Nous n’irons plus au bois

Mercredi 10 juin, une polémique enfle en interne de mon parti, un député a critiqué durement dans la presse la position du texte d’une de ses collègues, une position sur un sujet où la décence nous force à ne pas oublier que nous parlons de personnes : ceux qu’on appelle les migrants, mais qu’on doit envisager comme réfugiés, comme des hommes, des femmes, des ados, des enfants.

Mercredi 10 juin, une polémique enfle en interne de mon parti, un député a critiqué durement dans la presse la position du texte d’une de ses collègues, une position sur un sujet où la décence nous force à ne pas oublier que nous parlons de personnes : ceux qu’on appelle les migrants, mais qu’on doit envisager comme réfugiés, comme des hommes, des femmes, des ados, des enfants.

Je prends évidemment part au concert d’indignation, mais en moi résonne l’impression du « qui suis-je pour dire cela, qu’ai-je fait pour aider ? ». Alors me vint l’irrépressible envie d’y aller. Pour quoi faire ? Je ne sais pas. Je me renseigne, je contacte les personnes de mon entourage les plus à même de me guider : une réunion se tenait le soir, regroupant les militant-es écolos de Paris. Une réunion… Ce n’est pas emmener des caisses de riz là où il les faut, mais c’est par là que passe la discussion, la thérapie collective, la recherche de solutions, d’organisation : un plan de généraux avant la bataille décisive.

 

La réunion commence, nous sommes dix, trop peu. Deux élu-es du Conseil de Paris, des militant-es de tous âges racontent ce qu’ils ont vu, ce qu’ils ont pu faire, leur dénuement face à des situations inhabituelles, comment distribue-ton des produits d’hygiène quand tout le monde se rue sur toi, qui a besoin de quoi, on n’est pas des humanitaires, on ne sait pas faire. Je me tais, j’écoute, que puis-je dire, je n’ai rien vécu, je n’ai servi à rien, j’apprends.

Par moment, le ton monte, des reproches fusent, c’est désagréable, ce n’est pas le sujet. En fait si, c’est le sujet, je le comprendrai le lendemain au réveil : ils sont fatigués, démunis, ils cherchent et vont trouver, j’en suis sûr. On attend Sandra et Léa. Elles sont sur le retour d’une réunion de coordination entre divers partis, diverses assos.

Des décisions sont prises après les avoir écoutées : coordination, organisation, on oublie les reproches que peuvent se faire entre eux des militants de partis concurrents, on avance, on est dans l’urgence. Un communiqué commun sortira, il est sorti ce matin, dans lequel nous avons demandé à remplacer le mot « migrants » par « réfugiés », parce que ces personnes cherchent un refuge après ce qu’ils et elles ont vécu. Ce n’est qu’un communiqué, il n’y a pas tout dedans, il y manque des regards, mais il veut montrer l’unité face à l’adversité. Sandra dira : « lorsqu’on est en guerre, il ne faut pas se tromper d’ennemi ». La phrase est choquante sur le coup. Mais elle a raison, nous sommes en guerre, face à un système inerte, qui se veut lourd, un système qui épie l’opinion publique et qui ne réagira qu’en fonction de ce qu’elle attend. Une opinion que nous devons informer, indigner, retourner ou, du moins, lui rappeler qu’elle défilait en communion un certain 11 janvier. Nous sommes en guerre face à la culture du « cacher ce sein que je ne saurais voir », du NIMBY, du pas dans mon jardin.

En parlant de jardin, il en est un qui nous attend. Un potager partagé, ou plutôt un sous-bois, oasis verte perdue au milieu du béton du quartier Dormoy, autogéré par un collectif écolo. Quand on ne sait pas, on attend un jardin extraordinaire comme chantait l’autre.

Nous irons à pied, ce n’est pas bien loin. Sur le trajet, Loïc, élu vert sur le 18ème arrondissement, me raconta. Montrant son sternum, il m’explique qu’un gendarme mobile l’a repoussé en le frappant là, ponctuant le tout d’un « ta gueule, dégage ». « Mais tu avais ton écharpe ? » demandai-je. « J’avais mon écharpe, oui. ». Nous savions tous deux que pour un tel acte anti-républicain, seul un ordre pouvait autoriser un représentant de l’ordre à frapper un élu, enfin dans un cas de non bavure.

Voilà, nous y sommes. Personne ne me le dit, mais je sais que c’est là, dans cette impasse : attroupements de personnes, petits groupes, des banderoles, des pancartes, des matelas posés contre la muraille protégeant le jardin, une grille, quelqu’un a placardé des consignes, une autre personne a mis un panneau avec les hashtags du moment, je souris, c’est dérisoire, ou pas tant que ça. J’avance, ne reconnaissant d’abord personne, j’ai une impression d’être au ralenti comme un effet de cinéma trop accentué, baigné par un brouhaha de conversations basses, inintelligibles. Ça parle français, anglais, ça communique, ça élabore, ça ne sait plus. Je me rends compte que je ne suis pas habillé pour la situation, je sors du travail, veste, chemise, pantalon, ordinateur en bandoulière, un petit look d’employé de bureau, qu’on pourrait prendre pour un journaliste ou un RG mal dissimulé. Ah non, les RG sont plus malins.

Je pousse la grille du Bois Dormoy, j’entre en sentant l’atmosphère. Sur ma droite, une cabane a été transformée en stand pour se restaurer. Des militant-es s’affairent à la vaisselle, une jeune femme se rince les mains avec une solution alcoolisée, le machin que les parisiens ont dans leur sac pour se désinfecter après avoir pris le métro. Je me rappelle : la gale, ce tweet qui demandait d’apporter ce genre de produit d’hygiène. J’avance, personne ne me considère, ah si, cette jeune fille qui passe, qui me sourit, je lui souris, bêtement. Je dépasse une sorte de table où est posée une grande marmite remplie d’un ragoût à base de légumes frais, ça a l’air bon, je suis rassuré, ils ont à manger. Je m’arrête, je ne sais où aller. Un monsieur veut aller vers la bouffe, mais je suis sur le chemin. Il baragouine avec un sourire un « pardon monsieur », c’est évident, ce n’est pas sa langue, ce sera mon premier contact et il me demande pardon. Non désolé, c’est moi qui te demande pardon, je suis sur ton chemin, je gêne, je devrais être ton hôte, mais je t’accueille mal. Je souris. Faut pas que je reste là, je les emmerde, c’est évident, j’empêche l’accès à la pitance. Bouge, va plus loin, n’aie pas peur, ce n’est pas à toi d’avoir peur.

Tout à coup, sur ma droite, des pleurs, je tourne la tête : une maman et son enfant. Il doit avoir trois ans. Ah oui, des enfants, il y a des enfants. Non, me dira-t-on, il reste un enfant avec sa maman, c’est tout, ils n’ont pas pu être placés. Je pense à la scène déchirante du petit garçon arraché à sa mère dans Polisse, les larmes me viennent, je me contiens.

Je continue sur le petit chemin de terre, on entre dans le sous-bois. N’allez pas croire que ce lieu est immense : entre le moment où j’ai franchi la grille et celui où je pénètre le sous-bois, il ne s’est passé que dix mètres, mais je suis lent, pétrifié.

Le long du chemin, des matelas, des Quetchuas au loin, mais trop peu de Quetchuas, des gens allongés, qui s’endorment, il n’est que vingt heures mais il fait sombre sous les arbres, et la fatigue est là. Encore plus au loin, un attroupement, je m’approche mais non, il n’y a pas d’européen, ils parlent entre eux, cela ne me regarde pas. Je croise des regards, des sourires d’Afrique, des dents bien blanches qui me disent un merci en plongeant leurs yeux alors que je n’ai rien fait. Enfin, je crois à me l’imaginer.

J’aperçois Randa, elle parle à un jeune homme. Il ressemble à Adam, le garçon de cet article du Nouvel Obs. C’est lui ? Non, il s’appelle Ahmed. A moins que ce ne soit le même et qu’il ait changé son prénom. Même âge qu’Adam, même parcours, même humour… Et alors, ça ne me regarde pas.

On engage la conversation, tous deux timides. « Where are you come from ? » – « Soudan » – « haan, ok ». Ouais, ok, la mer, la Méditerranée, les passeurs, le bateau, tu as dû voir des morts, t’es un rescapé, mec, t’as que 26 ans. Il sourit. Lit-il dans les pensées ?

Randa et Ahmed m’expliquent que le garçon passera sur Itélé chez Audrey Pulvar et sur France 5 chez Anne-Sophie Lapix, le lendemain. Ils sont en train de parler de la façon de s’exprimer devant les caméras. Il nous parle d’Obama. Il a les yeux qui brillent quand il parle d’Obama. Nous lui parlons de Taubira, d’Aimée Césaire, il ne connait pas, mais ça lui plait bien. Je lui explique la tribune de Cécile Duflot dans le Monde, il est touché, c’est sincère.

Ahmed nous demande à qui il doit s’adresser : à Monsieur Valls ou Monsieur Cazeneuve ? On sent qu’il a des choses à leurs dire. Je lui conseille de directement s’adresser au Président, ainsi il pourra parler au peuple de France. Il comprend : « yes i’ll speak to mister President ». Je plaisante en lui demandant « are you a politician ? ». Il sourit : oui il en est un, il en a conscience.

Je reçois un sms, je dois partir. Je lui dis, on se sert la main, il l’a porte au cœur comme font les musulmans, je fais de même comme font ceux qui ne savent pas quoi faire. On comprend bien qu’on ne se reverra plus jamais, mais je regarderai Pulvar et Lapix ce soir.

En partant, j’aperçois sur le mur Monsieur Chat, ce graff devenu fierté culturelle des orléanais, je crois qu’il est dans son élément. Je sors du jardin partagé. Ce soir il ferme, à 17h30, l’association qui le gère ne peut plus faire face, elle demande aux pouvoirs publics de prendre leurs responsabilités. Nous n’irons plus au bois, les portes se sont fermées.

Je rejoins Sandra, nous allons rentrer, je la vois parler avec Sandrine, une militante. Elles me regardent : « toi, tu es touché ». Les larmes montent, on me dit de laisser faire, on s’excuse de ne pas m’accompagner car on s’est habitué, mais on comprend, parce qu’on a eu la même tristesse la première fois qu’on est venu.

Ce soir je regarde Ahmed à la télé, le « politician ».

Elle m’a dit raconte, alors je l’ai écoutée.

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