Le monde n'est pas une marchandise

La lecture de quelques banderoles portées par les manifestants témoigne d’une intelligence particulièrement pertinente de la crise qui touche non seulement la France, mais la planète toute entière. Les gilets jaunes se passent de la pédagogie présidentielle qui se réduit à une démagogie grotesque.

Le monde n’est pas une marchandise

L’économiste Thomas Piketty, dans ses deux derniers livres, analyse les inégalités monstrueuses engendrées par le capitalisme ; et apporte des solutions essentiellement comptables : partage de la richesse, impôt progressif… Un exemple historique témoigne de la faisabilité de ce programme : Roosevelt a sorti les États-Unis de la crise de 29 par une imposition massive des riches : le New Deal. Si ce pays, symbole du capitalisme, a amendé ainsi le capitalisme, la solution est donc possible et toute trouvée.

En France, la politique sociale de l’après-guerre fit un pas de plus. Inspirée du CNR, elle imposait des limites au capitalisme en réduisant son champ d’application. Elle sortait de la loi du marché des pans entiers de l’économie essentiels à la vie sociale : la santé, les retraites, l’éducation, l’énergie, les transports. Elle permit la reconstruction du pays et la réduction des inégalités sociales.

Mais ces réalisations furent de courte durée. Dès les années 50, le capitalisme se forgeait une nouvelle jeunesse : le néolibéralisme avec son langage fabriqué de toute pièce. La société de consommation et la mondialisation libérale prenaient leur essor et témoignaient de son succès, séduisant les gouvernements de droite comme de gauche. Privatisation, libéralisation, dérégulation… Pour le dire en termes plus récents : compétitivité, flexibilité, baisse du « coût du travail », « réduction des dépenses publiques ». C’est-à-dire : l’austérité imposée. Les populations, partout dans le monde, en subissent les conséquences et se révoltent.

Ce renouvellement incessant du capitalisme nous invite à penser que ce dernier est bien plus qu’un simple type d’économie parmi d’autres. Les slogans qui redressent la tête dans les soulèvements populaires, malgré la répression policière et judiciaire, témoignent d’une réelle compréhension de la situation. Les manifestants n’ont pas besoin des pédagogies gouvernementales devenues insupportables. Il suffit d’expliciter ces slogans comme on déplie une lettre pour la lire ! Relevons-en quelques-uns.

 Le monde n’est pas une marchandise ! 

Ce slogan qui est évident pour tout citoyen sain d’esprit ne l’est certainement pas pour nos élites politiques et économiques…  Puisqu’il faut le crier et le défendre. Il affirme d’emblée l’enjeu décisif de la crise. Ce n’est pas simplement la retraite, ou le pouvoir d’achat, ou la hausse d’une taxe, qui font problème ; c’est le monde tel qu’il est aujourd’hui ! Le monde n’est plus l’ensemble des êtres et des choses qui constitue le cadre de nos vies quotidiennes. Il est devenu un immense marché qui réduit tout à des marchandises : des objets fabriqués soumis à la loi du profit. Comme une religion qui réduirait tout à la volonté divine.

Les institutions internationales (FMI, OMC, l’OCDE…), les géants du Web, les multinationales, les délocalisations, les paradis fiscaux sont animés du esprit,. Il étend son emprise sur tout ce qui conditionne l’existence humaine: l’agriculture et l’alimentation industrielle, le bâtiment, mais aussi la santé (l’industrie pharmaceutique), l’éducation, la culture (le marché de la culture), les retraites (les fonds de pension), mais aussi la terre (l’exploitation agricole), le temps (c’est de l’argent), le travail (le marché du travail), mais aussi l’esprit (vendu aux publicitaires), mais aussi la politique (téléguidée par des milliardaires), mais aussi l’État au service des puissances économiques, mais aussi l’argent (la spéculation boursière), mais aussi le sport et le corps, la sexualité, et dans un même élan : la nature considérée comme un matériau à exploiter.

Son emprise est matérielle, mais aussi spirituelle :  on est incapable de se scandaliser de la disparition des cultures (des civilisations) et des langues, sûrement au moins aussi dramatique que la disparition des espèces animales et végétales. Cette instrumentalisation de l’homme et de la nature est la source d’une violence indicible dont les dégâts deviennent de plus en plus criants : explosion de la misère, catastrophes écologiques engendrées, atrophie des subjectivités, au point qu’il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

Le capitalisme dépasse ainsi de loin la fonction que l’on donne à l’économie : produire et échanger des biens et des services. Il s’impose à notre insu comme une matrice qui façonne le visage du monde et bouleverse les conditions de nos existences : nos rapports aux mondes, aux autres, à nous-mêmes. Il est devenu une culture à part entière, comme le furent les grandes religions, avec une logique propre (son paradigme) qui lui donne son unité et sa cohérence : l’appât du gain. Son extension planétaire en fait une révolution culturelle comme le fut le néolithique en son temps. L’anthropocène est déterminé par le capitalisme.

L’enjeu des retraites prend alors une dimension inattendue avec ce slogan : il ne s’agit plus d’augmenter simplement les pensions, mais de lutter pour un autre monde : une autre civilisation. Le deuxième slogan est porteur d’une intuition aussi décisive que le premier.

D’autres mondes sont possibles !

Le capitalisme est une culture qui ne supporte aucune autre culture. Comme une plante invasive qui s’étend en détruisant son environnement. Thatcher l’a dit en son temps : il n’y a pas d’alternative ! Cette logique prédatrice ne concerne pas seulement notre actualité, elle caractérise l’histoire moderne.

L’émergence de la culture occidentale suit la course à la richesse qui anime le capitalisme. Une course qui va de catastrophes sociales en catastrophes écologiques. La découverte du Nouveau Monde au 15e et 16e siècle entrainait une expropriation des terres et la réduction en esclavage des populations locales quand elles ne furent pas exterminées. Pourquoi ? un témoin de ce drame nous le dit : « Depuis les tout premiers contacts, les Espagnols n’ont paru animés et poussé que par la soif de l’or. C’est tout ce qu’ils réclament : de l’or, de l’or, de l’or. Au point qu’en certains endroits, les habitants des terres nouvelles disaient : mais qu’est-ce qu’ils en font de tout cet or ? Ils doivent le manger. Tout est soumis à l’or, tout[1]. ». La traite négrière qui dura 5 siècles (du 15e au 19e) fut un élément central de l’économie et des politiques des pays occidentaux. La révolution industrielle en Occident fut un immense cri de souffrance. Au milieu du 19e siècle, en France, 93 000 enfants travaillaient dans l’industrie textile : le machinisme rendait leur travail aussi productif que celui des adultes ; ils étaient payés 4 fois moins. Depuis le milieu du 20e siècle, le néolibéralisme détruit les politiques sociales hérités de l’après-guerre. Il poursuit son épopée, se nourrissant des crises qu’il engendre et y trouvant les raisons d’imposer l’austérité aux peuples jusqu’à les plonger dans la misère.

Les réalisations alternatives sont systématiquement combattues jusqu’à leur destruction. Nous avons évoqué le New Deal après la crise de 1929, ainsi que l’Etat social de l’après-guerre en France. Deux exemples plus récents : le harcèlement politique et économique contre Cuba (plus de 200 tentatives de meurtre visant Fidel Castro[2]), la destruction de la ZAD de Notre Dame des Landes (plus de 10 000 grenades lacrymogènes). Une petite île dans le monde, une tentative de vivre autrement sur quelques hectares de terre en France… n’ont pas droit de cité. Le capitalisme ne supporte pas d’alternatives, si modestes soient-elles.

Cette logique destructrice se renouvelle sans cesse au fil des innovations techniques et idéologiques. La souffrance engendrée par les nouvelles conditions de travail est d’une telle subtilité et d’une telle force que les victimes retournent contre elles-mêmes les souffrances qui leur sont imposées : dépressions, burn-out, suicides. Selon l’Inserm, 10 000 suicide par an en France. Le chômeur n’est plus un citoyen qui a des droits, victime des licenciements boursiers ; mais un parasite à harceler.

Il n’est alors pas étonnant que ce 21e siècle commençant se caractérise par une explosion du nombre des émeutes sur l’ensemble de la planète comme l’analyse le sociologue Alain Bertho dans : le temps des émeutes[3] : les émeutes de la faim, les printemps arables, l’Algérie, la Bolivie, la Colombie, l’Équateur, les gilets jaunes en France… Les États et les partis de gouvernement étant acquis à l’esprit du temps, les syndicats étant marginalisés quand ils ne sont acquis à l’esprit du temps, la contestation prend les chemins de la rue. Elle éclate sans avertir et bat le pavé.

La misère qu’il engendre provoque des troubles sociaux qui justifient la répression. Le capitalisme porte nécessairement en lui les germes d’un État policier. Les répressions policières et judiciaires des gilets jaunes ne sont pas des accidents, elles sont inscrites dans la nature même du capitalisme. « Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage[4] ».

Allant jusqu’au bout de sa logique, incapable de mettre par lui-même des bornes à son appétit, le capitalisme est par essence radical[5]. Instrumentalisant toutes les dimensions de la vie, il est totalitaire ; en détruisant toute alternative, il est violent. La logique qui l’anime contraint ses adversaires à se radicaliser. Le terrorisme islamiste est la pointe ultime de cette contestation qui bascule dans la folie meurtrière car il mène à son terme la perversion qu’il combat. Le capitalisme fait de l’égoïsme une vertu, libérant ainsi la pulsion d’accaparement et son cortège d’exploitation. Le terrorisme islamiste s’engage dans la même pente glissante en faisant du meurtre et du suicide conjoints la Vertu par excellence : l’appel de Dieu[6].

Un troisième slogan reconnait en Macron cette radicalité.

Tout est bon dans le cochon, rien n’est bon dans Macron !

La grossièreté du propos est l’ombre portée du mépris exprimé par E. Macron vis-à-vis des moins que rien. Au-delà de ces injures réciproques se tient une vérité. Lorsque le président affirme, droit dans ses bottes, à l’occasion du grand débat, qu’il n’y a pas de violences policières ; lorsqu’il dit avoir entendu les gilets jaunes et dans la même phrase affirme s’engager à accélérer la destruction des services publics… ses propos ne sont pas seulement des éléments de langage (des opérations de markéting), mais des bombes à retardement. Des discours qui violentent tellement la réalité et l’auditoire qu’ils sont reçus comme des coups de poing en pleine figure : des injures[7]. Le discours politique n’est plus ce qui rassemble, mais ce qui détruit. Point n’est besoin d’être psychanalyste pour voir d’où vient la haine qu’il suscite, qui s’étend maintenant au-delà des banlieues. Si le gouvernement a le pouvoir que lui donne sa fonction, ce pouvoir ont perdu toute légitimité. Il ne lui reste que la brutalité de la répression. Un pouvoir sans légitimité n’a d’autre alternative que la violence. De Gaulle sut laisser la place lorsque le peuple lui signifia, E. Macron n’a pas cette intelligence.

Si la philosophie est une tentative toujours modeste de comprendre le monde, alors notre président qui a côtoyé Ricœur, est un bien piètre philosophe. Son aveuglement et sa brutalité sont tels qu’il ne changera pas. Pas question de prendre au riche (l’IDF), pas question de développer les politiques sociales. L’argent des riches est intouchable, c’est-à-dire : sacré. Le slogan dit juste : il n’y a vraiment rien n’est bon. Deux solutions se présentent : un effondrement psychique du président ou son échec aux futures élections présidentielles. De ces deux possibilités, aucune n’est probable.

Et même si l’une ou l’autre se réalisait, le combat serait à poursuivre. Car, au-delà des retraites, il s’agit de lutter pour un autre monde, c’est-à-dire : pour nos enfants. Comme le fit le Comité national de la Résistance (CNR) pendant l’occupation. Imposer la retraite à point pour les jeunes générations afin de la rendre acceptable est une insulte faite à cette espérance. Lorsque E. Philippe affirme être fidèle à l’esprit du CNR pour justifier la réforme, il est aussi odieux que Macron.

Les manifestants n’ont pas besoin d’une pédagogie fondamentalement perverse pour comprendre les enjeux décisifs de la crise que notre époque traverse.

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[1] Bartolomé de Las Casas, La Controverse de Valladolid. In Il est où, le bonheur. François Ruffin, éditions Les Liens qui libèrent. 2019.

[2] Francois Bougon, Le Monde, la matinale du 26.11.2016

[3] Alain Bertho, Le temps des émeutes, Editions Bayard, Montrouge, 2009.

[4] Jean Jaurès.

[5] Jean-Paul Sauzet, L’ère du profit ou la faillite de l’esprit, éditions L’Harmattan, 2018. P. 179.

[6]Ibid., p. 244.

[7] Ibid., p. 153.

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