version corrigée le 16/04/2012

Le procès commence devant la 14ieme chambre du tribunal correctionnel de Paris jeudi 29 à 13h30. Nous sommes impressionnés par le nombre de journalistes présents à l'entrée de la salle d audience, dont l'accès est protégé par des barrières métalliques et controlé par quelques gendarmes très calmes et courtois malgré la cohue. Outre la famille, de nombreux amis originaires du quartier de l'ile à Vienne ont fait le déplacement pour venir soutenir adlène, ainsi qu'une dizaine de membres du comité de soutien. La salle ne compte qu'une cinquantaine de places, dont près de 30 sont réservées aux journalistes et 20 au public. Toutes les personnes présentes ne peuvent pas rentrer, mais un roulement est organisé pour faire permuter à intervalles réguliers les gens présents dans la salle.  
 
Le tribunal est composé d'une présidente, Jacqueline Rebeyrotte, et de deux autres juges, installés sur une estrade face au public. Durant les deux jours de l'audience, seule la présidente prendra la parole. L'accusation est représentée par procureur, G.Portenseigne, qui siège également face à nous mais sur le coté droit, tout contre le banc de la presse. Nous tournant le dos, la défense est représentée par maitres Patrick Baudouin et Clémence Bectarte, installés du coté gauche de la salle, à proximité du box ou est installé Adlène. A leur droite sont posées des piles de chemises contenant une partie des 35000 pages du dossier (sont elles toutes là ou est-ce une sélection?). Pour consulter le DVD contenant les 29 tomes d'accusation, Adlène n'a disposé que de 6 heures en tout et pour tout sur l'ordinateur de la maison d'arrêt. Qu'il soit parvenu à se défendre et qu'il n'ait pas craqué après 900 jours de détention avec une hernie discale et une garde à vue "moyen ageuse" (dixit l'avocat) tient donc un peu du miracle mais également d'une très grande pugnacité !

La présidente commence par nous lire l'acte d'accusation. Adlène est soupçonné  d'avoir

- cherché à constituer une cellule opérationnelle d AQMI.
- proposé des cibles
- contribué financièrement au soutien de cette organisation terroriste ("soutien logistique ")
- contribué à la médiatisation de la propagande islamiste    

On nous rappelle que comme dans toute démocratie, le tribunal ne condamnera  pas  les idées mais les actes. Le point est donc de démontrer qu'Adlène est allé au delà des simples mots et de répondre aux deux questions suivantes:
- y a t il eu, oui ou non, un soutien financier et/ou médiatique actif de la part d'Adlène?
- l'intéressé avait il un projet sinon d'attentat du moins d'installation d'une cellule terroriste en France?

Si la réponse à une de ces questions est oui, AH encourt une peine d'emprisonnement. Au risque de dévoiler la fin du film pour ceux qui trouvent mon billet trop long, je répondrai que les deux jours d'audience n'ont amené aucun élément prouvant l'implication active (autrement que par des paroles) d'Adlène Hicheur. Et que comme depuis l'antiquité le principe est quand même que c'est à l'accusation de démontrer la culpabilité du prévenu, j'ai tendance, peut être naivement, à penser qu'une relaxe serait une issue logique...

La présidente commence par nous expliquer le déroulement des deux jours d'audience: la journée du jeudi sera consacrée à l examen des faits qui ont conduit à l'arrestation, celle du lendemain à l examen des éléments apparus pendant les deux années de l'instruction, au réquisitoire du ministère public et à la plaidoirie de la défense.

Le procès commence par l'examen d 'éléments de personnalité d'AH (énumération de ses diplomes par exemple), puis des raisons qui ont conduit à son interpellation. Lorsqu'il est fait mention de M.Debchi, correspondant présumé de AH sous les pseudos de soleilde36@yahoo.com (prononcé wahou par la présidente) ou phenix_shadow, le conseil d AH intervient pour contester l'identité et le role de cette personne, puisque hormis une coupure de presse sans aucune valeur juridique (ainsi que nous l apprendrons le vendredi) elle n'est attestée par aucune preuve telle que le serait la copie d'une simple pièce d'identité.Durant tout le procès, on va nous affirmer sans preuves que AH correspondait avec ce Debchi, chef de la propagande d'AQMI. Surréaliste de voir que cette personne centrale du dossier n'est même pas dans le box et que la justice n'a fait aucun effort pour l 'entendre alors qu'elle "aurait" été arrétée par la justice Algérienne en février 2011, mais là aussi aucun moyen de le vérifier...

Suit une longue digression sur les différents protagonistes de l'affaire, les différents pseudos et comptes emails et les différents site internet fréquentés par adlène. C est d une grande confusion et, avec la voix monocorde de la présidente et la mauvaise accoustique de la salle, nous avons bien du mal à nous y retrouver. Outre ses mails professionnels AH avait au moins 3 autres adresses email, ce qui est interprété comme éminamment suspect par les services de polices.  Quand aux sites comme Al Faloja, qualifiés par le procureur de sites notoirements connus pour diffuser des documents de propagande liés à Al quaeda, Adlène convient que s'il s'agit de sites islamiques, les forums qui attirent l'attention des services ne sont qu'au nombre de deux ("news" et "communiqués"), et que les autres forums parlent de sujts comme la spiritualité, l'histoire et même de technique informatique.  (Corrigé le 16/04/2012)

Nous apprenons que les enquêteurs ont été amené à s'interesser à la correspondance par email entre AH et phenix shadow alias soleilde36. A l'invitation de son correspondant, Adlène télecharge un logiciel freeware de cryptage, Ansar El Mojahedeen secret v2.0, pour sécuriser ses échanges avec ce monsieur. (précision apportée par Adlène le 16/04: ce logiciel freeware était disponible en public sur internet (site arabe) et je l'avais bien avant la supposée suggestion de téléchargement)  La présidente nous lit, et on y aura droit plusieurs fois, certains des messages, dont les phrases elliptiques et alambiquées me paraissent parfois relever plus d'un jeu de roles entre protagonistes d'un jeu en ligne (Virtual jihad 4?) que d'un échange sérieux. On a l impression qu'AH tourne autour du pot, mais on ne lit jamais rien de vraiment précis. (Précision apportée par Adlène le 16/04: quand aux messages, si on prend en compte leur traduction, leur étalement dans le temps, leur corrélation avec l'actualité postée sur certains sous forums, on ne peut tirer de conclusions sur un objet précis de discussion ni sur une tonalité que ne rapporte pas l'interprète- bref il faut faire très attention)

Les enquêteurs sont convaincus d'avoir affaire à une personne dont l'appartenance à la mouvance salafiste prodjihadiste est indiscutable (Cette tendance simpliste à vouloir l'enfermer dans des boites en "iste" va finir par agacer Adlène,  il ne faut d'ailleurs pas confondre Salafisme et Djihadisme, ainsi que nous l'apprend cet article sur le site de la RTBF). Son adresse IP est identifiée comme celle de la famille hicheur. La multiplication des pseudos et le cryptage des messages le rendent éminemment suspect et son départ pour un voyage en Algérie en octobre 2009 déclenche son arrestation, bien que l'échange de messages se soit arrété début juillet. On peut tout de même s'interroger, ainsi que le fera remarquer maitre Baudouin,  de la coincidence avec une visite de Brice Hortefeux, alors ministre de l'intérieur, à Lyon ce même jour.

Après avoir questionné Adlène qui conteste la qualification djihadiste des sites fréquentés, la présidente commence la fastidieuse énumération des documents saisis au domicile d adlène à Ornex suite à son arrestation. D une manière subtile, un revue contenant divers articles se trouve présentée comme  "8 articles de propagande djihadiste", un documentaire d arte devient une vidéo djihadiste, des ouvrages publiés (histoire du géocide arménien, techniques d infiltration des services secrets anglais pendant la seconde guerre mondiale, "Le mouvement islamiste algerien", du journaliste Kamil TAWIL, un ouvrage sur les missiles) deviennent éminamment suspects. Je note quand même que certains titres semblent très douteux. Adlène dénoncera une ponction sélective basée sur des mots clés ou des ouvrages en lange arabe, maitre Baudouin reviendra le lendemain dans sa plaidoirie la dessus en déplorant que cette sélection ne nous donne pas une idée d'ensemble de la bibliothèque d'AH.

La partie suivante, très longue et fastidieuse, est consacrée à la lecture des différents messages, entrecoupée de questions de la présidente ("qu'avez vous à déclarer sur ceci Monsieur?" - on a parfois l'impression d'une directrice d'école en train de réprimander un élève qui a fait une bétise et je suis frappé (en bien) par le caractère très courtois des échanges entre les différents protagonistes). Il a été abondamment question du contenu des messages dans la presse et je ne reviendrai pas dessus. Aux questions de la présidente ("Comment un homme de votre niveau peut il dialoguer avec une telle personne?", "Mais enfin, monsieur, ne trouvez vous pas que ces propos sont embarassants pour vous, qu'avez vous à répondre?", "Avouez que vous avez tout de même une vision assez guerrière de l'Islam"), Adlène ne donne pas de réponses  simples (simplistes?) ce qui me parait ainsi qu'à mes collègues présents le desservir et agace le procureur.
- P: "Êtes-vous un musulman salafiste jihadiste ?"
- AH: "Je suis musulman, je n'ai pas de chapelle."
- P:  "Êtes-vous favorable au jihad armé ?"
- AH:  "Je comprends que des gens résistent à une occupation."
- P: "Je vous demande des réponses simples, ne pouvez vous pas répondre par oui ou par non?"
intervention de maitre Baudoin qui, sentant son client en difficulté, lui tend une perche:
 "êtes vous conscient que vos propos aient pu être inquiétants et qu est ce qui vous a amené à tenir de tels propos? Est ce l'influence de la maladie? "
Réponse assez floue d ÁH (je n'ai pas noté)  qui reconnait cependant "des erreurs"  ou "un passage à vide" (à ce moment ou plus tard) tout en faisant remarquer qu'il lui semble les avoir  bien payées avec les deux ans passés en détention provisoire.
le procureur (à nouveau)
- "vous auriez du arreter de parler avec votre interlocuteur? N a-t-il pas senti chez vous une adhésion à ces thèses djihadistes?"
Adlène
-" je n ai jamais dit oui..."
et ainsi de suite... assez incompréhensible pour nous autres spectateurs d'autant qu'en garde à vue, comme nous le lira par la suite la présidente, Adlène a affirmé être un musulman ouvert, et que sur la question d'une éventuelle radicalité il a affirmé être uniquement motivé par la réparation de l'injustice. Mais là, il fait une "istite" aigue (il a bien déjà du répondre 100 fois à cette même question durant l'instruction) et nous fait rire par une bonne répartie dont il a encore le secret  en remarquant qu'on pourrait faire une thèse entière pour définir ou éudier ce que c'est que le salafisme... (précision apportée par Adlène; j'ai dit qu'on pouvait faire une thèse sur le salafisme, qu'on peut en discuter longuement, mais qu'on était là pour parler de faits et non pour essayer d'étiquetter ma personne. C'est cette confusion malsaine des genres que j'ai voulu éviter)


La lecture d'un dernier message très douteux composé sur un document word mais jamais envoyé intervient ensuite. Autre exemple des méthodes un peu limite de l'accusation, on sous entend qu 'il est impossible de savoir s'il a jamais été envoyé alors que la police a été capable de remonter à l'ensemble des messages envoyés des différents comptes d'AH depuis 2003.

L'audience se termine par la lecture des faits reconnus par adlène à l'issue de la garde à vue (GAV), mais sur certains desquels il est ensuite revenu. Exemple: sa contribution active à la rédaction d'articles ou à l'administration des sites fréquentés, chose qui ne m'a pas paru non plus établie. Une passe d'armes oppose le procureur à maitre Baudouin sur les conditions de la garde à vue. On y apprend qu'Adlène a sollicité huit fois l'intervention d'un médecin durant la GAV et a été bourré (crescendo) de médicaments, moyennant quoi le médecin l'aurait déclaré apte. Adlène termine la GAV en position allongée et passera ensuite 4 mois à l'infirmerie de la maison d arrêt de Fresnes... Le procureur balaye ces arguments d'un revers de manches, ce qui scandalise nombre de personnes présentes dans la salle.

La première journée du procès se termine sur cette passe d armes et tout le monde sort très énervé et un peu déçu.

Commentaires d'Adlène (rajoutés le 16/04/2012):  "J'ai été frustré par la technique de la présidente qui consiste à débiter une demi heure d'éléments issus du magistrat instructeur et de son "analyse" (sic), puis me demande ce que j'en pense alors qu'il y a à chaque fois cent choses à corriger et à rectifier. Le lendemain, j'ai essayé d'y parer en prenant des notes écrites"

lire la seconde partie ICI (Fin des lectures et questions à Adlène de la présidente Jacqueline Rebeyrotte)

Dans la troisième partie je vous relate le réquisitoire du procureur

La quatrième partie est consacrée à la plaidoirie de la défense.

Bibliographie

France TV (29 mars)  lci/TF1

Le Monde(28 mars)   Le monde (29 mars)  Le monde (30 mars)

Mediapart (29 mars) Mediapart(30 mars)

Liberation, 29 mars  Libération (30 mars)

Les Inrocks (29 mars)  Les Inrocks (30 mars, retiré de la publication par la rédaction)

OWNI

- Les impressions d'un chercheur sur le procès: article de Dominique Boutigny sur son blog

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Tous les commentaires
  • 03/04/2012 18:25
  • Par POJ

Le nouveau dossier de la DCRI : " Le procureur de Paris évoque un "projet intellectuel" que l'enquête devra préciser. Le leader du groupe islamiste radical, qui fait partie des 13 déférés, nie en bloc. " et " Samedi, le directeur central du renseignement intérieur Bernard Squarcini avait affirmé à"La Provence" que les islamistes présumés "semblaient préparer un enlèvement." Un projet d'enlèvement pas si avancé que ça si l'on en croit le procureur de Paris François Molins, qui a relativisé mardi le degré d'avancement d'un tel projet et n'a évoqué qu'un "projet intellectuel" sans "tentative de commencement d'exécution" ". (le Nouvel Observateur)

En dressant des procédures sur des convictions, des supputations, l'air du temps, la police et la justice font ainsi douter d'absolument tout. Leur fonctionnement relève tellement de l'improvisation que le ministre lui-même se reprend sur ses propres propos à cinq minutes d'intervalles. L'absence d'objectivité et d'impartialité, de fondement matériel des poursuites, l'opacité du fonctionnement, la tenue à l'écart de la presse (son espionnage même), rendent le ministère de l'intérieur très suspect et toutes ses déclarations douteuses. D'où l'importance des corrections et des précisions du procureur de Paris.

Nb : Le magistrat Albert Lévy, désigné comme la victime du projet d'enlèvement, a fait l'objet de poursuites abusives de sa propre administration (lire aussi la Vendetta française) et d'un "calembour" antisémite par Alain Terrail dans le journal de l'Association professionnelle des magistrats qui fut un syndicat de magistrats proche du RPR.