De l'interdiction du boycott des produits israélien à celle des spectacles de Dieudonné… L'Etat s'en mêle

De l'interdiction du boycott des produits israélien à celle des spectacles de Dieudonné…

 L'Etat s'en mêle

 

 

 Quatre personnes ont été condamnées à Mulhouse à un mois de prison avec sursis et à 4500 euros d’amende pour « incitation à la haine raciale » parce qu'ils appelaient au boycott des produits israéliens dans un supermarché. Ce ne sont que les derniers en date d’une centaine de militants traduits devant les tribunaux pour les mêmes raisons, en participant à la campagne BDS (Boycott-désinvestissement-sanctions).

 

C’est la circulaire du 12 février 2010 dite « Alliot-Marie » qui permet de poursuivre pénalement ces appels au motif que ces derniers sont une provocation « à la discrimination, à la haine ou à la violence à l’égard d’une personne ou d’un groupe de personnes en raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée ».

Comme le souligne une tribune libre parue dans Le Monde signée Ekeland, Brauman et Poissonnier, intitulée « Cessons de pénaliser le boycott d’Israël », certains magistrats refusent de requérir ou simplement prononcent des relaxes. Il n’empêche que cette loi est ouvertement liberticide, que de nombreuses personnes sont condamnées et que le gouvernement socialo-écologiste n’a nullement fait état de son intention de l’abroger. Et surtout qu’elle va dans le sens d’une nauséabonde offensive idéologique et pénale qui tente de faire croire que s’attaquer à l’Etat ou aux institutions racistes d’Israël relève du racisme et de l’antisémitisme.

Comme le rappelle la tribune libre évoquée, dans les années 1970 la campagne anti-apartheid dit « anti-outspan » était accusée de propagande (marxiste-léniniste, bien entendu !) anti-blanc !

Il ne s’agit pas de discuter ici des heures sur le fait de savoir si ces campagnes sont efficaces ou non. Elle ne le sont généralement pas sur le strict plan économique, elles le sont davantage sur le plan de la destruction de l’image que veut se donner un régime politique, comme ce fut le cas en Afrique du Sud. C’est plus une arme politique qu’économique. Mais ce qu’il faut affirmer c’est que, efficaces ou non, il faut clairement se prononcer contre leur interdiction.

Censeurs et scélérats

Dans un article du Monde Diplomatique de février 2014 intitulé « Censeurs et scélérats », Serge Halimi rappelait justement que la liberté d’expression n’existe que si on l’applique à des propos qu’on réprouve. Et cette évidence, théoriquement partagée par tout le monde est singulièrement oubliée et juridiquement écornée depuis pas mal de temps ! Halimi n'évoque pas là le boycott des produits israéliens mais la décision de Valls d’interdire à titre préventif plusieurs réunions et spectacles de Dieudonné jugés contraires au « respect dû à la dignité de la personne humaine ». Il envisageait même de modifier la loi à cet effet !

Une question se pose alors légitimement : qu’est ce qui est plus dangereux pour une société qui proclame combattre le totalitarisme et les discriminations ? Un pitre antisémite (dont la notoriété n’est pas dû qu’à son talent – il en a – mais aussi à la mis en scène médiatique que lui construisent certains de ses ennemis), ou la mise en place d’un système qui fait du ministre de la police le juge de ce qui est indécent ou non pour interdire ce qui, à ses yeux, l’est ! Il ne s’agit bien sûr ici seulement de Dieudonné, mais pas de l'expulsion des Roms  et des sans-papiers ! 

Cette mise en place d’un système qui voit chaque jour l’emprise de l’Etat sur les actes et la pensée s’accroître en fait réagir quand même certains : « L’émotion et la colère contre l’infamie (les propos antisémites) ont fait vaciller les meilleurs esprits » écrivait Jack Lang à propos des mesures prises par Valls et de ses soutiens. Nous lui laissons la responsabilité de qualifier de « meilleurs » celles et ceux que nous appellerions plutôt « pitoyables », mais Jack met là le doigt sur une chose importante, à savoir que les moyens utilisés pour parvenir à un but, aussi honorable soit-il, ne sont pas sans incidence sur le résultat qui peut s’avérer contraire à celui recherché.

Ainsi, le racisme est une réaction contre la décomposition d’une société, mais une réaction contre-dépendante qui ne fait qu’élargir encore, si c’est possible, cette décomposition. Et face à cela une autre contre-dépendance se met en place, qui fait appel à la Loi, désarmant ainsi encore davantage un corps social émietté. Et ce sont alors les explications en forme de complots occultes qui s’imposent petit à petit pour expliquer « le monde comme il va pas ». Ce n’est plus un système qu’il faut accuser mais des bandes de salopards qui agissent dans l’ombre.

Conspi contre conspi

 

A ma droite les « conspis anti-impérialistes » (ou encore anti USA), souvent ex ou toujours staliniens. Le monde en est souvent pour eux resté à une bipolarisation du temps de la guerre froide. Derrière tout ce qui va mal, l'impérialisme américain, ses agents secrets, ses coups fourrés (comme le 11 septembre), souvent le sionisme, les lobbies, les agents doubles, les intérêts de la finance (plus que du capital !) l’OTAN. Il soutiennent tout ce qui se fait passer pour une politique anti-américaine (Bachar, Chavez, et maintenant Poutine !).

 

A ma gauche les « conspis antifascistes ». Le monde est aussi coupé en deux entre les bons et les méchants. A qui reconnait-on les méchants ? pas en lisant leurs texte mais en examinant les liens qu'ils entretiennent entre eux, qui fréquente qui ? une activité frénétique à dresser des listes de réseaux, réels ou supposés. Les noms défilent : Soral, Thierry Meyssan, Bricmont, Collon, Ramadan… Malheur a qui a pu les croiser lors d’un pince-fesse ! Prenez-garde, les mouvements sociaux sont infiltrés par l’extrême droite ! Ils sont partout, près de vous, chez de faux amis. Il faut toute la sagacité de quelques apprentis commissaires du peuple anti-fascistes au front bas, pour nous dévoiler la vérité : un blog anti-conspirationniste mène, « depuis plusieurs mois, un travail utile d’enquête et d’analyse pour dénoncer les théories du complot, l’antisémitisme de la nébuleuse conspirationniste et plus généralement, le confusionnisme rouge-brun de personnes issues gauche et de l’extrême-gauche ».

 

Avec, de part et d’autre, une même méfiance vis-à-vis des capacités d’autonomie de jugement des « masses » à qui il faut expliquer et expliquer encore d’où viennent leurs malheurs et surtout dévoiler ce qui se cache sous quoi et qu’on ne peut pas voir par soi-même : il faut enquêter, dénoncer, dévoiler à un peuple mineur.

 

jpd

 

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