La fin de l'Etat providence: pour qui?

L'expression Etat-providence vise implicitement à décrédibiliser l’Etat social fondé sur le partage des richesses, inspiré du CNR. Mais le néolibéralisme qui détruit les solidarités et impose l'austérité, ne le fait pas disparaître. Il restreint le nombre de ses bénéficiaires aux seuls riches. Un double mensonge qui sème la confusion des esprits et nourrit la colère quand ce n'est pas la haine.

De l’Etat-providence

En refusant la dégradation des services publics, des politiques sociales et l’aggravation des injustices fiscales, les gilets jaunes témoignent de la mémoire vivante d’un régime politique dont il reste aujourd’hui quelques bribes en voie de décomposition : la santé, l’éducation, la justice, les retraites, le statut des chômeurs...

Ni capitaliste ni communiste : un Etat social

Cette politique mise en place dans l’après-guerre s’inspira de la Déclaration de Philadelphie[1] (10 mai 1944) et du Programme du Comité National de la Résistance[2] (15 mars 1944). Les horreurs de la guerre suscitèrent un sursaut humaniste qui s’inscrivait dans l’histoire des luttes ouvrières. Il proclamait, entre autres, que le travail n’était pas une marchandise, que la misère était la source de toutes les violences, et qu’il fallait refuser les nouvelles féodalités financières. Cet esprit inspira les Constitutions des Etats européens avec l’introduction des Droits sociaux[3], et permit la reconstruction de l’Europe. Les services publics et les politiques sociales incarnaient le Bien commun et assuraient les cohésions nationales. Des pans entiers de l’économie échappaient à la logique du marché. En France, entre 1946 et 1970, les hôpitaux, les collèges, les lycées et les universités furent construits grâce aux cotisations sociales, sans faire appel aux marchés financiers et donc, sans dettes à rembourser. Dans le contexte de la guerre froide, ces régimes passèrent pour capitalistes, mais ils ne l’étaient pas. Ils témoignaient simplement d’un esprit humaniste défendu par les ministres communistes. Une politique nouvelle prenait corps : un Etat social.

L’Etat-providence

La classe possédante ne pouvait se satisfaire de cette situation. Elle construisit de toute pièce une nouvelle politique avec son idéologie (le néolibéralisme), ses institutions (FMI, Banques centrales, think tank), son langage (gouvernance, flexisécurité, plan social…) et son financement. Le néolibéralisme naissait ainsi aux USA dans les années 1950 et précisait ses principes dans le consensus de Washington[4] (1989), en utilisant des termes issus du management : dérégulation, privatisation, libéralisation. Il lutta dès sa naissance contre l’Etat social auquel il donna un nom qui le discréditait : l’Etat-providence. Ce nom ne renvoyait plus à l’humanisme, mais suggérait implicitement que le partage de la richesse était une illusion dangereuse et irresponsable, une vieillerie que le progrès et la modernité devaient jeter aux oubliettes. Les services publics ainsi que les politiques sociales devenaient une dépense insupportable. Le travail n’était plus la source de la richesse, mais un coût toujours trop élevé : une marchandise. La part des salaires et les cotisations sociales dans le PIB furent réduites d’environ 10 % au profit de la spéculation financière et de l’actionnariat[5].

Le néolibéralisme

Ce nouveau regard sur le monde s’imposa comme une vague de fond qui réduisit l’alternance politique à un peu d’écume vaporeuse se dissipant dès les élections passées. Dans les esprits, la collectivité et le Bien commun furent progressivement balayés au profit de l’individu et l’appât du gain. Les dettes souveraines grossirent à la hauteur des intérêts des prêts bancaires. Les réformes structurelles imposèrent la disparition de l’Etat social et l’austérité présentée comme une nécessité engendrait le chômage. Les inégalités sociales explosèrent, la misère se répandait. Les pays d’Amérique latine et d’Afrique soumis au joug du FMI en furent les premières victimes. La communauté européenne épousait cette idéologie en mettant au cœur de sa politique la loi de « la concurrence libre et non faussée ». La Grèce en connaît toute la violence. En France, Macron accélère brutalement cette évolution avec brio et mépris au point de provoquer le soulèvement des Gilets jaunes.

Son emprise sur le monde en fait une ère culturelle

Le néolibéralisme qui s’inscrit dans l’histoire du capitalisme a de tels effets qu’il apparaît aujourd’hui comme un séisme anthropologique[6]. S’étant donné une légitimité morale (l’égoïsme fait vertu), des fondements juridiques (sacralisation de la propriété privée) et une philosophie politique (le libéralisme), il étend son emprise sur tous les êtres et sur toutes choses : l’homme et la nature. La santé, l’éducation, le corps, l’espace, le temps, l’imaginaire, les sentiments, les relations sociales, la nourriture, le travail, la raison, l’université, le sport, la politique, la culture, les infrastructures (autoroutes, aéroports…) ne sont plus que des marchandises visant à faire du profit. La nature elle-même devient une réserve de ressources illimitées à exploiter. Les quelques traces de morale qui résistaient à son emprise disparaissent : les profits de la drogue et de la prostitution sont entrés dans le calcul du PIB[7], légitimant implicitement l’exploitation des corps et des désirs. Ne rencontrant plus de barrières, il n’est plus l’apanage de la culture occidentale, il devient une ère culturelle au même titre que le néolithique dont il fait disparaître une dimension essentielle : la paysannerie. La mondialisation libérale s’épanouit et engendre, dans un même élan, crises sociales et catastrophes écologiques.

L’Etat-providence pour les riches

L’Etat-providence, qui n’a jamais existé pas, mais qu’il fallait détruite, trouve paradoxalement une existence alors même que le néolibéralisme s’acharnait contre lui. Sa destruction est inversement proportionnelle à la constitution d’un Etat-providence au bénéfice des riches. La paupérisation du plus grand nombre va de pair avec l’accumulation obscène de la richesse entre les mains de quelques-uns[8]. L’élément de langage cher au nouveau président Macron prend tout son sens : on donne à ceux qui possèdent et, en même temps, on enlève à ceux qui ont peu, sinon rien. La suppression de l’impôt sur la fortune s’accompagne de la réduction des politiques sociales. Un cadeau de près de 3,5 milliards fait aux riches et la réduction de 5 € de l’allocation logement bénéficiant aux pauvres. La défiscalisation de la richesse mobilière favorise un peu plus les riches qui ont compris depuis longtemps que la spéculation boursière et l’actionnariat rapportent plus que l’investissement dans l’économie productrice. En France, 3,5 % du montant des actions achetées en bourse est investi dans les entreprises[9]. La loi implacable du profit maximal et la destruction du droit du travail se conjuguent pour fermer des entreprises rentables, mais pas suffisamment profitables pour les actionnaires. Le programme de Macron se révèle d’une logique implacable : « Le pognon de dingue mis dans les politiques sociales[10] » ne sert à rien, il est mieux entre les mains de ceux qui en ont plein. Tant et si bien que la crise financière de 2008, loin de générer une autre politique économique, conforte la politique qui l’a provoquée. Les peuples en subissent l’austérité qui enrichit les banques qui ont provoqué la crise. Le cercle est bouclé.

Le langage bien rodé de cette idéologie explose avec les dégâts qu’il tente de justifier et ajoute à la colère des peuples. Cette distorsion entre les mots et leurs sens communs révèle toute sa violence dans le livre de Macron : Révolution. Une révolution qui envoie des régiments de CRS et des blindés contre les manifestants, tout en déroulant le tapis rouge pour les grands patrons n’est pas une révolution, mais une contre-révolution. Car qu’est-ce qu’une révolution sinon le soulèvement d’un peuple qui refuse la misère au nom de sa dignité ? La France en a fait son acte de naissance : la Révolution française.

L’Etat-providence est ainsi une expression écrite sur un tissu de mensonges. Elle vise une politique qui n’a jamais reposé sur une mystérieuse providence, mais sur le partage de la richesse. Et en justifiant sa destruction, elle occulte la mise en place d’un Etat-providence qui sécurise la richesse de la classe possédante. Deux mensonges qui se confortent mutuellement et qui sèment la confusion et le ressentiment.

Le soulèvement des Gilets jaunes va bien au-delà d’un rejet de l’augmentation des taxes sur les carburants. Dans le marécage de la politique, il est le surgissement du politique : l’affirmation collective de la volonté de vivre décemment et dignement. Soulèvement qui se manifeste depuis le début du 21e siècle avec le développement planétaire des émeutes de la faim, des émeutes des banlieues et des printemps arabes[11]. Macron refuse aux syndicats le pouvoir de faire du politique. Le peuple se lève, la rue reprend le flambeau.

 

[1] Wikipedia.org

[2] Wikipedia.org

[3] Alain Supiot, L’esprit de Philadelphie, Editions du Seuil, 2010.

[4] Le consensus de Washington est un corpus de mesures d'inspiration libérale appliquées aux économies en difficulté face à leur dette par les institutions financières internationales. Wikipédia

[5] Selon un rapport sur « L’emploi en Europe en 2007 » de la Commission européenne (p. 240-241), le rapport est passé en France de 66,9% du PIB en 1981 à 56,7% en 1998, sa valeur minimale. Cette différence de 10,2 points a ensuite peu varié depuis cette date. Dans les pays de la zone euro, au nombre de 15 en 2007, l’évolution a été par ailleurs similaire avec une diminution de 12 points en moyenne sur la même période.

[6] J-P Sauzet, L’ère du profit ou la faillite de l’esprit, Editions L’Harmattan, 2018.

[7] Le Monde, 30 mai 2018.

[8] Selon les données de l’Insee, les 21 premières fortunes de France, possèdent plus de richesses que les 30% les plus pauvres soit 20 millions de personnes. La seule famille Bettencourt qui détient Loréal, est en tête du classement, elle détient à elle seule, trois fois plus de biens que 12 millions de personnes.

[9]En France, dans le volume global des achats d’actions, sur une année, seulement 3,8 % vont au financement de l’investissement productif. Au niveau mondial, cet investissement représente 0,3%. Frédéric Lordon : Démontage d’un enfumage, https://www.youtube.com/watch?v=w_uhUdZQMAQ.

[10] lemonde.fr/emmanuel-macron/article/2018/06/13

[11] Alain Bertho, Le temps des émeutes, Editions Bayard, 2009.

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