Episode III: Le réquisitoire du procureur

Après une courte pause, il ne doit pas être loin de 19h, peut être plus, lorsque le procureur entame son réquisitoire.

M.Portenseigne manifeste son contentement de porter la vérité au public alors que tous ces derniers mois il a du se taire tandis qu'une offensive médiatique tentait de faire une victime d'Adlène Hicheur. "Non", nous dit il dans un grand élan lyrique, "la défense n'a pas le monopole de la sincérité. Il n'y a pas de complot, pas de bouc émissaire, Adlène Hicheur n'est pas une victime de l'acharnement judiciaire, et les nombreux magistrats qui ont eu l'occasion de s'exprimer sur son dossier étaient tous de cet avis" (comprendre: par le rejet de ses nombreuses demandes de mise en liberté). Il écarte d'avance tout amalgame avec l'affaire Merah,  dont "l'exploitation dans ce procès serait facile", et déclare: "Nous ne jugeons pas M.Hicheur sur ce qu'il pense, mais sur ce qu'il a essayé de faire".

Il précise ensuite "Ce dossier est une véritable mine d'or pour la défense" (mais d'autres ont entendu: "mine d'or pour la stratégie de défense anti-terroriste", ce qui pourrait être interprété dans un sens différent, comme concernant l'enseignement que les enquêteurs peuvent tirer de l'affaire Adlène) et laisse alors  entendre à plusieurs reprises que la défense va certainement se saisir de toutes les imprécisions inhérentes au "dur travail des enquêteurs anti-terroristes" (il est vrai particulièrements frappantes dans ce dossier).

A partir des éléments exposés durant le procès, il cherche alors à démontrer un ancrage ancien d'Adlène dans «l'idéologie Djihadiste», n'hésitant pas pour cela à utiliser les éléments les plus contestables d'un dossier d'accusation à charge scandaleusement mal bâti (Debchi, Paypal...), mais qui fait caisse de résonnance aux doutes que l'on peut avoir à la lecture du contenu de certains messages échangés. Citons pêle mêle: le contenu des messages qui témoignerait de son intolérance religieuse et de sa fascination pour le Djihad armé, la «masse considérable» des documents Djihadistes retrouvés chez lui, sa réthorique d'oppression du peuple musulman, ...

Faute de pouvoir prouver le projet d'attentat, le représentant du parquet s'est longuement attardé sur le rôle d'Adlène Hicheur dans le "jihad médiatique" et sur l'utilisation d'internet en tant  « qu'arme de recrutement massif », citant les propos de l'actuel chef d'Al Qaida, Ayman Al-Zawahiri. «Le jihad médiatique représente la moitié du jihad global» avait déclaré Al-Zawahiri en 2005 avant de le confirmer en 2007. Pour l'accusation, "en relayant la propagande mortifère et en participant au recrutement, l'internaute, homme normal côté face et jihadiste convaincu côté pile, est au coeur de ce réseau terroriste".  Il a ainsi propulsé Adlène Hicheur au rang d'« un des principaux responsables francophones de cette prose mortifère », « l'incarnation de cette stratégie globale d'Al-Qaïda », et dénoncé le fait que selon lui "Adlène Hicheur n'a de cesse de minimiser son rôle sur ces sites..." ". ...Depuis longtemps, c'est un individu qui soutient le Djihad armé et a résolu de s'engager activement dans le Djihad médiatique". Notons à cette occasion que des passages entiers du réquisitoire du Procureur étaient identiques, à la phrase près, à celui qu'il avait prononcé en février 2011 lors du procès où comparaissait Aziri, voir cet article du quotidien 20 minutes.

"La virtualité des échanges n'est pas synonyme d'irresponsabilité pénale, comme le prouve la condamnation des pédopornographes", a encore martelé le procureur. "Nous sommes comptables de nos mots et de nos actes, fussent-ils transmis par une communication électronique".

ou encore:
 "La technique de défense de M.Hicheur révèle son tropisme scientifique, sa forme de paranoia sur les traductions et son soucis du détail sont pour lui une manière de noyer le poisson."

Le procureur nous en repasse ensuite une couche au sujet des messages, que nous avons tous entendu au moins trois fois déjà. Il nous rappelle qu'AQMI est la plus meurtrière des organisations islamiques, qu'Adlène a témoigné de son adhésion à la légitimité d'actions terroristes, que son message (non envoyé) sur la collecte d'informations pour l'élaboration d'un scénario ne laisse aucun doute, qu'il n'y a rien d'improvisé dans sa démarche. Pourquoi a-t-il utilisé un logiciel de cryptage, pourquoi y avait il un dossier nommé aqmi dans son ordinateur? non, le contenu de ses messages ne laisse aucun doute. Comment peut on dire qu'il ne savait pas qui était son interlocuteur? Il savait que c'était un membre d'AQMI, il a reconnu avoir écrit ces messages, il n'y a pas de manipulation (de la part de la DCRI). "Adlène était un terroriste en puissance et tout ceci n'est pas lié à un problème de maladie à un moment précis."

Sur l'existence et le role de M.Debchi: "les éléments fournis par les autorités Algériennes sur Debchi et les informations délivrées par la presse Algérienne sur l'arrestation de ce dernier sont incontestables. Mustapha Debchi, qui est un jeune ingénieur en électronique, il existe, et nier son existence n'a aucun sens."

 "Croyez vous qu Adlène Hicheur aurait été choqué par la proposition de son correspondant?" (de commettre un attentat suicide, ce qu'il décline). "Non, il se déclare flatté. Tout autre personne aurait cessé de correspondre, pas lui. Non, il continue à lui parler et à théoriser sur les attentats, il est dans une dynamique terroriste". Le procureur parle alors d'un dernier message envoyé le 14/07/2009 (par Debchi ou Hicheur?, mes notes ne le disent pas) et utilise les phrases trouvées dans le message non envoyé mentionné précedemment par la présidente du tribunal (voir épisode 2) pour achever sa démonstration.


Le procureur se penche ensuite sur les questions de transfert d'argent, allant jusqu'à nous relire tous les messages à ce sujet. Il insiste ensuite sur l'affaire (abracadabrante) des comptes Paypal et de l'usurpation d'identité concernant la fausse carte au nom de Céline P. Pour lui, il ne peut y avoir coincidence, il n'y croit pas, et d'ailleurs il a une preuve: le portable d'hicheur a borné à proximité de l'hopital quelques jours avant. Seul problème relevé par la défense, le domicile des hicheur est limitrophe à cette zone et les portables peuvent basculer d'une zone à l'autre. Il se penche ensuite sur l 'histoire de la ligne téléphonique temporaire: une preuve irréfutable qu'Hicheur voulait discuter discrètement avec Debchi et donc qu'il y a eu passage à l'acte, CQFD.

Pour terminer son réquisitoire, le procureur légitime la garde à vue, la détention provisoire et même la législation antiterroriste. "La garde à vue s'est elle mal passée? Non, monsieur Hicheur a eu droit à voir un médecin à 8 reprises, et la chambre de l ínstruction a totalement validé sa garde à vue. Rien dans le dossier ne témoigne d 'un non respect des règles qui régissent la Garde à vue". Au sujet de la détention provisoire, il la justifie par la complexité des investigations. Au sujet de l'enquête soit disant à charge, il souligne que jamais la défense n'a sollicité, comme il est de son droit, l'exploration de pistes à décharge. Il souligne enfin que la législation anti-terroriste est parfaitement justifiée et est l'objet d'un consensus politique entre la droite et la gauche dans la représentation nationale.

Il ne voit en Adlène Hicheur «ni une victime de la lutte anti-terroriste, ni un bouc émissaire», mais « un modèle de terroriste en puissance », «un conseiller technique en attentats », à qui « il ne manquait plus que la rencontre déterminante pour le faire basculer dans l'opérationnel». Pour conclure, M.Portenseigne demande donc 6 ans de prison ferme pour Adlène, ainsi que la saisie des scellés (c.a.d. 16200 euros en espèces et tout le matériel informatique). Il chuchotera, quelques minutes plus tard, à un journaliste des Inrocks: "avec la remise de peine, il (Adlène) sortira dans quelques semaines, enfin, s'il est condamné ".

Prochain épisode et fin: la parole est à la défense

Bibliographie:

Je conseille à tous les lecteurs de lire cet excellent article de Geoffrey Le Guilcher dans les Inrocks. Il était tellement bon que le rédacteur en chef semble avoir jugé bon de le retirer de la publication mais trop tard, le CVSAH avait déjà fait une copie pdf

Les articles de "20 minutes" et "Agoravox" faisant mention du procès de février 2011:

http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/quand-sarkozy-dit-le-contraire-de-113752

http://www.20minutes.fr/france/671021-france-le-jihad-mediatique-coeur-proces-paris


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