Eléments de langage et post-vérité

Des expressions nouvelles fleurissent la panoplie langagière de nos élites. Quelques notions fondamentales de la philosophie du langage permettent d'en saisir les enjeux inavoués et leur perversion intrinsèque.

L’expression élément de langage s’ajoute à tout un vocabulaire constituant la nouvelle panoplie verbale de nos élites : les hommes politiques, les éditorialistes, les journalistes, les experts (en communication). Quelques notions fondamentales de la philosophie du langage sont nécessaires pour les analyser et en saisir les enjeux inavoués.

Le langage de l’espèce humaine utilise des mots porteurs de sens, sens qui se donne à lire dans le dictionnaire. Il permet ainsi de nommer et de reconnaître les choses. En un mot : de les faire advenir à la conscience, se présentant ainsi comme le mode d’adaptation propre à l’espèce humaine. C’est ainsi que le discours dit quelque chose : l’événement relaté, le sentiment exprimé, l’intention explicitée, le jugement déclaré. Une expression populaire le dit à travers une expression péjorative : parler pour ne rien dire !

Le sens d’un discours est spontanément déterminé par l’usage commun. Mais la simplicité de cette affirmation cache une réalité bien plus riche dans laquelle jouent plusieurs facteurs. Le contexte : le mot table ne résonne pas de la même manière pour le patient dans un bloc opératoire que pour des amis rassemblés pour un apéritif dans un séjour. Il dit aussi quelque chose du locuteur, souvent à son insu ; ce sur quoi porte d’ailleurs l’attention du psychanalyste. Implicitement s’expriment une vision du monde, une intention, une émotion, un engagement ou une défaillance. Enfin, le discours dépend aussi de l’auditoire qui influence d’une manière ou d’une autre la parole qui lui est adressée. Ainsi, dans la clarté du discours, il y a beaucoup de choses qui se disent dans ce qui n’est pas dit. Un reste à dire !

Le langage apparaît alors bien plus complexe qu’il n’y paraît :  ces éléments se conjuguent les uns les autres et tissent nos relations avec le monde, autrui et soi-même. Complexité qui ouvre les possibilités du malentendu, de la manipulation et du mensonge ; possibilités qui ne sont pas sans effets. Le mensonge est vécu comme une violence psychique et révèle l’exigence qui donne au langage sa consistance a priori : la vérité ! Sans elle, le discours se réduit à une cacophonie qui insulte ses auditeurs : « tu me prends pour un imbécile ! ». L’expression un homme de parole indique incidemment que celui qui ne tient pas sa parole ne vaut rien.

Le discours politique, avec le développement du néolibéralisme, fait preuve de toutes ces dérives jusqu’à nier la réalité, grossièrement, froidement, et manipuler les consciences. Un art frappé du sceau de la perversion. Deux expressions portent et annoncent toutes ces perversions : élément de langage et post-vérité.

Élément de langage :

Une phrase est composée d’éléments… de langage : un sujet, un verbe… cette syntaxe fondamentale est enseignée dès l’école primaire. Pourquoi dire deux fois la même chose et risquer la tautologie ? Parce que le locuteur met en sourdine, sans le dire, les autres dimensions du langage : l’événement relaté, une intention inavouée. Dans un tribunal, ce procédé a un nom : faire des effets de manches. Une manière subtile de réduire le discours à n’être qu’un verbiage sans liens avec la réalité, de banaliser le mensonge.

Cette manière de faire est enseignée dans les écoles de commerces et par les experts en communication. De belles formules doublées de belles images appâtent le consommateur pour vendre plus et toujours plus. Le langage y est détourné de sa fonction commune pour être instrumentalisé dans le but de faire du profit.

La prolifération de ces éléments de langage transforme les campagnes électorales en vaste opération publicitaire : « La publicité a investi le champ politique. Le candidat est un produit comme un autre : il est à vendre, la seule différence avec la marchandise étant que la monnaie qui a cours pour son achat est le bulletin de vote. La personne souriante des affiches des campagnes électorales promet de satisfaire l’ensemble des besoins par des innovations qui seront à même de changer la vie. Comme les premières machines à laver le linge, symbole de jours meilleurs[1]. » Le livre[2] de Juan Branco témoigne, jusque dans les détails, de la manière dont les médias ont vendu E. Macron. On voit ainsi comment le capitalisme est devenu la matrice qui façonne la vie politique détournant les processus démocratiques de leur finalité.

Cette formule ainsi comprise éclaire les autres éléments de langage.

Les partis de gouvernements

Un parti politique est une organisation sociale dont le but est de participer au pouvoir, sinon de l’exercer. La formule est donc redondante, comme la précédente. Et comme la précédente, elle dispose l’esprit à penser autre chose que ce qui est dit explicitement : certains partis ne le sont pas. Une manière insidieuse d’affirmer qu’il n’y a que les partis adhérant à l’esprit du temps - le néolibéralisme – qui sont dignes d’exercer le pouvoir. Thatcher le disait avec brutalité : il n’y a pas d’alternative. Une formule qui vide la démocratie de son sens, car il n’y a pas de démocratie sans une pluralité de politiques possibles.

« Les promesses n’engagent que ceux qui les écoutent. »

Cette phrase exprime à la perfection ce non-dit des discours politiques. La promesse exprime par définition un engagement de celui qui la proclame. Le locuteur n’a de crédibilité que s’il est un homme de parole. Sans cela, la confiance, condition de toute relation, s’effrite et fait place à la méfiance. Ainsi Sarkozy annonçait la fin les paradis fiscaux. Ainsi Hollande s’engageait à lutter contre à la finance. Ainsi Macron entend mettre en œuvre une retraite universelle. Dans la promesse, le mensonge ne se révèle que plus tard, entraînant son lot de ressentiments et de colères qui participe à l’effondrement du politique.

« Ne parlez pas de “violences policières”, ces mots sont inacceptables dans un Etat de droit [3]. »

Cette phrase affirmée avec force à l’occasion du grand débat est un cas d’école, ou plutôt un cas clinique. La phrase affirme une caractéristique de l’État de droit comme on l’enseigne dans un cours de philosophie en terminale. Mais on n’est pas dans un cours. Ces mots contredisent radicalement des événements qui se répètent et laissent des citoyens éborgnés, privés de mains, défigurés, traumatisés, morts. Il n’y a pas un simple glissement de sens ou une promesse trahie, mais une négation radicale de la réalité, devenant pour les auditeurs une injure qui s’ajoute aux violences policières.

Et que dit le locuteur de lui-même ? Enfermé dans un monde abstrait, coupé de la réalité, incapable de la moindre empathie, méprisant et pétri de certitudes sans failles… Macron témoigne de paroles et de comportements relevant de la pathologie. Lorsque les conséquences sociales déchirent un pays, il est de plus en plus justifié de se demander si un tel comportement n’est pas celui d’un sociopathe[4]. Un individu dont le comportement est caractérisé par une tendance générale à l'indifférence vis-à-vis des normes sociales, des émotions et/ou des droits d'autrui ainsi que par un comportement impulsif[5].

La post-vérité

Ces quelques éléments de langage parmi tant d’autres ont au moins une caractéristique commune. Ils piétinent ce qui fait que le langage rassemble les esprits et fonde la vie sociale. En un mot, il piétine une exigence fondamentale de l’esprit : la vérité. L’élément de langage - la post-vérité – vient à point pour justifier cette dérive tout en dévoilant implicitement sa perversion : notre époque laisse derrière elle la vérité comme une vieillerie sans intérêt. Une valeur logée au cœur de l’humanisme des lumières mise à l’index. Si l’humanisme est le fondement philosophique de la démocratie, alors nous nous éloignons toujours plus de la démocratie.

Cette violence symbolique opère comme un cancer qui affecte le langage lui-même. De proche en proche, les mots se vident de leur sens : la démocratie, la négociation, l’humanisme, la vérité, l’écoute, le progrès, la réforme… ne sont plus des mots qui rassemblent, mais des injures faites aux auditeurs : « Ce discours fonctionne comme une manifestation de la violence, si l’on entend par là une distorsion croissante entre ce qu’il dit et ce qu’une société en fait. Il devient lui-même un langage de la violence[6]. »

Une telle violence engendre un ressentiment qui pousse une grande partie des électeurs à voter plus pour une posture que pour un programme. La posture politique d’un individu qui dit merde au système[7]. Même si cet individu est un pur produit du système : V. Orban, D. Trump, M. Le Pen.

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[1] M. Pinçon-Charlot, M. Pinçon, La violence des riches, Editions La Découverte, 2013.

[2] Juan Branco, Crépuscule, Paris, Au diable vauvert, 2019.

[3] Macron, 7 mars 2017.

[4] F. Lordon, La précarité tue, le capitalisme tue, le macronisme tue, Blog du monde diplomatique.

[5] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (version 4 : DSM-IV-TR)1, publié par l'Association américaine de psychiatrie (AAP). Wikipédia.

[6] Michel de Certeau, Le langage de la violence, Le monde diplomatique, janvier 1973.Jea

[7] J-P Sauzet, L’ère du profit ou la faillite de l’esprit, Éditions L’Harmattan, Paris, 2019. P. :182.

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