Beaucoup moins de monde à l'entrée de la salle d'audience ce vendredi et la plupart d'entre nous arrivent à rentrer, certains occupant même l'un des bancs (celui du dernier rang) réservé la veille pour la presse.

Cette session sera consacrée à l'étude des éléments apparus lors des interrogatoires d'Adlène durant l'instruction et lors de l'analyse des différents fichiers découverts sur son disque dur. Suivront dans l'ordre le réquisitoire du procureur, puis celui de la défense. Un programme bien chargé puisqu'entrés dans la salle avant 14h, nous n'en ressortirons qu'à 22h30.

Quelques remarques: tout au long de ce procès personne n'a défini clairement ce qu'était un site "Djihadiste", d'où une certaine confusion et des amalgames faciles. La loi gagnerait donc à être plus précise. Je dirai quand à moi: un site qui appelle à la violence et à la haine. Je m'étonne d'autre part que certains de ces sites semblent avoir pignon sur rue et sont hébergés en europe, en toute légalité semble-t-il. Peut on imaginer que du temps de la prohibition, on aurait volontairement laissé ouvert les bars pour mieux pincer les gens qui venaient y boire un petit verre? Qui doit on punir, le producteur ou le consommateur?

Episode 1: Adlène le propagandiste
Où l'on cherche sans succès à démontrer une implication active d'Adlène dans la diffusions de la propagande sur la nébuleuse des sites "Djihadistes"

Adlène est soupconné d'avoir aidé à relayer un message  "des frères du magrheb" vers  "les frères de somalie". Une discussion très obscure, où il est question de "reporters virtuels", s'en suit. On confond des traces de surf internets avec des messages. On parle d'un certain GIMF (global Islamic Media Front, voir ce lien ), dont adlène affirme ne rien savoir, ainsi que de ses échanges hypothétiques avec un certain Hamadi Aziri (Modérateur du site Minbar SOS, depuis condamné à quatre ans de prison dont trois avec sursis, voir ce lien ) qui bien que ne le connaissant pas directement aurait "chargé" Adlène dans son témoignage (en échange d'une remise de peine?). De cette discussion entre la présidente et Adlène, où il est question de son rôle eventuel de propagandiste et de Djihadiste virtuel, on ne comprend pas grand chose si ce n'est qu'il n'a pas été possible de clairement mettre en évidence ce rôle à travers la moindre contribution publiée sur un site. Il aurait peut être corrigé ou effectué une ou deux traductions de synthèse.

On remonte ensuite plus loin dans le passé (jusqu à 2001) afin de nous démontrer que l'intérêt d'Adlène (pour le fondamentalisme?) ne date pas d 'hier. Il est question d'un site "islamiste" (dixit le dossier de l''accusation, repris par la présidente) qu'il aurait cherché à créer avec deux autres étudiants dès 2003 mais avortera rapidement faute de temps à y consacrer. Ce site, “Thabaat” (raffermissement), n'est pour Adlène qu'un site de nature culturelle sur l'islam et au vu des titres des articles qu'il y a publiés ("Pour une révision de l'écriture de l'histoire", "la mouvance islamiste en 2005") on ne peut que le croire. En 2010 (?), un des anciens partenaires d'adlène dans ce projet, de nationalité Tunisienne, est signalé aux autorités de la dictature tunisienne d'alors par la DCRI alors qu'il se rend en vacances là bas et se voit à son arrivée cuisiné par les fonctionnaires du ministère tunisien de l'intérieur. Puis à son retour en france, il est placé en garde à vue et, interrogé sur Adlène, "charge" alors celui ci, ce dont Adlène, qui est j'ai pu le constater plusieurs fois une personne très loyale, se montrera très affecté selon les affirmations même du juge d'instruction. Cette personne sera ensuite libérée sans poursuites judiciaires. Comme le soulignera Maitre Baudouin lors de sa plaidoierie, n'ayant pu trouver la moindre personne suspecte ou le moindre témoignage négatif dans l'entourage familial, professionnel ou des amis, on se rabat sur des personnes sur lesquelles on peut faire pression pour leur arracher un témoignage noircissant la personnalité d'Adlène Hicheur. Adlène Hicheur, avec ses mots, dira:  "Un caviardage pour ternir ma réputation et faire de moi une image correspondant au schema de l'accusation". Il fera également remarquer que n'ayant disposé que 5h50 pour consulter les 28 tomes du dossier, et étant interrogé sur des faits remontant à presque 10 ans pour certains, il lui est bien difficile de se défendre sur un pied d'égalité. Quelque part à ce moment là, le procureur, agacé qu'Adlène ne réponde pas à une question sur un de ses messages, intervient "Vous allez faire le miel de la presse ici présente!"  


Suivent des digressions sur le role éventuel d'Adlène en tant que modérateur ou membre de l'équipe projets sur un site où il aurait supprimé le message d'un internaute soupconné d'être un Troll, celui de ses 89 messages (dont peut être un ou deux litigieux) archivés sur un site (ribaa?) où il serait inscrit depuis 2004. A juste titre, adlène fait remarquer que 89 messages en 6 ans ne témoigne pas d'une activité très intense. Il affirme ne jamais avoir été membre à part entière mais avoir collaboré épisodiquement. L'avocat d'Adlène intervient pour signaler que tous ces points ont déjà été abordés à l'instruction et qu'Adlène y avait déjà répondu, et que l'audience devrait donner lieu à un débat contradictoire et non être une répétition de l'instruction. La présidente continue comme si de rien était. Maitre Bectarte intervient alors pour dénoncer plusieurs incohérences manifestes dans la démonstration de l'accusation selon laquelle Adlène aurait "détenu les clés" d'un autre site (ou adresse collaborative?) dont je n'ai pas réussi à retenir le nom. On termine la dessus pour la partie "Adlène, propagandiste actif". Selon moi, la démonstration de l'accusation a fait flop.  

Episode 2: Adlène le financier
Où l'on cherche à démontrer qu'Adlène aurait cherché à envoyer une somme d'argent. Et où l'accusation se perd dans des montages abracadabrants...

La présidente s'engage dans la lecture de messages retrouvés sur le disque dur d'adlène. Ces messages, qu'on nous présente comme cryptés (nouvelle preuve de dissimulation) ont en fait été simplement compressés avec winrar en utilisant une clé de compression... une conversation alambiquée où il est question de remettre quelques milliers d euros à un vieil homme, un scénario abracadabrant qui dure plusieurs mois sans jamais aboutir, adlène tournant autour du pot sans jamais s'engager clairement. Les messages témoignent cependant d'une volonté de dissimulation. Circonstance aggravante aux yeux du tribunal, les fichiers ont été retrouvés dans un dossier nommé tempo_aqmi et s'appellent financement...
La présidente fait remarquer à Adlène: "Tout ceci est tout de même très compromettant, qu'avez vous à répondre?"
Adlène répond que ces questions qui lui ont été posées durant l'instruction et qu'il avait effectivement entamé toute une réflexion fin 2008  pour envoyer de l'argent à des faibles et des opprimés (suite à un message faisant mention d'une famille de militants dans le besoin) mais que cette réflexion avait tourné court.  
La présidente: "pourquoi toutes ces précautions s'il s'agissait d'un geste charitable?"
Intervention de l'avocat qui rappelle que contrairement aux allégations de la présidente, reprenant le dossier d áccusation, les fichiers en question n'étaient pas cryptés ni cachés mais simplement compressés dans un fichier .rar et qu'il n'y avait donc pas de volonté de dissimulation contrairement aux lourds sous entendus de l'accusation.
La présidente:  "avez vous oui ou non envoyé de l'argent en algérie?"
Adlène: "NON"

On passe au côté le plus rocambolesque de l'après midi: les comptes paypal...

Adlène s'est ouvert en décembre 2008 un compte PAYPAL pour faire des achats sur internet (tous les acheteurs compulsifs du net connaissent ce système de paiement) avec lequel il a acheté un piolet sur le site du bon coin début aout 2009 (Je signale qu'avant ses ennuis de santé, adlène pratiquait la randonnée en montagne, activité éminamment suspecte puisque plusieurs enquêteurs semblent avoir refait une de ces randonnées afin de vérifier qu íl ne s'agissait pas d'une reconnaissance pour attaquer la caserne des chasseurs du 27ieme BCA, notre adlène étant un dangereux surhomme). Le seul autre achat fait par adlène avec cette carte paypal est une ligne téléphonique temporaire d'une durée de quelques semaines en juillet 2009 (9 euros 95) qui ne servira jamais mais que les enquêteurs suspectent d'avoir été louée pour contacter en toute discrétion M.Debchi. Adlène explique que c'était pour éviter de donner son numéro personnel et de recevoir des spams lors de ses rares achats sur le site du bon coin.  

Les enquêteurs poursuivent et à partir des comptes email attribués à M.Debchi découvrent plusieurs comptes paypal associés adossés à des cartes "bizarres" et qui auraient pu servir de relai à des transferts de fond entre comptes. Il y aurait eu des opérations mais on ne connait ni le montant des sommes transférées ni les identités des protagonistes. Elles seraient associées à une adresse IP provenant de la ville de Laghouat en Algérie (mais aussi via une autre adresse IP située aux Etats-Unis, fera remarquer la défense) Ici nous atteignons au sublime: un des comptes a été établi le 13/3/2009 au nom d'une certaine Céline P., avec une adresse (IP?) dans la Nièvre. Or il n'existerait en france qu'une seule Céline P. et celle ci aurait travaillé au CHU de Vienne, ville ou résident les parents d'Adlène Hicheur, de fin 2008 à fin 2009. Tilt! Adlène hicheur, qui ne sait bien sur pas lire un annuaire téléphonique pour inventer un nom fantaisiste, et dont tous les emails sont scrutés avec attention, aurait croisé cette infirmière dans un couloir et voyant son nom sur son badge l'aurait relevé pour le transmettre à Debchi. Petit problème: 4 jours avant le 13/3, Adlène était encore hospitalisé à l'hopital Edouard Herriot à Lyon et aucun membre de la famille Hicheur n'a fréquenté l'hopital durant la période mentionnée... Qu'à cela ne tienne, son téléphone aurait borné autour du 12 mars dans le secteur de l 'hopital (situé à qq kms de son domicile), pour le procureur il ne peut exister aucune coincidence et c'est donc une preuve irréfutable de sa culpabilité. Le mot de la fin: en remontant à l adresse dans la Nièvre les enquêteurs arriveront... à un élevage de Teckels!  

Une remarque finale: on a juste oublié de nous préciser que les comptes bancaires d'Adlène Hicheur avaient été soigneusement épluchés par la police et ne faisaient mention d'aucune transaction suspecte. N'ayant pu prouver la moindre illégalité, on procède donc en faisant planer le doute et en laissant croire "qu'il aurait pu..., qu'on n'a pas pu vérifier que..., etc..." alors qu'il n'y a précisément, vu les moyens mis en oeuvre dans cette enquête, aucun doute!

Episode 3: Où un message non envoyé se transforme en pièce à charge

Les échanges emails de AH avec soleilde36 alias phenix shadow semblent se terminer fin juin ou début juillet (rappellons que l'arrestation n'aura lieu que début octobre) mais on retrouvera sur le pc d'AH un fichier word qui semble être le brouillon d'un message non envoyé (pouvant contenir des copier coller d'autres documents)  théorisant sur la constitutions de cellules et des cibles tels que des objectifs économiques et donc fort embarassant pour lui. Le hic, c'est que ce message ne sera jamais envoyé et que la correspondance va s'arréter là. Selon la présidente du tribunal, "nous n'avons aucune preuve que ce message n'a jamais éte envoyé... ". Elle se fait reprendre par la défense qui lui fait remarquer qu'il est prouvé que ce message n'a jamais été envoyé (l'enquête est remontée à tous les messages envoyés depuis 2003 et on peut donc bien imaginer que rien n'est passé entre les mailles du filet) et que d'autre part c'est la troisième fois depuis la veille qu'elle donne lecture de ce message qui n'a aucune valeur de pièce à charge puisqu'il s'agit d'un document privé qui n'a jamais été transmis. Imperturbable, la présidente continue sa lecture...

Episode 4: le mystérieux Mustapha Debchi

Les pseudos soleilde36 et phenixshadow auraient selon la DCRI été attribués à un nommé moustapha Debchi, étudiant ingénieur en électronique et présumé responsable de la propagande d'AQMI. On apprend ici , avec pour seul preuve un article du journal proche du pouvoir El Watan, que le sus nommé a été arrété le 13/2/2011 à Batna, appartenait au maquis GSPC/AQMI de Batna et que ses aveux auraient permis l'arrestation de 14 islamistes armés. Il avait pris le maquis le 23 mai 2008 ce qui ne l'empéchait pas d'envoyer plein de emails (allez y comprendre quelque chose...)

La commission rogatoire, envoyée par le juge teissier le 3/8/2010 soit près de 10 mois après l'arrestation d'adlène, ne reviendra quand à elle en France qu'en septembre 2011, avec les aveux de Debchi mais aucune information sur les questions qui lui ont été posées (juste un Q) et surtout aucune copie d'une pièce d'identité ni des circonstances de son interrogatoire, bref une pièce sans aucune valeur juridique. Eh bien pourtant cette pièce figure au réquisitoire et nous est consciencieusement  lue par madame la présidente, de même qu'un article du journal El Watan de février 2011 relatant l'arrestation et donc justifiant l'existence et l'identité de Debchi  (une pièce juridiquement irréfutable comme chacun sait, et qui a bien fait sourire la salle)! D'autre part, maitre Baudoin s'étonnera que compte tenu du role de personnage central de M.Debchi dans  cette affaire et des excellentes relations entre services algériens et Français, l'instruction ne se soit pas intéressé une seule seconde à entendre Debchi suite à son arrestation et qu'il aura fallu attendre 7 mois entre le moment de son arrestation et le retour de la commission rogatoire.

Dans la troisième partie je vous relate le réquisitoire du procureur

La quatrième partie est consacrée à la plaidoirie de la défense.

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On a maintenu Adlène Hicheur trente mois en prison et sans jugement  dans le but de faire tenir son procès juste avant les élections.