L'intelligence artificielle, l'injure faite à l'esprit

L’intelligence artificielle (l’IA) s’insinue dans le langage commun comme une espérance. Elle permettrait de corriger les erreurs de l’intelligence humaine, de dépasser les limites de la mémoire, d’augmenter la capacité de calcul. Mais elle suppose aussi la réduction de l’intelligence à des processus logiques préétablis… qui justifie et rend possible la barbarie.

L’Intelligence artificielle, la pire des injures faite à l’esprit

 

Le pouvoir est de déchirer l’esprit humain en morceaux

George Orwell

 

L’intelligence artificielle (l’IA) : une expression ronflante et séduisante qui nous renvoie au mythe de la création. L’homme créé à l’image de Dieu[1] est sur le point de fabriquer une machine à son image. Un progrès décisif qui permettrait de corriger les erreurs de l’intelligence humaine, de dépasser les limites de la mémoire, d’augmenter la capacité de l’esprit. Une très Bonne Nouvelle qui s’insinue dans le langage comme une espérance avec le développement de la 5G…

Un avenir trop beau pour ne pas laisser perplexe. C’est ainsi qu’un doute légitime se fraie un chemin épineux vers ce nouveau paradis promis. Un esprit éclairé – intelligent – se pose alors deux questions : « qu’est-ce que l’intelligence ? », « quelle place cette innovation prend dans l’histoire et la société ? ».

L’intelligence de l’esprit

Les espèces vivantes, végétales et animales, déploient mille et un comportements finalisés pour se nourrir, se reproduire, se soigner, s’adapter, communiquer. L’éthologie nous apprend que le vivant se révèle étonnant et intelligent, à mille lieues de l’animal-machine conçu par Descartes. Ce n’est pas tant la loi de la jungle que l’interaction qui assure les équilibres écologiques.

L’espèce humaine s’inscrit dans cette profusion et cette évolution. Et c’est à son propos que l’on parle communément d’intelligence en invoquant l’esprit qui caractérise sa condition. L’animal saisit sa proie par instinct, il a une gueule pour la déchirer. L’être humain a une bouche pour se nourrir, mais aussi pour parler ; il nomme sa nourriture ! Ce parallèle, sûrement trop trivial, témoigne d’une faculté aux multiples facettes : l’imagination, la pensée, la raison, la mémoire, l’attention… En un mot : l’esprit par lequel l’être humain s’ouvre au monde à travers les mots porteurs de sens. L’intelligence se reconnait dans la clarté d’une pensée, la cohérence d’une théorie, la finesse d’une analyse, l’ampleur d’une synthèse. Elle dit la qualité de l’esprit à appréhender monde. Et la conscience surgit lorsque l’esprit se prend pour objet de sa propre attention : je pense et je sais que je pense ! Ayant dit cela, nous n’avons pas dit grand-chose, car tout cela plonge ses racines dans les profondeurs insaisissables du psychisme qui se manifeste dans la richesse et l’infini nuancier des sentiments et des sensations, des souvenirs et des rêves, des désirs et des intentions.

On ne peut ainsi définir l’intelligence[2] sans penser l’esprit et la conscience. Ces trois dimensions sont la source d’une réalité toute particulière : le symbolique. Le monde de la pensée qui a sa propre rationalité. Le corps biologique est mu par des besoins, l’esprit est animé par des exigences. La première étant celle de la vérité et de la cohérence sans lesquelles le langage ne veut plus rien dire. L’exigence de la justice en est une autre, quand il vise une juste relation à autrui, comme à soi-même. Plus fondamentalement, l’esprit crée du sens ; le sens qui soutient l’existence de tout un chacun, comme en témoignent les mythes.

Cette dynamique assure le déploiement de l’espèce humaine. La trilogie républicaine — Liberté, Égalité, Fraternité — reprend les exigences de l’esprit comme fondement de la vie sociale. Le mensonge et l’injustice sont une trahison de l’esprit vécue comme un traumatisme par les victimes : une violence symbolique à la racine de la plupart des autres formes de violence.

Ainsi l’esprit se présente comme une modalité de l’instinct qui assure l’existence individuelle et sociale de l’humanité. Il en est une mutation intimement liée au langage, notre mode d’adaptation. Et aussi vital que l’instinct : l’enfant qui n’a pas accès à une langue, et donc à l’esprit, dépérit[3]. Et celui qui n’arrive pas à donner sens à son existence se retrouve sur la pente glissante de la dépression, du surmenage professionnel (burn-out), pente qui peut aller jusqu’au suicide et au terrorisme[4] ; selon que la violence subie est retournée contre soi-même ou contre la société. Même la barbarie ne peut se passer de symbolique, elle s’invente un mythe : le Reich de 1000 ans de l’idéologie nazie.

Faisant corps avec l’esprit et la conscience, l’intelligence apparaît ainsi comme une dimension essentielle et insaisissable, une source insaisissable de création et de liberté. La diversité des langues et des cultures en témoigne. Mais aussi l’élaboration d’un concept qui renouvelle la vision de l’univers (la Relativité d’Einstein), une parole qui bouleverse une existence (la parole d’un prof.), un projet qui ouvre un avenir et rassemble une communauté (un discours politique), une parole qui met des limites à la pulsion (l’interdit du meurtre). Les sagesses traditionnelles sont des formes d’intelligences pratiques et collectives issues de l’expérience se présentant comme des arts de vivre. Les totalitarismes lui font la guerre.

L’intelligence et la machine

L’intelligence artificielle se dit d’un ordinateur : machine automatique de traitement de l’information, fonctionnant selon des programmes formés par des suites d’opérations arithmétiques et logiques[5].

L’intelligence attribuée à une machine n’a donc rien à voir avec l’esprit et la conscience. Elle n’est pas vitale, l’humanité s’en est passée depuis son origine. Elle ne vise rien, ne ressent rien. Elle ronronne simplement… du fonctionnement de la machine qu’est l’ordinateur qui calcule, trie, hiérarchise, cherche, restructure… selon des processus logiques déterminés par des logiciels, des applications, des algorithmes. Au même titre qu’un moteur de voiture.

Son langage n’est pas celui des mots porteurs de sens dont la polysémie et la richesse éveillent la vocation du poète. L’élément le plus simple qui le compose est le bit - 0 et 1 - qui reçoit deux significations possibles : ouvert/fermé ou vrai/faux. Il n’est pas porté par une saisie intuitive du monde dans laquelle se révèle le génie d’un esprit. Sa mémoire ne plonge pas dans les profondeurs du psychisme pour y créer et recréer des représentations du passé, élaborer un avenir possible ; elle se réduit à un boitier dans lequel s’accumulent des données numériques, que l’on peut ressortir et réorganiser à tout moment grâce à un logiciel. L’ordinateur n’a pas de mémoire, il stocke et gère des données numériques[6]. Même si les logiciels permettent de restructurer la masse de données récoltées, sa rationalité mécanique n’est pas celle du vivant, encore moins de l’esprit en quête de vérité et de justice, de reconnaissance et de connaissance. Il fonctionne simplement comme la machine qu’il reste…

Si l’esprit et l’ordinateur sont à ce point différents, comment peut-on en arriver à affirmer que cette machine est intelligente comme le sous-entend l’expression intelligence artificielle ? Un esprit éveillé ne peut pas ne pas y pressentir … comme un piège. En suggérant que l’activité de l’esprit est du même ordre que des processus logiques préétablis (artificiels), elle nie implicitement l’essence même de l’intelligence et avec elle, de l’esprit. Elle induit une vision de l’homme terrifiante. Ce n’est plus simplement l’animal qui est réduit à une machine, mais l’esprit ; cœur palpitant de l’espèce humaine.

Nous y pressentons une altération de notre rapport au monde, une nouvelle forme d’aliénation logée au cœur de la condition humaine. Un séisme anthropologique échappant à la conscience par sa subtilité… L’angoisse nous saisit et nous pousse à tenter de comprendre l’enjeu de cette expression en la situant dans l’histoire et la société. Comme un sursaut de l’esprit ! Un cri : « non ! Pas ça ! ».

L’IA dans la culture capitaliste

L’intelligence qualifiée d’artificielle s’inscrit dans l’histoire de la culture occidentale, comme un élément parmi d’autres selon la logique particulière de cette culture, son paradigme. Elle trouve sa place dans une vision du monde qui réduit toute chose à de la matière quantifiable que l’on peut mesurer, calculer, s’approprier et exploiter. On parle de chosification, de réification, de marchandisation du monde. Au profit d’une classe sociale.

Cette histoire commence avec la traite négrière qui s’étale sur plusieurs siècles. Avec la découverte du Nouveau Monde au 15e siècle par quelques pays occidentaux, les terres lointaines n’étaient plus des habitats de communautés, mais des espaces à s’approprier et à exploiter. Les habitants n’étaient plus des semblables avec leur culture à découvrir, mais des esclaves considérés comme du bois d’ébène ou du bétail. Et de colossales fortunes ont vu le jour. La Lloyds — géant de l’assurance britannique — à Londres a commencé par assurer le cargo — les captifs africains — des bateaux négriers, ce qui lui a permis en très peu de temps d’acquérir une position inégalée sur le plan mondial[7].

La révolution industrielle et la colonisation qui se développaient au 19e siècle poursuivaient cette vision du monde en détournant la condamnation de l’esclavage. L’industrie demandait de l’énergie matérielle et humaine. La terre devenait un matériau à exploiter : le charbon, les métaux, les terres agricoles. Le développement de la propriété privée — avec le mouvement des enclosures[8] — jetait dans la misère les petits paysans qui n’avaient plus que leur force de travail à vendre dans les usines et les mines pour ne pas mourir de faim : enfants, femmes, hommes, vieillards étaient considérés comme des bêtes de somme. Les prolétaires.

La rationalisation du travail transformait l’activité humaine en une répétition de gestes mécaniques abrutissante : le taylorisme… La nature, l’homme, le travail devenaient des marchandises : un objet fabriqué en vue de faire du profit. De colossales fortunes et des empires industriels se formaient entre les mains de quelques-uns ; dans le textile, la sidérurgie, l’agriculture…

Avec la révolution numérique qui produit l’intelligence artificielle, ce mouvement étend son emprise, emporté par son élan. Les matériaux et la construction des ordinateurs et des smartphones, ainsi que le déploiement de la 5G, impliquent l’exploitation de la terre et de l’homme. Génocide par le viol pour accaparer les terres rares et extraction des métaux rares par des enfant au Congo[9], mains d’œuvres sous-payées, conditions de travail relevant de l’esclavage, ouvriers des usines chinoises, montagnes de déchets polluants, centres géants de stockage de données[10] informatiques (data center) consommateurs d’énergie…

La perversion de l’esprit

Cette logique de réduction, d’appropriation et de dégradation du monde et de l’homme ne touchait pas simplement la terre, le corps, le travail, la société… Il fallait aussi séduire et réduire l’esprit en développant un langage et des théories pour faire passer ce désastre anthropologique et écologique en progrès pour l’humanité. L’expression intelligence artificielle s’inscrit dans ce mouvement. Elle est porteuse d’une violence symbolique particulièrement subtile qui pervertit le langage pour devenir désirable. Ce processus commence bien avant la révolution numérique, dès la naissance du capitalisme.

Les deux premiers penseurs du capitalisme eurent le génie d’inverser les exigences qui animent l’esprit en prenant le contrepied des morales traditionnelles. Pour Mandeville[11], le vice privé était source de vertu sociale. Pour A. Smith[12], la recherche de l’intérêt privé promettait la cohésion sociale et la prospérité économique, la main invisible du marché prenait la place de l’esprit. Ce renversement prenait une dimension juridique et constitutionnelle en faisant de la propriété privée un Droit naturel et imprescriptible[13]. Il fallait bien légaliser l’appropriation de la richesse sans quoi elle ne pouvait être accumulée. Une philosophie de la liberté individuelle absolue apportait sa part à l’édification de cette culture naissante : « la liberté est l’absence totale d’entraves susceptibles de détourner une part de ma puissance et m’interdire d’accomplir tout ce dont j’ai envie[14]». Elle donnait naissance à un courant politique : le libéralisme[15]. Une morale, un appareil juridique et un projet politique se conjuguaient pour libérer la pulsion d’accaparement : l’appât du gain. Au 19e siècle un libéral, Tocqueville, eut l’honnêteté d’expliciter cette logique : « les forces organisées d’une multitude produisent au profit d’un seul ». Et de faire preuve de lucidité : « Ici l’esclave, là le maître ; là les richesses de quelques-uns ; ici la misère du plus grand nombre[16]. »

Ce mouvement se développait et libérait une énergie redoutable qui instrumentalisait de proche en proche toutes les dimensions de l’existence humaine et de la vie sur la planète : la mondialisation libérale. Elle prend aujourd’hui l’ampleur d’une nouvelle ère culture[17]. L’IA accélère, étend et justifie cette dynamique en la qualifiant d’intelligente.

L’air vicié d’une nouvelle ère culturelle

Où que se tourne le regard, un écran s’interpose entre l’esprit et la réalité. L’ordinateur est devenu incontournable dans les loisirs, la vie domestique, le travail, les relations, les rencontres, la connaissance, l’économie, l’armée, la politique. Algorithmes, logiciels et applications suscitent et déterminent les désirs, pensent, calculent, mémorisent et prédisent.

- La vie quotidienne en est bouleversée. L’esprit n’a plus besoin de se représenter l’espace, de chercher et de mémoriser un itinéraire, une application lui propose immédiatement une carte, un itinéraire, la durée du déplacement, et une voix qui le guide pas à pas. L’élève n’a plus besoin de jongler avec les chiffres et les opérations : la calculette le fait pour lui.

La recherche tâtonnante et collective de la vérité est marginalisée au profit d’un clic de souris qui donne une réponse immédiate revêtue des couleurs rassurantes de l’objectivité scientifique que procurent l’algorithme et l’immensité des données sur laquelle il opère. Le temps passé devant les écrans réduit le temps de la réflexion, marginalisant la recherche, la rencontre et la patience. Et on nous promet bientôt la possibilité de lire dans la pensée en réduisant celle-ci à des processus électriques devenus visibles par le truchement de l’intelligence artificielle.

L’oubli, une manière d’ouvrir des possibles, disparaît au profit d’une mémoire artificielle qui entend ne rien effacer. Le loisir est devenu un immense marché de la culture dont les notifications incessantes sollicitent l’attention. La vie privée est ouverte aux quatre vents de la publicité qui sature les imaginaires et prévient les désirs transformés en envies quand ce n’est pas en besoins. La rencontre amoureuse se calque incidemment sur le comportement du consommateur face au rayon de la grande distribution. Sur l’écran, le produit est présenté sous la forme d’une liste de qualités, comme l’est une machine à laver. Et chacun est invité à étaler sa vie privée avec ses meilleurs atouts sur les réseaux sociaux. Le narcissisme, le voyeurisme et l’exhibitionnisme donnent la tonalité des relations sociales.

- La vie professionnelle et les institutions sont bouleversées par l’IA, bouleversement bientôt aggravé par le développement de la 5G. Le travail est rythmé par des évaluations à répétitions qui permettent le calcul de moyennes devenant des normes qui s’imposent. Elles réduisent les salariés à de simples exécutants, mis en concurrence les uns contre les autres. Et participent à la destruction de la communauté professionnelle et à la dévalorisation des métiers.

Un néo-taylorisme s’insinue ainsi dans l’ensemble des professions. Le 8 octobre dernier, un cariste d'Auchan témoigne : "Avec les algorithmes, l'intelligence artificielle, les balises à bord des camions, ils arrivent à nous gratter sur toutes les pauses, sur tous les temps morts; on ne respire plus. Et grâce à ça, maintenant,  ils suppriment cinquante-quatre postes ici. Ma fiche de paie, elle, est toujours à 1207€, avec 21 ans d'ancienneté!". Le médecin passe autant de temps à pianoter sur le clavier qu’à écouter le patient. Dans l’éducation nationale, les évaluations aux nombreux items commencent dès la maternelle. Les logiciels pédagogiques marginalisent la relation prof/élève. La liberté de l’enseignant se réduit à préparer et effectuer des évaluations préétablies qui font de la pédagogie une marche forcée au pas cadencé. Bientôt une partie des conflits entre citoyens sera traitée par un ordinateur. Les hommes politiques y trouvent les courbes et les statistiques pour élaborer leur discours. Le cadre a à son service un logiciel d’aide à la décision qui lui précise l’avenir à prendre, la politique économique à suivre, la gestion rationnelle du personnel.

La soumission à la machine marginalise toujours plus la relation humaine, la liberté et la création. En permettant de surveiller, d’intensifier et de changer la nature du travail, le déploiement de l’IA implique la réduction des postes de travail dans les entreprises comme dans les institutions de l’Etat. Les services publics manquent de moyens et de personnel, ils investissent plus dans le parc informatique que dans le personnel. Le chômage structurel explose, la peur du chômage devient l’épée de Damoclès qui permet le détricotage du Droit du travail...

L’esprit, cette faculté à se donner sa propre loi – l’autonomie – s’efface devant l’ordinateur bardé d’intelligence qui produit des normes s’imposant incidemment dans la vie sociale, le travail, l’intimité. Et dans ce fonctionnement, l’intention de ceux qui mettent en œuvre cette révolution se dilue dans l’évidence d’un quotidien douloureux.

-Un cancer de l’esprit. S’appuyant sur l’IA, l’esprit s’atrophie comme un corps qui n’est plus sollicité… A l’image de l’exosquelette pour le corps, l’IA se présente comme un exo-esprit… qui sclérose et dénature l’esprit. L’obésité corporelle engendrée par la nourriture industrielle — toute prête — se double d’une obésité psychique, celle de l’individualisme, du narcissisme et de la jouissance. Le sens de l’autre, de l’altérité et du temps se dissout dans l’immédiateté d’un de clic de souris.

 Cette dérive est particulièrement visible dans l’évolution du langage des élites politiques, économiques, médiatiques. Il se réduit à des éléments de langage et perd son centre de gravité — la réalité — et sa crédibilité. Une dérive justifiée par un nouveau concept qui fait de la vérité une vieillerie dépassée : la post-vérité[18]. Un langage qui déchire l’esprit lorsqu’il nie frontalement la réalité : le Président Macron affirmant qu’il n’y a pas de violences policières.

Les recherches sur l’IA et ses applications sont globalement demandées, fabriquées et assumées par une classe sociale qui en a les moyens financiers et politiques. Les GAFAM et les géants des places boursières poursuivent leur enrichissement de manière obscène, aidés par l’intelligence artificielle. De puissants ordinateurs participent à la spéculation financière : sur les places boursières, plus de 80% des opérations sont traités par des algorithmes. Et d’immenses marchés s’ouvrent pour l’achat de matériel ; qui justifie incidemment la destruction des services publics comme l’Education nationale.

Parallèlement, se creuse immanquablement l’extension de la misère et la destruction de la planète. L’IA : une machine redoutable pour mettre au pas l’humanité et la nature contraintes de fonctionner comme une machine bien huilée pour le plus grand profit d’un petit nombre.

L’impensable se glisse dans le quotidien et témoigne d’une faillite radicale de l’esprit. L’esprit n’a plus besoin de répondre aux exigences qui constituent sa nature : la vérité et la justice deviennent secondaires, quand elles ne disparaissent pas totalement. L’intelligence tend à se réduire à des processus logiques préétablis… qui justifient et rendent possible la barbarie. Des événements éclairent brutalement la monstruosité à l’œuvre dans cette révolution. En 2006, 7 cadres de France Télécom — entreprise du Cac 40 — engagent un plan de réduction de 22 000 salariés sur 3 ans. Une politique du harcèlement qui provoque 19 suicides : immolations, pendaisons, noyades, défenestration, suicide en réunion à l’arme blanche, suicide sur rail. Lors du procès en 2019, l’ancien patron Didier Lombard déplore à la barre : « Finalement, cette histoire de suicides, c’est terrible, ils ont gâché la fête »[19], « nos collaborateurs ont été privés de leur succès ». Fêter le sentiment d’avoir accompli son devoir jusqu’au bout, comme Eichmann convaincu d’avoir fait son devoir en organisant méthodiquement la Solution finale. Les suicides ne sont pas un drame, mais une simple contrariété au sein d’une fête bien méritée !

Le séparatisme, ce nouveau concept qui émaille le discours politique actuel vise des cibles pour mieux cacher la véritable cible. Le séparatisme — cause de tous les séparatismes — est celui d’une classe sociale infiniment restreinte qui s’approprie la richesse et se tient à distance méprisante des gens ordinaires. Violence première, cause de bien trop de violences. Une dérive qui exclut de plus en plus de monde et annonce incidemment un nouveau malthusianisme. En effet, si la richesse s’accumule entre les mains de quelques-uns ; il y aura évidemment trop de pauvres. La limitation de leur nombre s’imposera comme une nécessité.

La valorisation sans limites de l’accaparement s’accompagne de la banalisation du meurtre. Elle dispose de jeunes esprits à basculer dans la haine vis-à-vis de la société. Dans ces logiques où s’abîme l’esprit se trouve la cause première du terrorisme sous ses diverses formes[20]. La radicalité de la mondialisation libérale engendre la radicalisation de ses ennemis et dispose l’esprit à la folie meurtrière.

Le sursaut de l’esprit

L’angoisse nous saisit. Et comme un sursaut de l’esprit, un cri s’échappe des profondeurs de nos êtres, une espérance irrépressible : « non ! Pas ça ! ». A la suite des combattants de la Commune de 1871, des résistants en 1940, des dissidents dans les régimes communistes, des lanceurs d’alerte d’aujourd’hui… les prises de conscience se multiplient, les indignés et les affamés se lèvent, les projets alternatifs murissent, les reconversions professionnelles se multiplient, des ZAD se forment. Les répressions policières et judiciaires ne peuvent étouffer l’esprit qui se lève. L’hégémonie symbolique du capitalisme se fissure de toutes parts ; et dans ces failles, se crée à tâtons une nouvelle culture, à l’écart des illusions mortifères de la société de consommation et de l’appât du gain qui l’anime.

 -------------------------------------

[1] Genèse, 1-27 : « Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, il les créa homme et femme. »

[2] Certes, il y a de multiples formes d’intelligence – émotionnelle, relationnelle…– mais l’espace d’un article nous contraint à restreindre notre réflexion à la définition la plus courante.

[3] Au 13ème siècle Frédéric II de Hohenstaufen isola 6 bébés pour les élever sans la moindre communication et interaction humaine dans le but de déterminer s’il y avait une langue naturelle innée. Les 6 bébés moururent à cause de cet isolement.

[4] Jean-Paul Sauzet, L’ère du profit ou la faillite de l’esprit, éditions L’Harmattan, Paris, p. 208.

[5] Dictionnaire de français Larousse

[6] L’analyse que mène cet article est à faire pareillement pour la mémoire. Il ne faut pas parler de mémoire pour un ordinateur, mais de stockage.

[7] Christiane Taubira, L'Esclavage raconté à ma fille, Paris, Editions Bibliophane, coll. « Les mots à cœur », 2002.

[8] Ce mouvement désigne l'appropriation par les propriétaires d'espaces préalablement dévolus à l'usage collectif. Il commence au 16ème siècle en Angleterre et s’intensifie avec la révolution industrielle.

[9] Fabien Lebrun, On achève bien les enfants, éditons Au bord de l’eau. 2020.

[10] Sébastien Broca, Le numérique carbure au charbon, Le Monde diplomatique, mars 2020.

[11] B. de Mandeville, La fable des abeilles, 18ème siècle.

[12] Adam Smith, La richesse des nations, 18ème siècle.

[13] Article 2 de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen (DDHC) : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté et la résistance à l'oppression. »

[14] Hobbes, Le Léviathan, 17ème siècle.

[15] Cette philosophie donne naissance à plusieurs courants politiques qui partagent fondamentalement le même principe :  La liberté individuelle prime sur l’intérêt commun. L’Etat doit, soit réduire ses prérogatives (le libéralisme anglo-saxon), soit se mettre au service de l’économie (l’ordo-libéralisme allemand).

[16] Alexis de Tocqueville, Œuvres complètes, op. cit., vol. V, p. 80-82. In Contre-histoire du libéralisme.

[17] Jean-Paul Sauzet, l’ère du profit ou la faillite de l’esprit.

[18] Mon blog sur Médiapart : jpsauzet. Eléments de langage et post-vérité.

[19] Sandra Lucbert, Personne ne sort les fusils, Le Seuil, Paris, 2020.

[20] Jean-Paul Sauzet, l’ère du profit ou la faillite de l’esprit, p. 231.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.