Adlène Hicheur, Le Procès (IV)

Episode IV: la plaidoirie de la défense

A partir de 20h45 environ, au deuxième et dernier jour du procès, Me Baudouin débutera sa plaidoirie qui durera un peu moins de 2 heures (le procureur aura présenté son réquisitoire durant environ 2 heures). En raison de l'heure tardive, une partie significative des journalistes avaient quitté la salle et peu de journaux (mais non des moindres) ont donc rapporté cette plaidoirie, alors que le réquisitoire du procureur figure  en bonne place dans tout les articles publiés. 

M. Le procureur, vous avez déclaré:  "ce dossier est une mine d'or en terme de stratégie de défense".
"Ah, si seulement c'était vrai! ". Il répète: "si seulement c'était vrai!"
"Tout vient à charge de M.Hicheur, tout a été fait pour le diaboliser, en faire le terroriste le plus dangereux de France. Vous l'avez présenté comme un conseiller technique es attentats. Il existe, hélas, de bien meilleurs conseillers techniques. Je vais essayer, mais c'est difficile devant tant de mensonges accumulés, d'expliquer et si possible de convaincre."

En réponse au procureur qui avait commencé son réquisitoire en disant qu'Adlène Hicheur n'est pas «victime de l'antiterrorisme ni d'aucun acharnement politique» et que lui (le procureur) " n'exploiterait pas l'affaire Merah, ce qui serait trop facile ", Maitre Baudouin déclare " comme tout le monde le sait, l'antiterrorisme n'est jamais une affaire politique et d'ailleurs, Brice Hortefeux était par pur hasard à proximité de Vienne le jour de l'interpellation d'Adlène".

M.Baudouin repart des origines et de l'affaire dite des filières Belgo afghanes (jugée en février 2011, voir ce lien) dans lesquelles le webmaster Aziri, condamné à 4 ans de détention dont 42 mois de sursis soit 6 mois ferme !!!(et sorti depuis longtemps de prison), est selon le journal cité ci dessus «venu étrangement témoigner de la culpabilité du chercheur français Adlène Hicheur, et ses ardentes discussions avec un "Phenixshadow", identifié par la DCRI comme étant Mustapha Debchi, de l'Aqmi. Sans aucune possibilité de vérifier cette assertion!».  Au procès, le même G.Portenseigne avait, selon Agoravox (voir le lien ci dessus), déclaré: "La responsabilité des administrateurs de ces sites est totale !" . Notons à cette occasion que des passages entiers du réquisitoire du Procureur étaient identiques, à la phrase près, à celui qu'il avait prononcé en février 2011 lors du procès où comparaissait Aziri, voir cet article du quotidien 20 minutes.

M.Baudouin démonte les arguments de l'accusation qui voulaient prouver le role actif d'Adlène dans la gestion d'un des sites incriminés: un échange de messages et leurs date d'envoi atteste clairement qu'Adlène n'avait pas les clés de ces sites au moment où on le suspecte d'y être intervenu. D'autre part le témoignage d'Aziri accuse Adlène d'avoir recruté PhenixShadow (nous ne sommes pas à une contradiction près). Il est démontré par l'échange de emails que cette affirmation, qui figure dans le dossier à charge du Physicien, est fausse. Enfin, un troisième message se plaignant de ce qu'adlène n'a eu aucune contribution active (n'a rien produit) sur le site vient démentir la participation active dont il était accusé. Ces éléments démontrent en outre que nul crédit ne peut être accordé au témoignage à charge d'Aziri (obtenu lors de sa garde à vue du 11/12/2008 si j'ai bien noté). Maitre Baudouin s'étonne que, l'affaire du site sur les filières belgo afghanes qui a conduit au "dépistage" d'Adlène ayant été instruite par le juge Trevidic, le cas d'Adlène n'aie pas été instruit par ce même juge. Mais peut être est il trop indépendant vis à vis du pouvoir politique? (selon certains, il semblerait que le juge Trevidic aurait estimé que l'interpellation d'Adlène avait été prématurée).

Sur l'arrestation  
On décide de l'interpeller au moment de son départ le 8 octobre. Comme par hasard, M.Hortefeux est à Lyon ce jour là et fait immédiatement une déclaration. La DCRI fait d'Adlène une belle prise: "Physicien, intellectuel", présenté comme ce qu'il n'est pas: un pseudo terroriste qui s'apprétait à commettre un attentat. On a affaire à une opération de marketing sécuritaire, une présentation complètement fausse et d'une malhonneteté intellectuelle considérable. Puis la machine s'emballe et le rouleau compresseur se met en marche, tout est fait pour conforter les hypothèses des enquêteurs. La garde à vue, personne ne peut y résister, adlène est interrogé toutes les deux ou trois heures, de jour comme de nuit, durant trois jours. Ce ne sont pas des conditions décentes. Il demandera d'ailleurs à terminer la garde à vue en position allongée. Non, M. le procureur, quoi que vous en disiez il n'est pas possible d'évacuer le problème de la garde à vue. (lors d'une précédente passe d'armes avec le procureur, Maitre Baudouin avait précisé les conditions de cette garde à vue: "Les interrogatoires n'ont jamais cessé, de jour comme de nuit et durant quatre jours. Il a été arrêté le 8 octobre à 6h avec le doigté que l'on connaît dans ce type d'affaires,  interrogé de 17h45 à 17h55, de 18h à 18h45, de 19h à 19h30, et le 9 octobre de 1h15 à 3h05, de 4h à 4h45, de 10h à 10h45. Et ainsi de suite pendant quatre jours… huit certificats médicaux seront établis durant ces 4 jours pour tenter de démontrer la compatibilité de la garde à vue avec l'état physique de Mr Hicheur, mais voyons l'évolution de ces certificats : un demi-comprimé de calmant le premier jour, deux le second jour, puis quatre et enfin 7 comprimés le dernier jour de garde à vue !...Adlène Hicheur termine l'interrogatoire allongé, grabataire: on a voulu cuisiner mon client pour lui faire dire des choses qu'on voulait qu'il dise, ce sont des pratiques détestables, moyenâgeuses… ".)

Sur les perquisitions:
- On met la main sur 13200 euros en liquide, quelle aubaine pour les enquêteurs, c ést une pièce à charge de première grandeur...
- Les enquêteurs l'accusent d'avoir voulu partir avec son disque dur: pas du tout, il est démontré que ce disque n'était pas dans sa valise
- La littérature trouvée chez lui: il aurait été bon d'en avoir une idée d'ensemble
- Sa présentation dans le dossier d'accusation comme étant un dissimulateur: c'est faux, il a donné tous les mots de passe dès la garde à vue. Le décryptage de son disque aurait donc pu être fait beaucoup rapidement, mais on a préféré procéder par petits morceaux pour justifier le maintien en détention provisoire et les interrogatoires récurrents chez le juge d'instruction.
- Les fichiers présentés comme "soigneusement cachés": faux, il étaient simplement compressés, et non cryptés ou cachés. Pourquoi continue-t-on à les présenter comme tels?
Ce sont des techniques moyen ageuses, la détention prolongée est non motivée.

Sur les témoignages:
On n'a rien trouvé dans son entourage alors on se rabat sur deux internautes (d'origine Afghane et Tunisienne, donc sur qui on peut faire pression) avec lesquels il a correspondu de 2003 à 2007 sur un site qui n'avait rien à voir avec l'islamisme. Ils ont fait ensemble un projet de site de réflexion sur a religion qui n'a rien à voir non plus avec le Djihadisme, projet qui a avorté. Or ces deux personnes vont être entendues lors d'un placement en garde à vue (qui n'aura aucune suite judiciaire), l'un en avril 2010, l'autre en juin. L'un d'eux avait tout d'abord été entendu (fort probablement sur requête de la DCRI) au ministère de l'intérieur Tunisien sur l'affaire Hicheur, en arrivant en vacances là bas, puis gardé à vue lors de son retour en France. Questions des agents de la DCRI:
- Ne pensez vous pas qu'Adlène Hicheur envisageait de fonder un site sur la suprématie de l'Islam?
- Adlène Hicheur n'avait-il pas l'intention de recruter des fidèles pour commettre son projet d'attentat? (rappellons que les relations entre AH et ces deux "témoins" ont eu lieu entre 2003 et 2006)
La technique est limpide: on place ces deux personnes en garde à vue, puis on leur pose des questions tendancieuses... Ce sont les deux seules personnes qu'on a été capable de trouver pour dire du mal d'Adlène.  (Avec Aziri, voir plus haut)

Sur le financement:
Affaire des cartes au nom de Céline P. (infirmière qui a travaillé à l'hopital de vienne du 28/12/2008 à la fin 2009): rocambolesque, des moyens considérables ont été employés pour essayer de démontrer à tout prix qu'elle aurait été en contact avec la Famille Hicheur. On a remonté l adresse  ip dans la nièvre (voir partie 2) pour arriver... à un élevage de Teckels. Le compte Paypal a été ouvert le 17/3/2009 or il est démontré qu'aucun Hicheur ne s'est rendu à l'hopital de Vienne pendant cette période. Or malgré ces éléments démentant les hypothèses échaffaudées par les enquêteurs, les soupçons d'usurpation d'identité pesant sur Adlène sont clairement mentionnés dans le dossier de renvoi, pourquoi les maintenir?  On a observé que son portable a borné le 7/3/2009 près de l'hopital, peu de temps après sa sortie d'Edouard Herriot, eh bien oui, mais il habite à proximité. Lorsqu'une coincidence devien vérité, il y a glissement sémantique...

Concernant les cartes Paypal, on notera que les enquêteurs ont été parfaitement capables de remonter aux dépenses d'Adlène (environ 9 euros) mais que par contre pour les cartes détenues par Debchi le nombre et le montant des virements serait "inconnu". Une méthode singuière pour jeter le doute sur Adlène Hicheur, dont on sait que tout les comptes ont été soigneusement étudiés sans révéler la moindre anomalie, et un exemple révélateur d'une instruction, et d'un procès, à charge.

Maitre Baudouin affirme ensuite que les conclusions tirées sur la ligne téléphonique temporaire sont pour le moins hasardeuses. Il nous épargne une Nième relecture des messages, mais souligne que dans tout ses messages, Adlène tourne autour du pot sans jamais vouloir passer à l'action. "Ce n'est que du blabla, rien n'a marché, rien n'a démarré, il n'y a même pas de tentative réelle, ce n'est que du blabla..."

Sur Debchi:
Au début, la DCRI ne cite pas de nom. "Un interlocuteur PhenixShadoow pourrait être identifié en la parsonne de M.Debchi", puis "étant très vraisemblablement M.Debchi". Pour le procureur, et pour la présidente du tribunal, tout les doutes ont disparu: il est Mustapha Debchi. Selon Maitre Baudouin, il est clair qu'Adlène Hicheur ne connaissait pas l'identité de son interlocuteur. Seul moyen: la commission rogatoire internationale et son retour miraculeux, quelques jours avant la cloture de l'instruction, qui vaut son pesant d'or.

La commission rogatoire internationale est délivrée en juillet 2010, donc un peu moins d'un an après l'interpellation d'Adlène et ne donne rien de tangible. Lorsque Maitre Baudouin intervient pour la première fois en juin 2011 en tant que conseil d'Adlène, il s'étonne qu'alors que Debchi est sensé être au coeur des échanges email incriminant Adlène, il n'y a strictement rien dans le dossier le concernant. Où est donc l'association de malfaiteurs? il est d'autre part bien connu qu'en règle générale, les commissions rogatoires en direction de l'Algérie ne reviennent jamais... (Maitre Baudoin, qui est avocat des familles dans l'affaire des moines de Tibérine, est un fin connaisseur de la manière dont les choses fonctionnent en Algérie). D'autre part la lecture d'une coupure de presse pour attester de l'existence de Debchi est pour le moins surprennte: ce n'est pas la presse qui fait la justice! Sachant que Debchi a été entendu le 9 février 2011 et mis en examen le 13 février 2011 (l'article d'El Watan, quotidien notoirement proche du pouvoir Algérien, date du 11) comment se fait il que dans un dossier ou le rôle de Debchi est si important il n'y ait aucune nouvelles entre février et septembre 2011? C'est tout à fait invraisemblable et jette une suspiscion énorme car la DCRI, qui est en contact permanent avec les services Algériens, aurait du remonter très vite au dossier. D'autre part, la commission rogatoire de retour d'Algérie ne répond à aucune disposition du code pénal. Les questions sont non reprises, la personne interrogée dit des choses fausses comme le fait qu'elle serait entrée en contact avec M.Hicheur dès 2007. Pourquoi n'y a-t-il pas eu de mandat d'amener contre lui si il est tellement important? "C'est invraisemblable!". De plus, aucun document n'a été fourni par les services algériens pour attester de l'identité de Debchi, et au mépris des règles les plus élémentaires du droit l'article d'un journal de la presse Algérienne mentionnant l'arrestation d un certain Debchi est sensé pallier à cette absence de document identifiant Debchi: cet article  a été verse au dossier par la DCRI comme élément à charge ! Et lu a l audience comme vérité d'évangile...

Sur les charges:
Les messages ont été lus de multiples fois au cours de l'audience. Les propos tenus sont ils de nature à justifier une arrestation, y-a-t-il un début de projet? On voit très bien que si Adlène Hicheur tient des propos inquiétants, chaque fois que ça va trop loin il botte en touche. Et c'est une réalité factuelle que l'essentiel des messages échangés l'ont été durant sa maladie.  
Quand aux passages qui permet de qualifier Hicheur de conseiller technique en attentats, je vous laisse en juger: accelérer la récession économique, cibler les grandes entreprises, cibler des objectifs militaires (dictature algérienne), en voici des objectifs précis! Il démontre qu'il a des projets d'une originalité extrème et d'une précision impressionnnante! Il n'y a RIEN et la défense plaide avec insistance et confiance la relaxe. Il n'y a jamais eu le moindre début d'intention, il n'y a pas d'éléments matériels préparatoires, rien sur le financement, aucune tentative réelle d'aller jusqu'au bout, seulement de la communication pour démontrer de manière tendancieuse le role de M.Hicheur. Le fond du débat, ce sont les propos, critiquables et inquiétants, je ne le redirai jamais assez, de M.Hicheur.
et d'ajouter : " Si vous entrez en voie de condamnation d'Adlène Hicheur, vous entrez dans une logique doublement inquiétante. On ne pourra s'empêcher de penser que des propos excessifs sont de nature à embastiller quelqu'un, que M.Hicheur est né en Algérie il y a 36 ans, qu'il est Musulman et que quelque part il y a de deux poids deux mesures, car il y a des milliers d'internautes qui, sur des sites d'extrême droite, d'extrême gauche ou autre, peuvent échanger des propos également contestables ". Il conclura : " Si des propos excessifs et violents sont de nature à embastiller quelqu'un, je ne suis pas convaincu que les prisons françaises soient aptes à contenir tout le monde ".

En conclusion

Il y a eu tentative de créer un "profil" de M.Hicheur. Il n'est pas un individu autoradicalisé, Djihadiste. Ce n'est qu'un homme, un homme qui certes a commis des erreurs sérieuses mais il a déjà payé lourdement. Madame la présidente, la décision de ce tribunal sera examinée avec beaucoup d'attention, quelle qu'elle soit. Adlène Hicheur n'est pas celui qu'on a pu décrire. La justice se doit d'être juste, lorsqu'il n'y a pas de charges suffisantes pour apporter la preuve d'une culpabilité elle ne peut condamner. C'est le principe même de la justice et c'est celui que je vous demande d'appliquer.

 

Remerciements

Je remercie ici

- Adlène Hicheur pour m'avoir permis de découvrir le fonctionnement réel de la justice, sans lui je pense que je n'aurais jamais mis les pieds dans une salle d'audience et je dois dire que c'est une expérience instructive que chaque Francais devrait tenter pour avoir une idée plus précise du fonctionnement de la justice, qui est "sa" justice, celle des citoyens de ce pays.  Lorsqu'en 2003 il a quitté le LAPP à Annecy Le Vieux pour voler de ses propres ailes, jamais je n'aurais imaginé qu'on se retrouverait un jour dans ces circonstances.

- Tout les avocats qui ont travaillé sur ce dossier bien sur, dont j'ai découvert le métier et qui ont fait un travail formidable.

- Les nombreux journalistes et en particulier ceux qui ont suivi cette affaire depuis fort longtemps. Je citerai en particulier Laurent Grabet du Matin (Suisse), Louise Fessard bien sur, de Médiapart, Ariane Combes de FR3 Alpes, Marita Neher qui a fait un remarquable documentaire pour la chaine Arte, Antoine Ly de Canal+, Pierre Alonso du media en ligne OVNI, Geoff Brumfiel au journal scientifique Nature, et bien d'autres encore que je ne peux tous nommer.

- Tous les membres du comité de soutien, et en particulier ceux qui avaient pu se déplacer pour assister aux audiences et n'ont pas toujours pu rentrer. Tous les membres du Collectif Viennois de soutien qui nous ont montré un magnifique exemple de solidarité.

- Les rares personnes ou organisations qui sont intervenues d'une manière ou d'une autre au cours du dossier pour dénoncer le lenteur de l'instruction et la détention provisoire anormalement longue: l'Académie des sciences, la Société Francaise de Physique, Madame Nicole Borvo pour leurs lettres au ministère de la justice, la LDH pour avoir abrité notre conférence de presse, Sauvons la recherche pour avoir relayé nos messages.

Je ne remercie pas:

Brice Hortefeux, Frédéric Péchenard, Bernard Squarcini, Claude Guéant et Nicolas Sarkozy, j'en oublie là aussi certainement quelques uns, pour leur politique tout sécuritaire et certains mensonges patents.

Bibliographie

France TV (29 mars)  lci/TF1

Le Monde(28 mars)   Le monde (29 mars)  Le monde (30 mars)

Mediapart (29 mars) Mediapart(30 mars)

Liberation, 29 mars  Libération (30 mars)

Les Inrocks (29 mars)  Les Inrocks (30 mars, retiré de la publication par la rédaction)

OWNI

- Les impressions d'un chercheur sur le procès: article de Dominique Boutigny sur son blog

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