Enfants de cinéma atterrés mais mobilisés

Le C.N.C, bouleverse sa politique éducative en souhaitant rassembler tous les acteurs et leurs projets dans une seule institution. L’Association « Enfants de cinéma », issue du mouvement pédagogique et artistique cinématographique qui, depuis plus de quarante ans, développe une approche de l’expérience artistique de l’enfant spectateur de cinéma, est menacée de disparition.

Le Centre National de la Cinématographie а lancé, à la fin de l’année 2018, un "appel à initiative" qui а eu comme effet de mettre en concurrence les différents acteurs associatifs porteur de projets d'éducation artistique cinématographique. Par cette démarche administrative, d’inspiration très libérale, l’Association « Enfants de cinéma » s’est vue dépossédée de son projet pédagogique et artistique « École et cinéma » au profit de l’Association « Passeur d’images ». La suite logique de cette décision est la disparition des «Enfants de cinéma » 

Pour le CNC, « École et cinéma » n’est plus le projet d’une association d’éducation populaire, « Enfants de cinéma » partenaire indépendant des pouvoirs publics; Il est considéré comme un simple dispositif administratif distribuant, dans des établissements scolaires, une marchandise, des séances de cinéma, sous la responsabilité d’une institution privée financée par l’État et les Collectivités locales, donc gérée dans le cadre d’une « concurrence libre et non faussée ». Une séparation autoritaire des auteurs et de leur œuvre. 

Face à cette situation, j’ai cru devoir agir, sans mandat de l’Association « Enfants cinéma », en tant qu’un de ses fondateurs et ancien Président. J’ai écrit, avec l’aide amicale d’Alain Bergala et Jean Michel Frodon, une « Lettre aux Ministres » qui est aujourd’hui signée par près de 180 personnes. Parmi ces signataires, la plupart des fondateurs des « Enfants de cinéma », de nombreux acteurs du dispositif « École et cinéma », des programmateurs de salles de cinéma, mais aussi des cinéastes, comme Nicolas Philibert, Jean Louis Comolli, Jacques Doillon, Grégoire Solotareff, Denis Gheerbrant, Philippe Faucon, Robert Guédiguian, Christine Laurent, Mariana Otero, Christian Ruggia (par ailleurs Président de l’ADRC), Katell Quillévéré, Charles Berling, de nombreux techniciens de l’image et leur association l’AFC, des acteurs comme Ariane Ascaride, Jean Pierre Daroussin, Elina Lowensohn… Je note aussi des auteurs, universitaires, philosophes comme Anne Marie Garat, Jacques Aumont, Charles Tesson, Dominique Païni, Marie José Mondzain, Philippe Meirieu...

Messieurs les Ministres,

Le Centre National de la Cinématographie et de l’image animée, dans le cadre d’un « appel à initiative », destiné à régulariser et réorganiser la gouvernance de la coordination nationale de ses dispositifs éducatifs École et cinéma et Collège au cinéma, vient de décider de retirer cette mission à l’Association Les Enfants de cinéma et son équipe de salariés permanents.

Aujourd’hui, les administrateurs des Enfants de cinéma négocient avec le CNC et l’association désignée pour lui succéder, Passeurs d’images, les conditions d’un transfert d’activité.

C’est sans mandat de ces administrateurs et sans être impliqués dans leurs négociations que nous nous adressons à vous aujourd’hui. 

Acteurs et partenaires des Enfants de cinéma,  sous différentes formes et depuis longtemps, nous souhaitons vous faire part de notre sidération devant cette décision.

Pourquoi un tel passage en force, et à une telle vitesse ? Cette précipitation ressemble trop à un déni de démocratie.

Ce projet d’éducation artistique par le cinéma que nous avons, à divers titre, contribué à créer, développer, et accompagner, a été fondé sur un partenariat entre une volonté politique, énoncée en 1994 par Dominique Wallon, alors Directeur général du CNC et soutenu par le Ministère de l’Éducation Nationale, et un collectif de militants (programmateurs, cinéastes, enseignants, critiques, chercheurs) engagés dans des actions de programmations de films à destination des enfants et porteurs d’un projet pédagogique et artistique, « École et cinéma les enfants du deuxième siècle », piloté par Ginette Dislaire. Ce projet vise à créer les conditions d’une rencontre entre le cinéma et l’enfant comme expérience sensible : la découverte, par les élèves d’une classe d’école élémentaire volontaire, d’une œuvre de l’art cinématographique projetée dans une salle de cinéma. Cette découverte vécue donne lieu à une multitude de pratiques, par la parole, l’écriture, le dessin, la photo, le cinéma, le modelage, la sculpture, le jeu dramatique; elle suscite la construction individuelle et collective d’un rapport au monde, aux autres ; elle se prolonge par des recherches historiques, scientifiques, et documentaires de toute nature, à l’initiative de l’enseignant et de ses élèves, dans la logique du projet pédagogique de la classe et des conditions concrètes de sa mise en œuvre. 

Chaque film proposé est accompagné d’un Cahier de notes destiné à l’enseignant. 

L’objectif étant de l’aider, dans son propre parcours de spectateur, afin qu’il construise son désir de montrer le film à ses élèves, et qu’il aide, à son tour, les enfants dans leur expérience de spectateur. Il est la base des actions de formations proposées par le projet.

« Ecole et cinéma les enfants du deuxième siècle » n’a donc pas été fondé comme l’enseignement d’un savoir, ni sur le cinéma, ni sur « l’image », mais comme un projet d’éducation artistique ouvert. Il relève, de ce point de vue, d’une longue tradition artistique et pédagogique particulièrement vivante dans notre pays. C’est à partir de cette proposition que, dans le cadre du dispositif École et cinéma, tout un équilibre fragile a été progressivement développé, rassemblant une multitude de situations locales autonomes, grâce au pilotage de l’association Les Enfants de cinéma. Vingt cinq ans plus tard, sans brader ses exigences, École et cinéma est devenu le plus important dispositif d’éducation artistique du pays. Il concerne, chaque année, 15% des élèves des écoles primaires, soit près d’un million d'enfants. 

La décision qui vient d’être prise remet en cause ce partenariat et le contenu même du projet, sans qu’aucune réflexion dans l’espace public ni aucune évaluation accessible aient démontré la nécessité de les abandonner. Le collectif artistique et pédagogique qui pilote École et cinéma est dissocié : les acteurs de terrain et tous leurs réseaux d’un côté et l’équipe permanente de l’autre, rattachée autoritairement à un autre collectif associatif qui n’a ni la structure, ni l’histoire, ni les objectifs des Enfants de cinéma.

Cette décision ne peut que déstabiliser profondément et durablement tout le dispositif et le mettre en péril. 

C’est pourquoi, nous vous demandons de bien vouloir permettre que soit remise en question cette décision, à tout le moins dans sa dimension expéditive et fatale, afin que l’Association Les Enfants de cinéma poursuive sa mission et son projet d’éducation artistique par le cinéma des élèves des écoles élémentaires et maternelles de ce pays.

 Si vous souhaitez signer cette lettre, envoyez un mail à :  lalettreEDCA@orange.fr

Pour consulter la liste complète des signataires et suivre cette mobilisation consultez son blog :  http://enfants-de-cinema-mobilises.over-blog.com 

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