Le coronavirus: symptôme d'un système criminel.

Le coronavirus révèle la logique profonde de notre monde. De la destruction des habitats naturels à la destruction des habitats humains, des soulèvements de populations aux suicides des travailleurs, du suicide des adolescents aux jeunes terroristes. Tous ces drames font système selon une logique qui n’a pas de limites. La mondialisation libérale sème la mort.

 

Le coronavirus, symptôme d’une ère culturelle perverse.

« L’Etat compte les sous, on va compter les morts[1]»,

 

La pandémie ne peut se réduire à une crise sanitaire. Son impact planétaire invite à penser ce qui se passe en profondeur dans le monde des humains. Elle opèrerait ainsi comme un révélateur qui confirmerait ce que beaucoup pressentent depuis longtemps. Comme un réactif qui provoque un précipité pouvant devenir… explosif.

Pour s’en convaincre, il suffit d’analyser des conditions du surgissement et du développement de la pandémie. Et de poursuivre l’analyse, de proche en proche.

Quelle est la cause de la pandémie ?

La réponse est simple[2]  : un virus transmis par un animal. La mutation des microbes animaux en agents pathogènes pour l’homme n’est pas une nouveauté, elle a commencé avec la révolution néolithique lorsque l’espèce humaine inaugurait une économie de production avec l’agriculture et l’élevage. La rougeole et la tuberculose nous viennent des vaches, la coqueluche des cochons et la grippe des canards.

Cependant, en ce temps de crises à répétitions, cet argument peut laisser perplexe. En montrant du doigt l’animal sauvage, les gouvernements nous rassurent incidemment : « ouf, nous n’en sommes pas responsables ! Ça vient de la nature… comme l’orage ! » Ce sous-entendu omet une question centrale : pourquoi ces transferts d’une espèce à une autre se multiplient-ils à notre telle époque ?

La destruction des habitats naturels

Depuis 1940, des centaines de microbes pathogènes sont apparus ou réapparus dans des régions où, parfois, ils n’avaient jamais été observés auparavant : le VIH, Ebola en Afrique de l’Ouest, Zika sur le continent américain…

Depuis la crise de la grippe aviaire H5N1 en 2005, l’Agence américaine pour le développement international (USAID) a lancé et financer le projet Predict[3] pour rechercher ces maladies. Le programme a collecté plus de 100 000 échantillons et trouvé près de 1 000 nouveaux virus, dont un nouveau virus Ebola.

Une étude, menée en 2017 sur ce dernier, a localisé l’apparition des chauves-souris dans les zones d’Afrique centrale et de l’Ouest qui ont subi récemment des déforestations.

L’Agence a ainsi observé que les foyers de départ des pandémies se multiplient là où l’activité humaine détruit les habitats naturels. La déforestation, l’urbanisation et l’industrialisation effrénées contraignent les animaux porteurs à se réfugier sur les arbres fruitiers des jardins et des fermes. Proximité qui rend possible leur ingestion. Les bouleversements écologiques prennent donc une part certaine dans le surgissement des pandémies. Et ils ne s’accompagnent pas uniquement de la dégradation des écosystèmes.

La destruction des politiques sociales

Une étude[4] a analysé l’éruption du virus Ebola dans son contexte international. « En 2013, juste avant l’éruption d’Ebola, les trois pays ont été confrontés aux directives économiques du FMI, et aucun n’a pu augmenter ses dépenses sociales malgré des besoins pressants dans le domaine de la santé ». 

Le Fonds monétaire international (FMI) est une institution internationale créée en 1945 pour « promouvoir la coopération monétaire internationale ». Depuis un trentaine d’années,  l’octroi de prêt aux Etats passe par un ajustement structurel. Par une série de contraintes : ouverture du pays aux capitaux étrangers et au commerce international, libéralisation du marché du travail et réduction du poids de l’État, c’est-à-dire privatisation de nombreuses entreprises et baisse des politiques sociales (santé, éducation, agriculture…). Les marécages, les forêts, les terres arables deviennent des marchandises dans la logique du marché international et des spéculations boursières. Les écoles et les dispensaires voient leurs budgets fondre quand ils ne disparaissent pas.

Les contraintes imposées par FMI sont le reflet d’une politique devenue mondiale : la mondialisation libérale, parfois appelée aussi : mondialisation heureuse[5]… la Communauté européenne en est un acteur exemplaire. En France, les pans de l’économie qui échappaient à la loi du marché sont livrés corps et biens à des sociétés privées : transports, éducation, santé, agriculture, services sociaux… Ces activités qui concrétisaient le Commun peuvent enfin enrichir les actionnaires. Cette idéologie a acquis une telle hégémonie qu’elle a séduit les partis politiques, de droite comme de gauche. Orban[6] et Macron veulent tous les deux faire de la nation une start-up.

La Grèce est une victime exemplaire de cette politique. La France en découvre les conséquences dans le domaine de la santé : réductions des services sociaux et des budgets, fermeture des petits hôpitaux de province, manque de matériel et de lits[7], soignants au bord du burn-out, suicide au travail. Rendus volontairement exsangues, les services publics sont saturés. La pandémie trouve ainsi les conditions de son déploiement et de son aggravation.

Lorsque Macron avoue que le manque de masques n’est pas de sa faute, il dit partiellement vrai tout en cachant une vérité fondamentale. Il pense, certes, à ces prédécesseurs : Sarkozy, Hollande qui ont sabré les politiques sociales et les services publics avant lui… En cela il dit vrai, il n’est pas le seul responsable… mais il se garde bien de dire qu’il ne fait que radicaliser leur politique. Et à ce titre, il avoue, à son corps défendant, la responsabilité de ses contre-réformes dans le développement de la pandémie. La pandémie tue… parce que la politique lui en donne les moyens … en les supprimant !

Le virus du suicide

Cette politique tue en créant les conditions d’apparition des pandémies, elle tue aussi en détruisant les conditions de vie des populations et génère un autre virus, tout aussi mortel. Comme les richesses naturelles, l’être humain est devenu une marchandise. Un objet fabriqué pour le profit jusqu’à être réduit à un déchet. Mais nos élites ne parlent de marchandise, le terme est trop brutal, il lui préfère l’élément de langage plus consensuel : une ressource… cela fait plus naturel.

Le travail connait une véritable régression depuis une trentaine d’années : surveillance accrue, augmentation des cadences, néo-taylorisme, humiliation, précarité, flux tendu, absurdité, management du dégraissage, baisse des salaires, travailleurs pauvres… Pour le plus grand nombre, il devient un cri de souffrance dont les dépressions, les burn-out et les suicides au travail en sont les manifestations les plus dramatiques.

Comme la pandémie, le chômage structurel, engendré par la spéculation boursière, est devenu « un problème majeur de santé publique », alerte le Conseil économique, social et environnemental (Cese). Aujourd’hui, en France, « 10 000 à 14 000 décès par an sont imputables au chômage », dénonce le Cese, citant une étude de l’INSERM (2015). En 30 ans, c’est plus de 400 000 morts !

L’évolution du monde paysan dans lequel se rencontrent les dimensions écologiques, sociales et sanitaires connait une épidémie de suicides due à la politique agricole européenne. La France a perdu en 40 ans plus de trois millions d’agriculteurs. La multiplicité des fermes a disparu au profit de ces monstruosités que sont les grandes exploitations industrielles : la ferme des mille vaches. Les conditions de vie du bétail ne peuvent que favoriser le développement de virus et la dégradation des conditions de travail du personnel. L’Institut national de veille sanitaire[8] (INVS) a mené une étude pour la prévention du suicide en mars 2011. Un agriculteur se suicide tous les deux jours. Près de 500 suicides ont été enregistrés sur trois années : 2007, 2008 et 2009. Selon l’institut, « la surmortalité par suicide a été de 28 % en 2008 et de 22 % en 2009 ». Les mêmes mécanismes provoquent les mêmes effets ailleurs. Suite aux contraintes imposées par le FMI, l’Inde a connu 150 000 suicides de petits paysans entre 1993 et 2012. Il n’y a pas que le coronavirus qui tue.

La marchandisation de la nature a fabriqué les conditions d’apparition des pandémies. La marchandisation de l’homme a favorisé leur développement et leur expansion… et le suicide. Mais le désastre ne s’arrête pas là. En détruisant l’environnement naturel et humain, le néolibéralisme, à la suite du capitalisme dont il est la figure actuelle, détruit les cultures, au sens anthropologique du terme. Les cadres de vie des peuples constitués par la langue, la technique, l’art, les organisations sociales…

Un séisme anthropologique : la destruction des habitats humains

Le drame n’est pas seulement écologique, sanitaire et social. L’existence humaine a besoin d’une histoire sensée, d’un cadre de vie familier et stable pour prendre corps et se perpétuer. Dans un environnement délétère qui promet le bonheur et détruit les existences, qui célèbre les Droits humains et abime l’homme et la nature, le monde devient absurde et invivable.

Crise trop profonde pour ne pas générer des drames d’une autre nature : les émeutes et des insurrections avec son lot de répression avec son cortège de victime. Et les suicides chez les jeunes générations.

  • Le temps des émeutes

9 millions de personnes meurent de faim toutes les années, un enfant meurt de faim toutes les 5 secondes. La pauvreté engendrée par cette politique pousse le plus grand nombre dans la misère et provoque des « printemps » lorsqu’ils se passent à l’étranger, des émeutes et des insurrections lorsqu’ils se passent en France. Le sociologue Alain Bertho y perçoit un fait de société, une caractéristique de notre 21e siècle commençant : le temps des émeutes[9]. Les indignés dont parlait Stéphane Essel se lèvent et se mettent en marche en dehors de tout cadres politiques et institutionnels. Ils ont compris que ces derniers participent à la cause de leur souffrance. Les Gilets jaunes s’inscrivent dans ce mouvement. La répression policière éborgne, arrache les mains et tue.

Pourtant, ces soulèvements sont le surgissement du politique au sens noble du terme, dans le marécage nauséabond de la politique. La révolte originaire à travers laquelle les consciences s’éveillent pour exiger ce que requiert la dignité de tout un chacun. L’acte premier qui fonde la vie sociale et justifie le politique. Si on entend par le politique, l’art de vivre ensemble, de rendre possible ce qui est nécessaire pour mener une vie décente.

La mondialisation libérale crée les conditions d’apparitions des pandémies, de leur développement ainsi que des révolutions. Le mal-être peut être assez fort pour engendrer un virus existentiel chez les jeunes. L’explosion de leur nombre devient un fait de société, particulièrement chez les jeunes. Comme en témoigne le livre : les enfants du chaos[10] d’Alain Bertho.

  • Le virus du suicide des adolescents

A un âge où la conscience s’ouvre au monde, des adolescents prennent cet état du monde comme un coup de poing en pleine figure… jusqu’à en perdre le goût de vivre.

Le suicide des jeunes prend des chemins aussi déroutants que dramatiques lorsque des cultures ancestrales sont détruites. Au Canada, les Atikamekw vivent actuellement dans la réserve de Manawan, à trois cents kilomètres au nord de Montréal. Leur espace vital se réduit de jour en jour sous les coups du déboisement. Les raids pour touristes déciment l’orignal, nourriture traditionnelle des Atikamekw. En supprimant la forêt et l’orignal, ce sont les assises existentielles de la communauté qui sont détruites. Le gouvernement canadien répond à ces spoliations par des subventions et des gadgets : télévision, coca, 4x4, téléphone et frigo. Une politique délétère qui a des conséquences dramatiques sur la jeunesse. A Weimontaci, une des trois réserves Atikamekw, un groupe de jeunes filles de treize ans s’est organisé pour qu’il y ait un suicide par semaine parmi elles[11].

L’intuition du caractère mortifère de la mondialisation libérale travaille les jeunes consciences jusqu’à provoquer la haine et nourrir une violence qui se retourne contre soi et contre autrui dans le meurtre-suicide de l’acte terroriste.

  • Le virus du terrorisme

La jeunesse des terroristes qui sèment le mort est profondément troublante. Marc Antoine Perouse de Montclos[12], politologue de l’Institut de recherche pour le développement (IRD), a exploré les ressorts de la mobilisation djihadiste à l’est comme à l’ouest du continent africain. Il reconnaît que « l’endoctrinement religieux n’est pas la cause première des violences commises aujourd’hui au nom de l’islam ». L’ethnopsychiatre Tobie Nathan[13] a suivi une soixante de jeunes tentés par le djihadiste. A travers leurs récits, ces derniers font preuve d’une lucidité redoutable face à l’absurdité de la société de consommation et de ses conséquences. « Ils nous apprennent à travailler dur afin de nous acheter de belles voitures et de beaux vêtements, mais ce n’est pas cela le bonheur. J’étais un être humain de troisième classe parce que je n’étais pas intégré à un système corrompu. Mais je ne voulais pas devenir un délinquant. Aussi, avec mes amis, nous avons décidé de démarcher autour de nous pour inviter les gens à rejoindre concrètement l’islam[14] ». Leur perception de l’état du monde suscite, non la reconnaissance qui permet l’intégration sociale, mais la haine qui dispose à la violence. Ils reçoivent l’idéal proposé par Macron comme une insanité : « il faut des jeunes français qui aient envie de devenir milliardaires ».

Lorsque la vie n’a pas de sens, c’est la mort qui lui donne sens. Ces jeunes radicalisent inconsciemment la perversion qu’ils perçoivent dans l’esprit de temps présent. De même que l’égoïsme n’est un vice mais une vertu, le meurtre n’est plus un interdit mais un devoir. L’acte qui donne la Vie ! Un virus qui répand la mort de soi et des autres : l’acte terroriste.

Cette analyse est inaudible par nos experts dont les analyses partent d’un a priori qui ne supporte aucun questionnement parce qu’il est le socle de leur existence et de leur statut social. Un a priori qui fonctionne comme un crédo économique et politique en lieu et place d’un crédo religieux. Et elle difficilement acceptable les populations traumatisées par l’horreur causée par ces actes. Mais la gravité du problème nous contraint à la lucidité et à l’honnêteté intellectuelle.

L’ère du profit ou la faillite de l’esprit[15]

Les catastrophes écologiques, les pandémies, les crises sociales, les suicides, et le terrorisme ont d’une manière ou d’une autre la même cause. Ils se présentent comme ensemble de symptômes qui forme un syndrome : celui d’un cancer anthropologique. Il répand ses métastases dans toutes les dimensions de l’existence humaine et sur la planète.

L’Occident a ainsi accouché d’une culture perverse. Prônant une liberté individuelle absolue (le libéralisme), considérant l’égoïsme comme une vertu sociale (le capitalisme), et faisant de la propriété privée un Droit naturel et inaliénable ; elle libère une pulsion qui ne tolère aucun obstacle : l’appât du gain. Pour le dire en terme savant : la pulsion d’accaparement. Elle prend le doux nom de néolibéralisme et favorise les 1 % les plus fortunés de la planète qui accaparent 82 % des richesses. Enkysté dans leur bonne conscience et l’entre-soi de leur classe sociale, leur aveuglement n’a d’égal que leur richesse obscène.

L’extension géographique et l’emprise anthropologique du capitalisme en font une révolution culturelle, comme le fut, en temps, le néolithique : la mondialisation libérale. Les savants ont inventé un mot pour nommer notre époque qui se caractérise par la toute-puissance de l’homme sur la nature : l’anthropocène. Ce mot laisse penser que l’homme est naturellement un prédateur. Cependant le désastre est l’oeuvre d’une classe sociale infiniment réduite. L’avenir de l’humanité passe, entre autres, par une nouvelle révolution qui imposera des limites à l’accumulation de la richesse privée devenue un crime contre l’humanité. Comme elle l’a fait avec l’interdit du viol, de l’inceste, du meurtre…

La banderole des hospitaliers fait preuve d’une lucidité redoutable : « L’Etat compte les sous, on va compter les morts ! »

Jean-Paul Sauzet

 

 

 

 

[1] Banderole des hospitaliers en décembre 2019

[2] Toutes les références de cette partie sont prises dans l’article de Sonia Shah : Contre les pandémies, l’écologie, Monde diplomatique, mars 2020.

[3] https://www.vox.com/future-perfect/2019/10/29/20936921/usaid-predict-pandemic-preparedness

[4] Selon ces experts du département de sociologie de l'Université de Cambridge, de l'Université d'Oxford et de la London School of Hygiene and Tropical Medicine. L’Express du 22/122014.

[5]Alain Minc.

[6]Le 26 juillet 2014, en Roumanie, M. Orban développait son projet économique : « construire une nation concurrentielle dans la grande compétition mondiale des décennies qui viennent. »

[7] En 1980, la France disposait de 11 lits d’hôpital (tous services confondus) pour mille habitant. Aujourd’hui elle n’en compte plus que 6 que la ministre de la santé voulait en septembre confiait à des bed managers.

[8] Enquête : « Agriculteurs français : du mal-être au suicide »

http://Editions Editions.lemonde.fr/société/article/2011/01/25,

[9] Alain Bertho, le temps des émeutes, éditions Bayard, 2009.

[10] Les enfants du chaos. Essai sur le temps des martyrs, la Découverte, 2016.

[11] Thierry Castelbou, Gardarem lo Larzac, janvier-février 2004.

[12]Marc Antoine Perouse de Montclos, L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ? Editions La Découverte, 2018. In Les blogs du Monde diplomatique, Philippe Leymarié, Sortir du tout-militaire, 15 novembre 2018.

[13] Tobie Nathan, Les âmes errantes, Editions L’Iconoclaste, Paris, 2017, p. 55.

[14] Scott Atran, L’état islamique est une révolution, Editions Les Liens qui libèrent, 2016, p. 43.

[15] Jean-Paul Sauzet, L’ère du profit ou la faillite de l’esprit, éditions L’Harmattan, Paris, 2018.

 

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