Le discours pervers d'E. Philippe

Le discours du premier ministre dit tout à la fois une chose et son contraire. Un modèle de la dérive actuelle du langage politique qui tord le lien entre le langage et la réalité . Quand l'exigence de vérité est ainsi bafouée, le discours politique détruit les fondements de la vie sociale.

Le discours pervers d’E. Philippe

La lettre d’E. Philippe, sur le retrait de l’âge pivot, est un modèle de discours qui signifient implicitement le contraire de ce qu’ils annoncent clairement par leur ambiguïté susceptible de satisfaire le plus grand nombre. Des éléments de langage annoncent solennellement le retrait de l’âge pivot du texte… mais deux précisions annoncent la fin prochaine de ce retrait. Il n’est que provisoire et la manière d’y mettre un terme est précisée sans ambiguïté : par ordonnance. Un modèle de manipulation de l’opinion qui affirme en même temps une déclaration et son contraire. Nous sommes bien dans le langage pervers de la politique actuelle qui ajoute un mensonge à un autre mensonge pour justifier sans le dire l’austérité.

Et si certains ont des doutes, la politique menée depuis le début du quinquennat Macron n’en laisse aucun : marche forcée à coup d’ordonnance. La politique de Macron est ainsi assise sur ses deux piliers : la suppression de l’ISF qui sacralise la richesse des richesses : pas touche ! Et la retraite à point qui organise la paupérisation des retraités. Une critique des évangélistes contre les puissants de son époque exprime la logique redoutable qui lie ces deux piliers : « À celui qui a, on donnera encore, et il sera dans la surabondance ; mais à celui qui n'a pas, même ce qu'il a lui sera retiré ».

Fidèle au Crédo néolibéral de Thatcher, le gouvernement affirme incidemment qu’il n’y a pas d’alternative. Or la possibilité d'une alternative était la condition même de la démocratie depuis Athènes. Être démocrate c'est combattre les alternatives que l'on rejette sans pour autant souhaiter l'anéantissement de ceux qui les portent. L’Etat de droit est devenu un État d’exception propre aux régimes autoritaires et policiers. Dans la mesure où cette logique bouleverse toutes les dimensions de l’existence humaine, cet Etat se révèle totalitaire.

La violence qui se manifeste dans le creusement incommensurable entre les richesses et les pauvres, l’extension de la misère, la dégradation des conditions du travail et la destruction de la nature, le chômage structurel, les répressions policières et judiciaires qui s’abattent sur les manifestants, les blessures de guerre qui se multiplient jusqu’au meurtre… et l’augmentation régulière des dividendes des actionnaires, passe un cran de plus en organisant légalement la paupérisation des retraités.

Un proverbe chinois dit : lorsque le sage montre la lune, l’imbécile regarde le doigt. Au-delà de l’âge pivot, c’est une révolution culturelle qui est en jeu : la fin décisive de la politique inspirée du programme du Comité National de la Résistance dans « Les jours heureux » en 1944. Pour le dire en un mot : l’humanisme. Le capitalisme considère les exigences de l’humanisme comme un obstacle à contourner, et lorsqu’ils résistent : un obstacle détruire. Lorsque E. Philippe affirme être fidèle à l’esprit du CNR, la distorsion entre le propos et la réalité est telle que le langage se réduit à une injure faite aux citoyens. Un discours qui, loin de rassembler, suscite la haine.

Ce ne sont pas des jours heureux que nous annoncent ces événements, mais un immense cri de souffrance qui s’aggrave et s’ajoute à celui qui caractérise l’histoire du capitalisme : celui de l’esclavage et de la traite négrière, celui mouvement des enclosures qui sacralisa la propriété privée, celui de la révolution industrielle, celui de la colonisation, et aujourd’hui celui de la mondialisation libérale. Si le politique est l’art de vivre ensemble, alors, l’histoire du capitalisme en est la négation radicale.

Cette mémoire de la souffrance à laquelle s’ajoute la souffrance qui s’aggrave aujourd’hui est un appel irrépressible à la Résistance que les Gilets jaunes ont initiée de manière inattendue.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.