamako (22 morts),

12 janvier puis 10 mars 2016 Istambul (10 morts+5)

31 janvier 2016 : Damas (70 morts)

13 mars : Abidjan-Bassam (19 morts),

22 mars : Bruxelles (30 morts)

Et puis le 25 mars au sud de Bagdad, 32 morts, 22 morts au Yemen

… Et un nombre incalculable de blessés.

 

Aucune de ces attaques, aussi meurtrières qu’elles aient été, n’a fait l’objet d’un demi quart du traitement médiatique en continue qui a couvert celles de Paris et de Bruxelles. Aucune n’a donné lieu à un tel flot d’indignation vis-à-vis des terroristes et de compassion vis-à-vis des victimes qui, au bout du compte semblent ne pas être « comme nous ».

 

Une différence de traitement simplement due à distance géographique ? Certainement pas, pour l’essentiel. Eloignement ou proximité, c’est selon, mais surtout historique et politique. Le Pen disait : « Je préfère mes filles à mes nièces, mes nièces à mes cousines, mes cousines à mes voisines, mes voisines à des inconnus et des inconnus à mes ennemis.». Filles nièces et cousines sont là les occidentaux, et parfois voisins (1), les inconnus viennent du sud, et ils peuvent se révéler être des ennemis. En fait, au-delà de la distance géographique c’est une certitude profondément ancrée et entretenue de la supériorité de la culture occidentale sur toute les autres qui s’exprime en filigrane et qu’en conséquence les êtres humains qui la porte ont plus de valeur que les autres.

 

Dès le lendemain de l’attentat de Bruxelles, F. Hollande a planté le décors: « l’Europe a été touchée » par ces attentats. Et c’est bien là le drame ! Qu’Accra, Bamako, Beyrouth, Damas, Baghdad ou Saana soient touchées elles aussi, de manière beaucoup plus fréquente et souvent plus meurtrière, d’ailleurs, c’est dans l’ordre des choses pour le spectateur de i-télé ou de BFM. C’est triste mais c’est loin.

 

« Nous » sommes en guerre, paraît-il. Au delà de l’imposture du « Nous » notons que le gouvernement français a attendu novembre 2015 pour l’admettre.

 

Jusqu’à présent nous vivions dans le déni de la guerre. L’Etat français (comme les autres Etats occidentaux, d’ailleurs) ont toujours tenté d’éviter, par des distorsions sémantiques diverses, de dire ouvertement qu’il fait la (est en) guerre. On dit qu’on « intervient » au Moyen Orient ou en Afrique sub-saharienne comme pendant la guerre d’Algérie on ne parlait que d’« événements » d’Algérie et d’« opérations de police .

Les « interventions militaires » menées par la communauté internationale depuis 1990 (la chute du régime soviétique) se drapaient généralement d’un objectif humanitaire. C’est qu’il était devenu très difficile d’invoquer une menace territoriale (sens traditionnel de la guerre aux yeux des populations) dans la mesure où aucune de ces guerres ne menaçait directement ses habitants. Il ne s’agissait plus de se protéger mais de protéger nos « amis » sensés être les porte-drapeaux des valeurs de notre civilisation démocratique.

On met alors l’accent sur la paix pour laquelle il faut combattre plus que sur la guerre à laquelle on ne se résout pas. On utilise des euphémismes : « prévention et résolution de conflits », « gestion de crise », etc. Lorsque le mot est lâché c’est pour immédiatement en limiter le sens : « Nous sommes en guerre… contre le terrorisme ». Pas question de dire sans fioritures « Nous sommes en guerre », point.

En fait l’Occident n’a guère cessé d’être en guerre depuis 1945. Et la France, de ce point de vue a pris largement sa part. Mais, de la même manière que le 11 septembre 2001 les USA ont été sidérés de constater qu’une grande partie du monde ne les aimait pas, eux que la guerre n’avait jamais atteint sur leur propre territoire, la France a subi semblable traumatisme en janvier 2015 lorsqu’elle a découvert qu’une des conséquences de la politique internationale menées à l’extérieur, au loin, pouvait se manifestée sur le sol national. Gueule de bois et incompréhension.

 

Car en fait il faut une bonne dose de tartuferie pour considérer que « nous » ne sommes en guerre qu’à partir du moment où quelques attentats ensanglantent le pays et que « nous » ne l’étions pas auparavant lorsque « nos » armées et « nos » alliés bombardaient sans discontinuer des territoires lointains d’Afrique, d’Asie ou du Moyen-Orient ; au nom de la morale démocratique et de la lutte contre le terrorisme, bien sûr ! La guerre était bien là, mais pas « chez nous » !

 

Il existe une constante dans toutes les définitions du « terrorisme » c’est d’avoir pour but ou pour résultat de rendre passive la plus grande partie de la population « terrorisée » afin de pouvoir plus aisément atteindre le but poursuivi (domination, conquête du pouvoir, extermination, etc.). Or, les bombardement aériens sont certainement la forme la plus achevée du terrorisme, les actes les plus destructeurs et efficaces pour semer la terreur.

6 août 1945, les bombardements sur Hiroshima puis sur Nagazaki. On sait maintenant qu’ils furent décidés alors que la défaite japonaise était déjà consommée et qu’ils relevaient plus d’un terrorisme d’Etat destiné à asseoir la domination américaine dans le nouveau paysage géopolitique qui se dessinait, que d’un moyen de précipiter la paix et d’éviter d’autres victimes d’une guerre qui de toutes les façons se terminait.

Et puis, autre exemple, le bombardement de Dresde par les alliés le13 février 1945 : 25000 morts.Winston Churchill, qui n’était pas précisément un pacifiste, mais très au fait des arcanes de la géopolitique de l’époque s’en est désolidarisé en déclarant : « Il m’apparaît que le moment est venu de se demander si la question du bombardement des villes allemandes dans le but d'augmenter la terreur ou pour d'autres raisons ne devrait pas être réévaluée... la destruction de Dresde dont le seul objectif fut de saper le moral des troupes mais aussi de la population allemande, c’est à dire du terrorisme au sens propre, et de marquer la puissance américaine face à l’URSS. ».

 

 

Cette distanciation qui s’opère entre les morts d’ici et les morts de là-bas trouve ses racines non pas dans la religion comme certains le suggèrent mais dans le colonialisme.

Les religions, toutes les religions, ont été et sont toujours l’opium du peuple. Il est bon de le dire et de le redire en toute occasion. Il n’existe pas plus de religion des opprimés que de patriarcat féministe ! Nous devons revendiquer et pratiquer le combat anticlérical et le droit au blasphème. Mais à deux conditions, le pratiquer contre toutes les religions sans en épargner aucune et ne pas les transformer en cause alors qu’elles ne sont que des moyens bien pratiques pour masquer une réalité bien plus tangible, celle de la domination d’une classe sur une autre et ce au niveau mondial, des enfumages, des opiums…

En effet, lorsque le colon met le pied et le fusil sur un territoire c’est d’abord pour s’emparer de moyens de production, de matières premières et de forces de travail. Faire triompher sa religion ni sa culture, si ce n’est celle du capitalisme, c’est la cerise sur le gâteau. Le colon traditionnel comme les armées « coalisées » actuelles opérant dans les pays du Sud ne sont que les bras armés des bourgeoisies occidentales qui veulent conserver, conquérir, contrôler des moyens de production et soutenir des régimes qui les y aident. La guerre des cultures, des religions, des civilisations sont bel et bien des concepts qui servent à masquer cet état de fait. Le colonisé est d’abord un prolétaire que rien ne distingue du prolétaire occidental potentiellement victime de Daesh comme il l’est lui-même. Ce n’est pas une question de couleur de peau ou de race mais une question de place dans la division capitaliste du travail et de classe dans la hiérarchie sociale.

 

JPD – mars 2016.

 

1. Pas toujours ! Rappelons-nous quand même que les 191 morts du 11 mars 2004 à Madrid et les 56 du 7 juillet 2005 à Londres étaient presque passés inaperçus comparativement au flot médiatique actuel. Sans doute la France ne se sentait-elle pas réellement menacé ! C’était il y plus de dix ans.

 

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