Le temps, c'est de l'argent

« Le temps, c’est de l’argent » : une expression dont la banalité cache une monstruosité anthropologique. Elle induit un mode de vie qui pervertit une dimension essentielle de l’existence humaine. Et la foule innombrable de ceux qui manquent d’argent en est privée. Car le temps n’est pas une marchandise, mais le déploiement de la conscience, de la vie sociale et de l’histoire.

 

Le temps, c’est de l’argent

Il est des choses trop évidentes pour être perçues : elles sont toujours déjà, comme allant de soi. Mais ne sont pas pour autant sans importance. Il en est trois qui assurent les conditions de nos existences individuelles et collectives : le temps, l’espace et la société. A la question « qui êtes-vous ? » : trois réponses viennent spontanément. Je suis né telle année (le temps). Je suis d’ici ou de là (l’espace). Je suis de telle famille (la société). Portons notre réflexion, pour commencer, sur le temps que la pandémie vient bousculer.

Une course-poursuite sans fin

Il est vécu comme une course-poursuite qui impose son rythme à la vie familiale, aux repas, aux activités domestiques, au travail, à l’école, aux trajets, aux loisirs....  Même le langage se plie à cette contrainte : les sigles, plus rapides à prononcer que les mots, envahissent les discours : BCE, DRASS, ULIS[1], E3C[2], Covid-19... Le temps du sommeil est emporté par la vague : il a diminué de plus d’une heure en quelques décennies. « Pas le temps ! » est devenu la trame qui assure le maillage de nos vies et biaise notre perception du monde.

Ce mode de vie : ne faut-il pas l’interroger ? Tenter de comprendre les causes de son expansion et de sa prégnance ? Une banale expression nous donne une piste de réflexion : le temps mort ! Elle pointe un paradoxe…  ou plutôt une absurdité ! Nous courrons après le temps et lorsque nous en avons, il prend l’odeur de la mort… de l’angoisse qui sourd quelque part du plus profond. C’est proprement insupportable : il faut reprendre la course, et vite !

La mesure du temps nous ferait-elle perdre le temps ?

Ainsi, le temps mort n’est pas muet, il dit quelque chose : le surgissement secret d’un vide, vécu comme une implosion intérieure. Qu’est-ce qui nous échappe ? Qu’avons-nous perdu ? Un proverbe cambodgien nous suggère une réponse : « vous avez la montre, nous avons le temps ! » La mesure du temps nous ferait-elle perdre le temps ? Derrière cette mesure : qu’est-ce qui se cache ?

La vie des plantes se déploie au gré des saisons que le paysan accompagnait : le rythme des semailles, de la croissance et des moissons. Elle prend trop de temps, il faut accélérer tout ça et on en prend les moyens : serres, chauffage, engrais, pesticides, herbicides, hormones…  Il faut que ça produise !

La vie animale a son rythme propre… trop lent. Il faut booster tout ça : insémination artificielle, hormones de croissance, antibiotiques, nourriture fabriquée et prédigérée. Le paysan a laissé place à l’exploitant, et la ferme est devenue une exploitation gérée comme une start-up : la ferme des mille vaches. C’est qu’il faut que ça rapporte et vite… !

Perdre son temps, l’hérésie contemporaine

L’activité humaine possède son rythme qui épouse celui du vivant. Le jour et la nuit, la détente et l’effort, le repos et le travail, le cycle des saisons et des rites sociaux (fêtes, repas…)  s’effacent pour laisser place au temps compté, comptabilisé et pressurisé. Cette logique est particulièrement visible dans le travail, mais elle traverse aujourd’hui tous les âges de la vie – l’enfance, la maturité, la vieillesse – et toutes les activités, même l’école et les loisirs !

L’enfant a son rythme qui permet le développement du corps, de l’esprit, de l’ouverture au monde. Dès la maternelle, la sieste est fortement déconseillée. Le temps scolaire est de plus en plus rythmé par des protocoles à effectuer aux rythmes des évaluations successives. Le jeu, la créativité, la découverte et la liberté laissent place à la production d’évaluations psychologiques, relationnelles, intellectuelles…  qui seront utiles pour le futur demandeur d’emploi et le futur patron. L’école est obstinément soumise au management des entreprises. L’éducation devient une marche au pas cadencé. Pas de temps à perdre.

Dans le travail, sur les chaînes de montage de voitures, le temps nécessaire à l’effectuation de chaque acte est mesuré à la seconde près. C’est le management du dégraissage… qui vise à supprimer le plus petit temps mort, le geste inutile. Pacte de compétitivité oblige ! L’ensemble des professions connaît un néo-taylorisme qui tire profit de l’informatique et de l’Internet pour surveiller et imposer un temps productif. L’extension sans limites du travail brise les rythmes naturels et sociaux : le travail posté (3x8, 4x8), les ouvertures de magasins 7j sur 7, 24h sur 24.

La précarité institutionnalisée, rebaptisée flexibilité, dissout dans les aléas du marché du travail la cohérence des vies professionnelles. La baisse des salaires impose des prêts qui hypothèquent l’avenir du salarié. Le chômeur doit chercher du travail et rendre compte de ses recherches, au risque d’être rayé de pôle emploi. Pas le temps de s’arrêter… Montrer que l’on s’active : perdre son temps, l’hérésie contemporaine.

Le temps des loisirs est devenu un immense marché. Les sollicitations se multiplient : des médias à la publicité, des notifications aux informations en continu, des contraintes professionnelles à celles des modes. L’attention est emportée par un flot incessant de sollicitations. Il faut vendre du temps de cerveau humain disponible avouait le PDG de TF1, Patrick Le Lay, qui regrettera par la suite cet excès de lucidité et de franchise.

Dans ce contexte, la dernière étape de l’existence n’a plus rien à transmettre dans l’entreprise comme à la maison. Les anciens sont mis au placard : dehors… on n’a que faire de l’expérience professionnelle. Que raconter à ses petits-enfants après de telles conditions de vie ? La vieillesse se réduit à un vide angoissant qu’il faut saturer de médicaments et de télévision. Et la maladie d’Alzheimer ouvre inconsciemment une porte pour se retirer de cet enfer. Mais ce temps vide doit rapporter… pour les actionnaires.

Pourtant les traditions philosophiques ont souligné l’importance du temps, tant au niveau individuel que collectif. Il est l’espace intérieur dans lequel se déploie la conscience de soi[3]. Il est une condition de la pensée qui demande le temps d’écouter le monde, de rassembler ses souvenirs, d’interroger son passé, de se questionner sur l’avenir, de se laisser travailler par une parole, un texte, un auteur. Le temps induit les rythmes sociaux qui rassemblent une communauté, il est la trame des histoires individuelles et collectives.

Une dernière question, lancinante, se fraie alors un chemin. Quelle est la raison profonde de ce désastre anthropologique ?

Une expression, dont la banalité cache le scandale, nous en indique la cause :  le temps c’est de l’argent. Le perdre est une perte d’argent, le péché capital que le taylorisme du 20e siècle et le néo-taylorisme d’aujourd’hui poursuivent sans répit. La rationalisation du travail inventée par le patronat[4] dans les usines s’étend aujourd’hui à toutes les dimensions de la vie.

Le « temps mort » est un cri silencieux qui avoue notre aliénation

Le temps mesuré impose le rythme mécanique de la machine et des fantasmes des marchés financiers, laissant les corps, les esprits et les communautés épuisés et privés de leur respiration. Ainsi, nous courrons après le temps parce qu’il nous est volé. Et avec lui, ce sont nos existences qui nous deviennent étrangères. Le « temps mort » est un cri silencieux qui avoue notre aliénation. Est aliéné celui qui est étranger à lui-même.

Cette prédation du temps engendre une multitude de symptômes qui forme le syndrome d’une pathologie devenue culturelle : la fuite éperdue, l’addiction, l’hyperactivité, l’agressivité, le repli, l’épuisement professionnel (burn out), le suicide, et la haine diffuse qui dispose à la violence. Si nos élites ont du mal à saisir l’ampleur des catastrophes écologiques qu’impliquent leurs politiques, elles ont encore plus de mal à entendre les crises existentielles, sociales et politiques que ces mêmes politiques provoquent. Elles réduisent les assises de notre commune humanité à des marchandises : le temps. Privant le plus grand nombre d’un bien aussi vital que la nourriture.

 

[1] Unité localisée pour l’inclusion scolaire.

[2] Épreuve Commune de Contrôle Continue.

[3] Paul Ricoeur, Soi-même comme un autre, Le Seuil, 1990.

[4] Le temps des ouvriers, Arte.tv

 

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