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Billet de blog 28 octobre 2025

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CAPABLES DE TRANSFORMER L’OR EN MERDE : Les nouveaux alchimistes d’EELV

Selon EELV l’écologie peut servir à faire la guerre. Celle qu’ils préfèrent c’est la future écologie de guerre qui est si bonne pour la planète ! En isolant vos combles et en roulant à vélo, vous contribuez à l’effort de guerre en affaiblissant nos ennemis qui nous tiennent par les couilles à cause de nos besoins démesurés de gaz et d’électricité qu’ils nous fournissent et qui les engraissent.

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CAPABLES DE TRANSFORMER L’OR EN MERDE
Les nouveaux alchimistes d’EELV

(publié dans le numéro d'octobre de Courant Alternatif )

Selon EELV [1] l’écologie est bonne à tout ! Y compris à faire la guerre. Pas une guerre de classe, bien sûr  ! Non, une vraie guerre comme celle de 39-40 sur laquelle le parti écologiste ne crache pas. Mais celle qu’ils préfèrent vraiment, c’est la future écologie de guerre. Elle est si bonne pour la planète ! En gros, l’écologie de guerre, c’est : en isolant vos combles et en roulant à vélo, vous contribuez à l’effort de guerre en affaiblissant nos ennemis qui nous tiennent par les couilles à cause de nos besoins démesurés de gaz et d’électricité qu’ils nous fournissent et qui les engraissent.

Avant d’aborder la question de l’écologie de guerre, il faut nous arrêter sur le concept d’économie de guerre, sur lequel elle s’appuie explicitement et dont la définition est volontairement laissée dans le flou.

Après le discours de 2020 dans lequel le « Nous sommes en guerre » prononcé par le Président Macron justifiait une stricte restriction des déplacements due à l’ennemi nommé coronavirus, c‘est un autre ennemi, russe cette fois, qui était visé le 13 juin 2022 par la déclaration selon laquelle la France, comme l’Union européenne, était entrée dans « une économie de guerre dans laquelle (…) nous allons durablement devoir nous organiser ». Confirmation en mars 2025 : « La Russie est devenue, au moment où je vous parle et pour les années à venir, une menace pour la France et pour l’Europe. »
Chacune de ces déclarations surfe sur le flou entretenu de la définition du concept d’économie de guerre, utilisé surtout pour cultiver la crainte de la menace d’un ennemi extérieur (virus, russe ou autre), afin de masquer que la véritable économie de guerre s’illustre par les mesures prises par le patronat contre un ennemi intérieur : la grande masse du petit peuple, saigné par des mesures d’austérité et par un grignotage constant des conquis sociaux et la répression à l’encontre de celles et ceux qui grognent.

Le concept est apparu dans les années précédant la Première Guerre mondiale. Il se définit par la réquisition de tous les outils industriels, de la force de travail et même des capitaux si besoin. C’est la subordination absolue de l’appareil productif à l’effort militaire. Production et consommation sont organisés par l’État dont l’administration contrôle tous les secteurs de l’économie. Ce fut par exemple le cas de la France en 14-18, de l’Allemagne à partir de 1935, des États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale : ils consacraient globalement 40 % de leur PIB à l’effort de guerre, et beaucoup plus même au niveau fédéral.
A noter qu’à l’époque les tenants de ce nouveau concept y voyaient aussi l’avantage de sortir de l’« anarchie capitaliste » en mettant un peu d’ordre dans le libéralisme effréné. En somme, une reprise en main par l’Etat pour le plus grand bien du développement capitaliste pour qui l’ultralibéralisme n’a jamais été qu’un leurre idéologique pour mettre la liberté en scène aux yeux des naïfs.

Or actuellement dans les conflits qui nous préoccupent, selon ces critères, seule l’Ukraine qui consacrait 37% de son PIB en 2023 à la défense est réellement en économie de guerre. Son ennemi, la Russie, n’en consacre que 6% !
Ce dont il s’agit présentement en France n’a en fait rien à voir avec la définition classique de l’économie de guerre. Il s’agit de passer d’un budget de 50 milliards d’euros à plus de 90 milliards dans les années à venir, c’est-à-dire de porter les dépenses à 3% du PIB, alors qu’elles sont à 2 % actuellement, pour réarmer la France dans le cadre des « nouvelles conflictualités » en produisant plus et plus vite.

Pour mémoire, pendant toute la guerre froide de 1947 à 1991, la France a consacré de 7 à 3% (baisse progressive) de son PIB à sa défense. Et on ne parlait pas alors d’économie de guerre. Globalement, en France comme dans le reste du monde, les dépenses militaires sont en diminution constante. Non que les guerres disparaissent, mais les moyens de contrôler et d’anéantir des populations « ennemies » se sont considérablement élargis et n’entrent pas dans la ligne « dépenses militaires ». Devenues « civilisées », les guerres s’appuient sur de nouvelles technologies, mais c’est une autre question (voir CA 349 – avril 2025).

C’est dans ce contexte de retour à la rhétorique guerrière que les écolos dits politiques (EELV) se sont empressés d’endosser le costume militariste en adoubant la « nécessité d’un effort de guerre » porté par l’ensemble des partis politiques.

Sandrine Rousseau, icône de l’écoféminisme, avait affirmé il y a deux ans que «  la force de frappe est aujourd’hui un pilier de notre défense nationale » qu’elle « souhaite faire évoluer (…) en direction d’un accord franco-allemand et d’une armée réellement européenne  ».
Cyrielle Chatelain, présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale et membre de la Commission de défense nationale et des forces armées, a déclaré lors d’un débat le 3 mars 2025 à l’Assemblée nationale : « L’Union européenne doit s’affirmer comme une force politique, ce qui implique aujourd’hui dans ce contexte de s’affirmer comme une force militaire. »

Quelques jours plus tard Marine Tondelier, secrétaire nationale d’EELV, a enfoncé le clou en précisant les contours de ce que serait à ses yeux une écologie… de guerre : « Les dépenses environnementales concourent à notre indépendance des impérialismes fossiles que sont la Russie et les États-Unis. » Le débat qu’elle propose sur cette question ne porte nullement sur la pertinence et le fond de cette orientation militariste, mais sur la seule question de la manière de financer cet effort de guerre pour relancer le complexe militaro-industriel en vue de garantir « l’interopérabilité entre les armées européennes ».
Nous sommes là dans la droite ligne des idées que l’idéologue philosophe Pierre Charbonnier défend depuis quelques années, et sur lesquelles s’appuie maintenant EELV pour justifier ses nouvelles positions sans paraître tourner le dos à son ADN écologique.
Cette analyse repose sur une affirmation du philosophe (dans Vers l’écologie de guerre, 2024) : les énergies fossiles, gaz, charbon et pétrole, sont devenues des armes aussi dangereuses que les têtes nucléaires durant la guerre froide, au cours de laquelle elles furent au contraire des outils de paix. Une vision de petit bourgeois occidental.

En effet, par contraste avec les horreurs commises sur le sol européen dans la première moitié du XXe siècle, l’absence relative de guerre pendant soixante-dix ans a permis que se colle une image de paix sur cette longue séquence que notre philosophe attribue au développement des énergies fossiles qui obligeait les grandes puissances à maintenir un équilibre entre elles. Mais il s’agit là d’un regard angélique sur ce qu’il appelle la « paix de carbone » de l’après-guerre. Un regard autocentré sur le monde occidental, l’Europe de l’Ouest et les États-Unis qui ne veut pas voir que cette paix ne reposait que sur des guerres et des massacres par-tout ailleurs : le colonialisme, les régimes post-fascistes en Amérique latine, les dictatures partout, etc.

Que les Verts se rattachent à cette vision de l’Histoire n’est évidemment pas surprenant. L’horizon proposé par Charbonnier colle totalement à ce que sont socialement et culturellement les écolos officiels lorsqu’il affirme : « On peine à imaginer comment la réorganisation du système énergétique, productif et marchand pourrait s’enclencher sans le concours actif [des grandes puissances], sans que la puissance, précisément, ou le désir de fournir une sécurité minimale à la population, ne soit mise au service d’un tel processus. » Porteurs d’une écologie qui perd toute ambition de changer le monde en profondeur, ils collent parfaitement à l’air du temps postmoderne qui entend renvoyer aux oubliettes tout projet global porteur d’utopie. A côté de l’écologie de guerre, l’écologie sanitaire fait florès avec son lot de bio, de manger bien, de parler bien qui, au lieu de n’être que des éléments permettant de désigner l’abolition des classes sociales comme but (pas ultime !), deviennent en eux-mêmes un horizon indépassable.

Ce serait pourtant avoir une peau de saucisson sur les yeux que de croire qu’il s’agit là d’un revirement à peine croyable de nos Verts. En effet, le militarisme actuel vient de loin. Les Verts se sont toujours rangés dans un atlantisme confortable en refusant de se joindre aux courants favorables à la sortie de l’OTAN, afin de favoriser leur stratégie d’intégration dans le système politique. On notera le soutien aux bombardements du Kosovo en 1999, à la guerre sarkozyste en Libye ou aux interventions en Irak dans les années 2010. Ou encore la manière de soutenir le droit d’Israël à se défendre après les attaques du Hamas du 7 octobre 2023. Bref, dans les faits ils valident l’idée que nous sommes des Occidentaux et fiers de l’être.

Une vision du monde portée dès l’origine du mouvement par leur grand frère, les Verts allemands, après la victoire des « réalo » sur les « fundi » [2]. Le Joschka Fischer, figure historique et fondatrice des Verts allemands avec Cohn-Bendit, qui réclame en 2025 une bombe atomique européenne, est le même qui, en 1999, soutenait le bombardement de la Serbie par l’OTAN lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères ! C’est lui qui inaugure la transmutation du militarisme en action vertueuse à l’instar, vingt ans plus tard, des tenants de l’écologie de guerre. Les opérations occidentales en Afghanistan ou dans les Balkans se transforment en interventions « militaro-humanistes » ! « Des armes, des armes et encore des armes », couinait plus tard Anton Hofreiter, l’ex-président du groupe des Verts au Bundestag, pour réclamer la livraison de missiles à longue portée à l’Ukraine que refusait le SPD.

Soyons clairs, les traîtres, cela n’existe que dans les romans d’espionnage, pas dans une analyse matérialiste des flux historiques. Cela n’existe que dans la dialectique stalinienne ou religieuse (sous le nom de renégats) qui veut nous faire croire que ce sont des individus malfaisants (p.e. en ce moment un Trump, un Poutine ou un Macron) qui conduisent le monde là où il est. Il suffirait alors de les éliminer, à coups de tromblon ou d’élections, pour que tout aille mieux dans le meilleur des mondes capitaliste.

Pour revenir en France, c’est surtout sur la question du nucléaire – qui, rappelons-le, est l’ADN de la politique militariste et en faveur de l’intouchable croissance de l’État français – que l’on trouve les racines de ce qui paraît parfois comme un revirement des Verts. Il y a belle lurette que Brice Lalonde puis De Rugy, figures incontournables de l’écologie politicienne, se sont proclamés pronucléaires ; que Voynet a accepté l’enfouissement des déchets en contrepartie de l’arrêt de Superphénix, attribué faussement au combat de la patronne des Verts, en réalité programmé par le pouvoir depuis longtemps car Superphénix était peu fiable et trop coûteux. Plus récemment, Yannick Jadot a défendu le maintien du parc nucléaire existant, lors de sa campagne présidentielle de 2022, « le temps que le réseau s’équilibre » pour sortir du nucléaire. C’est-à-dire jamais puisque les énergies renouvelables ne sont destinées qu’à produire une partie de l’augmentation prévue de « nos » besoins en électricité.

En somme, les écolos français de gouvernement ont été en avance sur leur temps, maintenant que le nucléaire est considéré par une classe politique unie sur cette question, comme le pilier essentiel de toute politique de décarbonation en ce qu’il émet moins de CO2. L’arnaque est grosse mais elle fonctionne. Surfer sur le refus du nucléaire de l’après-68, l’adouber ensuite en participant à la destruction du mouvement antinucléaire, c’est à peu près le seul bilan dont ils peuvent se prévaloir. Heureusement, il apparaît depuis quelques années une écologie liée au contrôle du territoire qui ouvre des espaces dans lesquels on peut s’engouffrer avec comme objectif de retisser les liens naturels entre écologie et luttes sociales que les politiciens écolos n’ont de cesse de briser.

Mais il faut dire quand même que le mouvement antinucléaire de base lui-même a participé à son effacement du paysage politique français en se concentrant sur la peur du danger sanitaire que représente la fission et en négligeant le «  danger démocratique » que représente le nucléaire. La peur comme facteur de mobilisation a changé d’objet : de la peur des radiations, des déchets, des accidents, on est passé à la peur du changement climatique et du CO2. Et, dans un cas comme dans l’autre, on a mis de côté le danger concernant les relations sociales que le nucléaire comme la production de CO2 impliquent.
Il est grand temps que luttes sociales et luttes écologistes se rejoignent. Le mouvement du 10 septembre, s’il a quelques suites, devrait nous inciter à y contribuer.

JPD

Notes

[1] devenu LES écologistes !

[2] Les « réalos » (réalistes) défendaient d’idée qu’il fallait maintenant participer aux instances étatiques et aux élections. Les « fundi » (fondamentalistes) entendaient rester sur les bases révolutionnaires et antiélectorales du mouvement.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.